Van Gogh : Paysage d'automne, fragment

Suspect, on vous l'a toujours laissé savoir. Vous êtes suspect parce que vous écrivez un journal. Comment, elle a des secrets, elle ? Mais pour qui elle se prend ? Qu'est-ce qu'elle a ? Pourquoi elle est pas comme les autres ? Vous haussez les épaules. Parler ? Je préfère écrire, dites-vous. Alors vous écrivez en cachette et vous cachez vos petits carnets. Et si, plus tard, vous écrivez votre journal sur l'internet, c'est encore plus suspect. Au point de ne pouvoir le dire à vos proches et d'écrire sous pseudonyme. Écrire un journal online est inutile, voire même dangereux. Donc suspect. Sauf pour ceux qui ont un « nom », une « personnalité ». Yé.

Ceux-là ils publient un journal dans des livres, oui, sur papier. Les autres, les suspects, ceux qu'on regarde de travers, n'osent même pas avoir la prétention d'écrire, ils se disent qu'ils gribouillent, qu'ils raturent. Ils sont ignorés, méprisés. Comment peut-on s'exprimer en toute liberté quand on se sent nul ? Je veux dire exprimer autre chose que des banalités, raconter son quotidien. L'anecdotique, les trivialités. Si on veut écrire autre chose dans son journal. Si on veut donner la liberté aux mots, comment peut-on se résigner au mépris, à la suspicion ? Comment élever l'écriture de soi, la faire évoluer et s'y retrouver ?

La pratique du journal online n'est même pas considérée comme de la littérature. Ou si peu. Pas de genre. Ou mauvais genre ? Ceux qui se penchent sur le phénomène vous toisent avec mépris, certes, ils vous taxent de narcissisme, d'exhibitionnisme. On lit en diagonale ou on ne vous lit pas, on cite de courts extraits et on vous juge. Même moi, parfois, si je lis certains journaux, je me rends à l'évidence, et je me dis que voilà, l'écriture d'un journal peut devenir une chose caricaturable, pitoyable. Alors que je me sentais déjà si affaiblie, si peu sûre de moi, jamais je n'aurais pensé - ni même imaginé - qu'on pût nous considérer comme d'inutiles écrivaillons. Comment m'y résigner ? Me dire que c'est nul ce que je fais et essayer de continuer malgré tout ou encore choisir l'autre solution extrême et tout balancer à la poubelle ? Après je pourrais m'asseoir à cet ordinateur et écrire autre chose. Librement. Pas un journal déguisé en roman. Ça, ça ne passe pas. Sauf pour les Bridget Jones du monde entier et leurs émules. Cela se vend ? Je sais. Cela se vend.