227. une fieffée coquine

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J'ai été choisie parmi la soupe du dîner de ce soir. Je suis anonyme parmi les anonymes. Si j'avais plus de fièvre, je pourrais dire que je suis l'élue des dieux. Mais le chat fait non de la tête quand je dis ça. Autant m'abstenir. Je n'y crois pas.

Ce soir, soupe. C'est presque un jour de fête sauf qu'il manque mes pois cassés. Pas grave. Dans la soupe épaisse de ma mémoire il me reste ce qu'il faut.

Scully va finir les courses pendant que je mets l'énorme saumon à cuire. Soupe, saumon, fromage, gâteau. J'ai à peine le temps d'écrire avec tout ça. C'est fou. Si j'avais un peu plus de fièvre, je crois bien que je ferais cuire le fenouil à la manière de Script, une ancienne façon que je tiens d'un vieil indien du quartier chinois. Mais il est parti depuis longtemps dans un autre pays. Je n'ai pas cuit de fenouil depuis ce temps-là, je crois bien. Voui. Je n'aurai jamais le temps de tout faire ! Jack ? Tu t'occupes de deux ou trois choses pour moi ?

Hier soir, j'ai observé. J'ai vu. Sur ma table, des milliers de constellations de petits objets jouaient entre eux. J'ai allumé trois chandelles. En haut du mur, le vase chinois [décidément] n'a même pas bronché. J'ai encore ce paradoxe en moi. Vouloir être ici et vouloir être là, avec ces petits objets à jouer, tout simplement. Je me donne à mes rêves et ceux qui viennent avec moi entrent dans leur propre constellation. Les autres sont dans un univers parallèle, away.

Dana vogue à vue. Et nous rions de plus belle. Tout ce qu'elle sait me donne le vertige. Je suis dans un cocon de vie. Comme une grenouille dans des fleurs d'Amazonie. Elles poussent à des dizaines de mètres du sol. Pour une fois, je ne me souviens plus de leur nom précis mais elles ressemblent à de gros nénuphars recourbés vers le haut. Elle peuvent ainsi retenir la pluie du ciel et former une petite coupe d'eau. Et bientôt, les grenouilles y naissent. Elles se mettent à vivre dans la fleur en ignorant tout du monde extérieur. Et puis les plus téméraires sortent de cette coupole d'eau. Gare à la chute.

Ce tableau des nymphes me donne froid dans le dos. Le marécage est lugubre. Personne n'aimerait y habiter. Et pourtant, personne ne panique. Je crois bien que c'est justement parce qu'on y voit un marécage lugubre qu'il faut vouloir y vivre. Plus les endroits sont petits et austères et plus on y trouve la paix. Pas besoin de beaucoup d'espace physique pour pouvoir se reposer de la folie des grandeurs.

Ah ! Le saumon crie dans le four. C'est pas possible, toute la maison est en ébullition. Même le chat s'en mêle, il court partout et ne sait plus quoi inventer pour faire des émules. Ce chat est fou. Ne l'ai-je pas déjà dit ? Arf, cet après midi j'ai vraiment de la misère à être sure de ce dont j'ai déjà parlé. C'est grave docteur ?

Les courses viennent de rentrer. Ah, le fenouil me salue. Bonjour, petite baguette. Si j'avais plus de fièvre, je crois que j'aurais vraiment pu croire que les courses étaient rentrées sans l'aide d'une fieffée coquine.

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