Georges de La Tour : <em>Madeleine au miroir</em>

...elle écrit et les mots entrent en moi comme des lames de rasoir. Ils se nichent profond, tout au fond. Oiseaux de feu. Le mouvement de la vie les absorbe. Et un beau matin la vague les rejette sur le rivage, comme la baleine a recraché Jonas

...elle écrit et les forces m'abandonnent. Je fais pénitence. Elle écrit « force intérieure » et « mouvement de l'écriture » et « (comme une vague, un peu) » et je reste là, muette, interdite de pensée, brisée dans mon élan de tout jeter par la fenêtre

...elle écrit et l'intime « donne son élan à la nouvelle page blanche », voisine du jour blanc

...elle écrit
et j'allume la flamme en pleine nuit. Le miroir me rend un reflet vascillant. Si fragile. Mince et quasi irréel. La réalité me trouble lorsque je la vois prendre forme à la jonction du miroir et de la flamme. Les mots volent dans le noir dans ma tête comme des papillons blancs, jaunes et bleus. Au matin, ils meurent : éphémères revenants aux ailes brûlées.

...je regarde
cette lumière devant elle qui inonde le jour naissant. Le ciel de Montréal couleur métal bleu-gris m'éblouit. Quand le ciel illumine trop le jour, il faut fermer un peu les yeux sinon je vois blanc. Je sors marcher rue de la Commune pour surprendre l'éblouissement et les nuances glacées de ce premier samedi de décembre ; j'ai envie d'être témoin de l'intime contact de l'eau avec la lumière, et rejoindre l'espace intérieur du monde chanté par Rilke. Un renard passe. Il réclame son petit-déjeuner. Je n'ai plus de café. Elle aime ce chocolat chaud épais et un peu amer.

Je la regarde manger en tête-à-tête avec son chat, saoule de trop de rêves, épuisée par la nuit à moitié blanchie au creux de laquelle deux pages ont surgi du néant, dans le plaisir. Gratitude du lendemain de veille au miroir. Pénitence.