Poussin : Le berger

C'est difficile. Depuis hier, cela devient très difficile d'écrire, de continuer. Ordinairement, ça coule comme une source. Mais avec les bombes qui pleuvent sur la tête des gens en Afghanistan, je ne peux pas, quelque chose m'étouffe. Je me sens envahie de brume. « J'ai dormi dans la grotte où verdit la sirène » écrivait Nerval. Mélancolique, je ne peux pas m'écraser. Heureuse, je ne peux pas m'étourdir. Je dis non. Je dis continuer. Accepter cela qui fait aussi partie de la vie : la guerre, la mort, la haine, la peur, l'angoisse. Avec l'amour. Tout l'amour qui m'est donné, celui que je donne tendrement. Avec plaisir. Les pommes tombent des arbres. Les feuilles de mon érable s'enflamment. Boire du vin rouge chaud au miel.

Je me sens envahie de brume. Je ne sais pas si j'ai dormi dans la grotte. Je crois que j'ai dormi dans mon lit. Et je me souviens d'un cauchemar qui m'a réveillée dès les premières heures de la nuit : Je marchais avec Jack dans les rues du vieux Québec. Soudain, il m'a attirée vers une petite ouverture pratiquée dans le bas du mur d'une vieille maison de pierres grises. C'était creusé comme une caverne. Il faisait noir, il faisait très froid. Il m'a dit : regarde. J'ai sursauté, je me suis réveillée. Jack a dit : qu'est-ce qu'il y a ? C'est Ousssama ben Laden. Je l'ai vu de mes yeux vu. Il était là, assis au fond de la caverne. Ses yeux brillaient dans le noir comme ceux d'un loup. J'ai peur Jack, prends moi dans tes bras. Jack s'est mis à rire. À rire. Il ne pouvait plus s'arrêter. Il m'a dit : c'est n'importe quoi. Elle voit maintenant ben Laden dans ses rêves. J'avais peur, moi. Très peur. Les images étaient là. La vraie peur aussi. Et les petits yeux noirs. Les grands foulards, les turbans, tout. Les vêtements kaki. Il me demande ce que j'ai rêvé d'autre. Je retourne un peu dans le rêve et je vois qu'Arafat est là aussi. Les deux hommes fument ensemble et ils discutent. Du hashish ? Non, du Datura. Je dis à Jack, ils sont en train de fumer mon plant de Datura et si ça se trouve, demain matin, il n'en restera plus un seul petit bout.

Mon Datura est très beau en ce moment. Il porte cinq magnifiques fleurs rose pâle. Hier, avant de m'endormir, j'ai lu un paragraphe du livre que Jack est en train de lire. C'était écrit :

Quand je me suis réveillé, il faisait déjà nuit. Nous avons mangé les provisions que j'avais apportées et nous sommes restés assis sous la véranda. Puis Don Juan a pris les trois paquets et il est allé derrière la maison allumer un feu de brindilles et de bois mort. Nous nous sommes installés confortablement puis il a ouvert les paquets. Il y avait celui qui contenait les morceaux de la plante femelle, un autre avec ce qui restait de la plante mâle et un troisième, assez volumineux qui contenait des morceaux verts fraîchement coupés de Datura.

Quoi ? du Datura ? Ils parlent de mon Datura dans ce livre ? Qu'est-ce qu'ils font avec ? Jack dit : ils en font des potions, des breuvages. Pour se donner du pouvoir ? ...si on veut. Ce que j'en pense c'est que c'est une sorte de drogue, mais Jack dit que c'est très compliqué à expliquer. Mieux vaut, pour comprendre quelque chose à cette histoire de Datura, lire le livre de Castaneda : L'herbe du diable et la petite fumée. Mais dans mon rêve, le Datura se fumait comme du cannabis et ça ne faisait pas mon bonheur de voir Arafat et ben Laden consommer ma plante qui mesure presque un mètre de hauteur. Arf.

Parlant de grotte, j'ai pensé au toujours superbe « El Desdichado »* :

Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie;
Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le pampre à la vigne s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus, Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine;
J'ai dormi dans la grotte où verdit la sirène,

Et j'ai deux fois vivant traversé l'Achéron,
Modulant et chantant sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Ceci accompagnera ma journée, le front cerclé de brume. Quel rêve bizarre, quand même, creuser des cavernes dans les maisons du vieux Québec ! Il y a des jours comme aujourd'hui où j'aimerais presque porter un tchadri pour aller faire mes courses... Bon, faut que j'aille.

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*Gérard de Nerval. Texte conforme à la version parue dans Le Mousquetaire du 10 décembre 1853.