233. journal, journal, dis-moi... (la suite)

Kunimaru : Courtesan reading a love letter under the autumn moon

Aujourd'hui, c'est la suite d'hier. Une surprise : recopier ici, sans la relire ni la censurer, la page du 26 octobre 1996, extraite de mon journal papier. C'est toujours un peu stressant de reporter au lendemain... plus on attend, plus on a la trouille.

Mais avant de commencer, noter un passage des lettres de Kafka à Milena :

Écrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes. Ils attendent ce geste avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à leur destination. Les fantômes les boivent en chemin.

Avec tous les bisous que j'envoie dans mes emails, les fantômes doivent être bien contents.

26 octobre 1996,
Je pense à un personnage que j'aimerais faire vivre dans un roman. J'aimerais mettre en scène la vie d'une femme qui vivrait avec l'obsession d'écrire des histoires. Partout où elle irait, elle regarderait, elle écouterait, elle prendrait des notes et après, de retour chez-elle, elle se mettrait à écrire. Je me demande si ça serait intéressant, ou plus simplement faisable comme projet de roman.

Je voudrais, dans ce livre, démontrer l'étendue de la manie de cette femme. Elle écrirait tellement qu'elle n'aurait plus de vie à elle. Elle en arriverait à la fin, à ne plus manger, ne plus se laver, ne plus faire ses courses. Je me demande si l'obsession de l'écriture peut conduire aussi loin. Et même encore plus loin. Je pourrais lui inventer un amoureux qui, n'en pouvant plus, retournerait vivre chez sa mère (ça, faudra que je trouve autre chose, c'est minable), mais il faudrait que la femme vive, au bout du compte, dans la plus complète solitude et l'abandon de soi à l'écriture. Je me demande si une histoire comme celle-là est possible dans la vraie vie.

Mais écrire l'histoire d'une femme qui écrit, même si j'exagère, n'est-ce pas comme fabriquer une poupée gigogne ? J'écris aussi et j'ai une certaine manie... Mais moi, je ne vis pas dans la solitude. Je sors, je passe la journée au travail, la soirée à mes cours. Je regarde et j'écoute attentivement. Mais je parle peu. Je crois que je prends souvent des notes, mentalement. Je suis fascinée par les gens, par ce qu'ils laissent voir d'eux mêmes encore plus que par ce qu'ils disent... J'essaie de comprendre ce qui se passe en dedans. Le matin, très tôt, je vais au Café. J'ouvre mon journal, je lis en observant du coin de l'oeil de purs étrangers qui commencent eux aussi leur journée. Quand je fais mes courses, je fais pareil. Après, je rentre chez moi et j'écris tout ça. Mais pas tel quel. Il faut que cela se soit déposé un peu à l'intérieur. J'aimerais retenir tout tout, mais ça n'est pas possible. Il me faudrait une caméra et un magnétophone, et ce n'est pas ça que je veux. Ce n'est pas le captage du réel qui m'intéresse, mais le captage de ce que je perçois au-delà de la réalité.

J'aimerais que la femme du roman prenne des notes sur ce que j'ai vu. Elle réussirait, à même le livre, à écrire un tout petit dialogue. D'autres fois, juste un court récit ou un conte. Mais d'autres jours, des jours fastes, elle allumerait des chandelles, et en écoutant Laureena McKennit en boucle un soir d'Halloween, elle pondrait un drame en cinq actes. Pourri ? C'est pas grave. Ta dam !

27 octobre 2001,
Folle. J'étais folle dans ce temps-là. J'en reviens pas d'avoir écrit ça. Je le savais qu'à un moment donné je tomberais sur une page de journal qu'il ne me plairait pas trop de mettre sur l'internet. Ça m'apprendra à me donner des défis de ce genre. Alors autant raconter la suite. Mais y a-t-il vraiment eu une suite à cette page de journal ?

Eh oui ! J'ai écrit l'histoire de cette femme. Mais pas tout à fait comme je l'avais imaginée. Ça a donné un petit roman, un manuscrit qui jaunit tranquillement dans le fond d'un tiroir. Le reste du journal papier doit en parler en long, en large, et en travers. C'est fou ce que les fantômes doivent trouver à boire dans les tiroirs des gens.

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