Waterhouse : <em>La belle dame sans merci</em>

Les dieux disparus m'ont entendue. Il y a enfin de la neige depuis l'autre nuit. Beaucoup cette fois, pas juste quelques étoiles frileuses. Le blanc recouvre les vieux brins d'herbes fanés, les trottoirs, les toits de maisons et il s'accroche même aux petites fioritures en métal noir qui ornent les grilles du balcon. J'ai oublié de rentrer le vieux tapis persan aux fleurs pâlies. Plein d'eau, il devient trop lourd.

En sortant hier matin, il y avait une feuille de chêne, toute brune, sur ma galerie, près de la porte. J'ai failli mettre le pied dessus. Étrange. Il n'y a pas de chênes sur ma rue. Et je venais d'en voir une exactement pareille sur la page de Karl.

[Je vois des toiles d'araignées au haut des grandes croisées]

La bougie a brûlé toute la nuit. Je suis en fuite à nouveau. Je fuis, je fuis la souffrance. Je fuis l'armure. L'insupportable absence. Pour écrire, il me faut le calme, la paix. Combattre la raison par la raison. Cette fois je dis non : je ne regarde pas en arrière. Je m'interdis. J'enfile ma robe noire. Un vieux pantalon noir déformé, par-dessus, un pull noir délavé et des collants noirs, une grande écharpe. Noire. Il fait si froid.

[Ne songe pas aux toiles d'araignées qui tremblent au haut des grandes croisées]

Viens, ferme ton vieil almanach allemand, que tu lis avec attention, bien qu'il ait paru il y a plus de cent ans et que les rois qu'il annonce soient tous morts, et, sur l'antique tapis couché, la tête appuyée parmi tes genoux charitables dans ta robe pâlie, ô calme enfant, je te parlerai pendant des heures; il n'y a plus de champs et les rues sont vides, je te parlerai de nos meubles... Tu es distraite?

[Ces toiles d'araignées grelottent au haut des grandes croisées.]

Cette
pendule
de Saxe,
qui retarde
et sonne
treize heures
parmi
ses fleurs
et ses dieux,
à qui
a-t-elle été ?
Pense qu'elle est venue de
Saxe par les
longues
diligences
d'autrefois.

[De singulières
ombres
pendent aux
vitres usées.]
MALLARMÉ