232. journal, journal, dis-moi

Kunimaru : Courtesan reading a love letter under the autumn moon

J'ai envie de remonter le temps comme je l'ai déjà fait quelques fois dans ces pages : sortir les cahiers de mon journal papier et chercher les entrées du 26 octobre pour les recopier ici sans les relire au préablable. Pour me surprendre moi-même. Je ne sais pas ce que je vais trouver. Je m'engage à recopier toutes les pages 26 octobre que je vais trouver, promis juré, en version intégrale. Je commence ? OK, mais sans chronologie.

26 octobre 1999,
je pense à mon avenir. Soit me préparer à enseigner la littérature et écrire. Ou encore suivre le long chemin pour devenir analyste et écrire. Dans laquelle de ces voies serais-je le plus à ma place ? Comment faire le meilleur choix ? J'ai de plus en plus envie de quitter la profession que j'exerce. J'aimerais me dire que c'est juste une job pour avoir un salaire pour faire ce que je veux. Ça irait. Mais cela ne me satisfait pas et je vis plein de stress à cause de ce travail-là. C'est un cercle vicieux. Au moins, j'avance dans mes études et j'aurai fini ma maîtrise dans un an, si tout va bien.

Le mieux serait de continuer de faire ce travail jusqu'à ce que je sois prête à enseigner. Sauf que je ne peux plus continuer, je ne me sens pas bien. Je me sens mal là-dedans et c'est dur de faire semblant du contraire. Comment pourrais-je rester à la surface des choses, glisser sur la réalité de ce travail sans me laisser atteindre par tout ça? Je vais commencer par décorer un peu mon bureau avec des photos à moi et des affiches. Ajouter une étagère et apporter quelques livres, des masques, d'autres plantes, des objets fétiches, mes plumes d'aigle, des coquillages. Si au moins j'avais le courage d'arrêter. Si au moins j'arrêtais de partir tout le temps en croisade pour aider tout le monde. Pourquoi je ne suis pas faible et égoîste et lâche ? Parfois je me dis que ça doit être tellement le fun de ne vivre que pour soi. Allez, au lit, il est tard.

26 octobre 1993,
je viens de terminer le Tome 5 du Journal d'Anaïs Nin. Elle écrit si bien ce que je ressens : « Il faut que je poursuive dans ma voie, qui est une manière disciplinée, ardue, organisée d'intégrer le rêve à la créativité dans la vie, [...] » Je cherche, comme elle, à développer, à aiguiser chacun de mes sens comme la vision et l'imagination. Je veux élargir mon imaginaire et y puiser pour écrire. Les sensations, si elles deviennent riches seront comme des éléments dynamiques qui me permettront de créer un monde nouveau en moi et autour de moi. Je deviendrai meilleure sur le plan humain. Il faut que je veille à conserver mon intégrité. Sauver mes rêves de la destruction en les gardant actifs. Les rêves passifs de la drogue ne m'intéressent pas. Pour bien ressentir, les sens doivent être réveillés, non pas endormis ou engourdis, ni hyper-aiguisés par l'action des substances chimiques que l'on peut avaler ou respirer, fumer. J'y réfléchis beaucoup. Cela semble si facile. Si mes amis en prennent et que ça les rend heureux, dois-je faire comme eux ? Ce n'est pas une raison. Je veux rester moi-même, en éveil. Nin a écrit : « Je ne veux pas être un simple touriste dans le monde des images et me contenter de regarder défiler les images dans lesquelles je ne peux pas vivre, que je ne peux pas aimer, posséder commes des sources permanentes de joie et d'extase. »

[Recopier cette page de 1993, que je n'ai pas relue avant de l'écrire, promis juré, et tomber sur le mot « extase » noté hier dans ce journal me rend joyeuse, même si ce n'est rien de plus qu'un tour malicieux du hasard. Je continue.]

26 octobre 1993 (suite),
il n'y a sans doute aucun autre écrivain qui ne m'a autant appris sur l'écriture qu'Anaïs Nin. Cet automne 1993 marque une étape importante dans ma vie, une sorte de tournant. Étrange qu'en ce moment même où j'ai le sentiment de changer, je reprenne la lecture de son Journal. Je le lis autrement, je le comprends autrement. La première fois, je l'ai lu vite, comme un roman. J'avais surtout aimé sa fantaisie, je ne réfléchissais pas trop au monde de l'intérieur, je cherchais les anecdotes, l'histoire, je crois. Ma vie était ordinaire et je cherchais l'évasion dans sa vie à elle. Je lisais beaucoup de romans et je vivais au travers des personnages une vie que je ne voulais pas ou ne pouvais pas vivre par ignorance de mes besoins profonds. J'ai longtemps fui le monde intérieur par peur de découvrir quelque chose qui me ferait perdre une sorte de contrôle sur moi-même. Le contrôle de quoi ? Je ne savais pas, mais je n'étais qu'une touriste du monde vivant, à la périphérie et non au coeur de l'action. Oserai-je poursuivre maintenant dans ma vie ce qui s'est déclenché si clairement dans mon esprit ces derniers mois ? J'en fais aujourd'hui le voeu. Je veux vivre, posséder, aimer les couleurs, le mouvement, la musique, la beauté sous toutes ses formes. Je vivrai pour créer, inventer et réinventer le rêve et la réalité de ma vie. Je veux apprivoiser et non fuir mes rêves, développer de plus en plus mes perceptions, penser mon écriture.

Ouf, il reste 3 cahiers mais une seule entrée pour le 26 octobre, celle de 1996. Je la recopierai plus tard dans la journée ou encore demain, parce que je n'ai pas le temps de continuer maintenant.

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