Urania et Calliope_Vouet

Fin décembre 2001. Je terminerai cette année en voyageant un peu en compagnie de mes muses, Urania pour les étoiles et Calliope pour la poésie. Je les ai un peu négligées ces derniers temps, mes chères muses. Ce n'est jamais bon pour le coeur d'arrêter de rêver trop longtemps. Pas bon du tout.

La preuve ? L'autre nuit, mon coeur s'est arrêté de battre. Oh, pas longtemps, juste un petit moment entre deux battements. Il était trois heures du matin. Il s'est serré, et puis il a recommencé sa course tout doucement. Chose étrange, il était plus fort, plus sûr de lui après. Les rideaux étaient tirés, mais pas complètement, alors j'ai vu que le ciel était très clair : une étoile brillait.

Je ne suis pas en quête d'un quelconque ésotérisme. Je réfléchis à la fêlure, à la rupture, c'est tout. Il y a quelques jours, j'avais repensé à cette allégorie de l'assiette fêlée, de Francis Scott Fitzgerald. L'image me plaisait, elle convenait au sentiment du moment, alors je l'avais reprise à ma façon. Quelques mots échappés d'un livre.

Mais comme cela se produit souvent, l'assiette fêlée [l'image] a continué de me poursuivre. Alors pour en finir avec elle, j'ai ouvert La fêlure et j'ai relu le livre. À un certain moment de sa vie, Fitzgerald s'est beaucoup identifié aux objets, autant à ceux qui lui faisaient horreur ou qui lui inspiraient de la compassion. Il disait que c'était un problème au sens où cela équivalait à la mort de toute réalisation.

Et il est allé pas mal loin dans l'analyse d'un thème récurrent pour moi aussi [dans mes écritures que dans ma vie], alors je veux noter ici une partie de sa réflexion :

J'en vins à l'idée que ceux qui avaient survécu avaient accompli une vraie rupture. Rupture veut beaucoup dire et n'a rien à voir avec rupture de chaîne où l'on est généralement destiné à trouver une autre chaîne ou à reprendre l'ancienne. La célèbre Évasion ou la Fuite loin de tout est une excursion dans un piège, même si le piège comprend les mers du Sud, qui ne sont faites que pour ceux qui veulent y naviguer où les peindre. Une vraie rupture est quelque chose sur quoi on ne peut pas revenir ; qui est irrémiscible parce qu'elle fait que le passé cesse d'exister.

Savoir que les mots du titre de ce billet sont de Fitzgerald eux aussi. L'ai-je écrit ? Je ne sais plus.

Je réfléchis à la fêlure, à la rupture, c'est tout. La poésie me semble une façon intéressante d'en arriver à un état de rupture avec le langage, à cause de la liberté que cela donne aux mots et surtout au regard qui permet aux mots de s'envoler librement. Si j'écris un poème, je peux poser mes yeux partout dedans ou dehors. Avec ce journal, je sais que la libération se fait progressivement. Elle est surtout intérieure. L'important est de rester en marge, à l'écart des modes. La pensée se pense en retrait, loin de l'agitation et des foules.

Lu et médité
...ce poème de Reznikoff :

TE DEUM

Ce ne sont des victoires
que je chante,
je n'en ai pas,
mais le soleil qui brille pour tous,
la brise,
les largesses du printemps.

Non la victoire,
mais le travail quotidien accompli
du mieux que je pouvais ;
non un siège sur l'estrade,
mais à la table commune.