« Les jours tristes » ne sont pas seulement tristes. Ils sont douloureux. Hier, je n'ai pas osé l'écrire. À certains moments, Jack me manquait tellement, c'est terrible. C'est quelque chose qui fait mal en dedans.

J'apprendrai à vivre avec cette douleur en moi. Hier, comme dimanche, le monde autour était sans images. Ce matin, pareil. J'écris en fixant mes doigts qui s'agitent sur les touches. De temps en temps je jette un coup d'oeil à l'écran.

Mon coeur cherche à s'éloigner du journal ?

Avant, avant Jack, quand ça n'allait pas, je collais une fleur sur ma page et je m'accrochais à l'image, à l'esprit de la fleur. Je devenais cette fleur, et j'écrivais. C'était une sorte de remède pour l'âme, je crois.

Il ne faut pas que j'abandonne, ni les images de fleur, ni leur nom en latin, ni leur famille. Surtout pas leur famille, ni leur signalement : les endroits où elles poussent, le sol et la lumière dont elles ont besoin, leur taille et leur reproduction. Ni leur petite histoire, ni leur grande histoire qui remonte souvent aux mythes et aux légendes. Ne pas oublier.

Alors même si le coeur n'y est pas, surtout si le coeur n'y est pas, ce matin, j'arrête d'écrire tout de suite.

Et tout à l'heure, je reviens avec une fleur. Je ne sais pas laquelle. Ni de quelle couleur elle sera. Ni son histoire. Je ne sais pas si cette fleur aura mal.

...

Ai-je déjà oublié que les fleurs sont indifférentes ?

Relire mon journal, page 12.

...

08h57 :

pavonia lasiopetala

Partie à la recherche d'une fleur, j'ai trouvé quelques pavonias [Pavonia lasiopetala].

Puis j'ai ouvert mon courrier et j'ai découvert, cachés sous Les Fleurs du Mal, des mots-secours que la magie des signes a construits autour de ceux de dimanche, avec « un peu plus de temps pour partager quelques mots, ceux de 15h48. 15h48 c'est une référence comme une autre, c'est un code pour retrouver tes mots » ...et pour partager la beauté et la fabuleuse indifférence des fleurs.

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes! [Baudelaire : « Élévation »]