À supposer que nous ressentions l'autre comme il se ressent lui-même - ce que Shopenhauer nomme compassion et qui s'appellerait plus justement union dans la souffrance, unité de souffrance -, nous devrions le haïr lorsque lui-même, comme Pascal, se trouve haïssable.

Ces mots sont de Nietzsche, cité par Roland Barthes dans Fragments d'un discours amoureux.

À midi, hier, je me suis fait un bol de thé et je l'ai bu en écrivant une page de journal, la page 279. Puis j'ai relu Une chambre à soi en diagonale. Puis je me suis couchée. Pas dormi. Restée allongée à ne rien faire. Je n'avais pas l'énergie d'entrer en profondeur dans le texte. Juste survolé pour voir et savoir que ce n'est pas là que Woolf a parlé de sa solitude. Elle y parle surtout des femmes dans le roman. C'est pas plus joyeux que ça. Pas joyeux du tout. Ça me rejoint trop, être une femme et écrire et ne pas avoir d'argent. Au moins, j'ai une maison. Sauf qu'il faut que je la paie. Pourquoi es-ce que je m'éloigne de l'amour en imaginant que ça m'éloigne de l'écriture ? Résultat : je cesse d'écrire parce que j'ai mal.

Je regrette et j'ai mal. Après ma sieste triste sans dormir, j'ai ouvert Le journal d'un écrivain et j'ai lu. Je cherche encore le passage sur la solitude. Mais cette fois, je lis vraiment. Le journal commence en 1918. J'arrive à la fin de 1926, page 177. V.W. traversait souvent des épisodes de découragement. Le 23 novembre 1926, un personnage surgit. Une ébauche de personnage comme j'aimerais en créer un, écrire la vie d'une femme comme Woolf, hantée, avec une vie très profonde et à moitié mystique. Vers 19 heures, je fais cuire du riz. J'en mange un peu. Il y a deux semaines, j'ai fait ma liste des cadeaux de Noël. Il faudrait que je sorte les acheter demain très tôt. Je recopie un passage de Woolf. Je raconterai un jour ce qui a pris naissance en moi en lisant ceci : « Le temps sera complètement effacé et le futur fleurira en quelque sorte du passé. Un rien, la chute d'une fleur, pourrait le contenir. Ma théorie étant que l'événement en soi n'existe pour ainsi dire pas, pas plus que le temps.»

Je sais qu'un jour, je reprendrai ce petits bout de fil qu'elle a tiré le 23 novembre 1926 et que j'ai recopié le 20 décembre 2001 et cela deviendra une histoire. Mais pour l'écrire, il faudra que je me sorte de cette mer de regrets et de souffrances. Que je cesse d'avoir mal. Que je fasse la paix avec l'amour. Mais aujourd'hui, « j'ai mal à l'autre ».