Chagall : flower and lovers

Jeudi, 05:47. L'odeur du café remplit l'espace de son parfum brumeux et ensoleillé. J'écris. Jack m'écrit de dessous la table. Il écoute Genesis en boucle en jouant avec Garfield.

J'ai ri aux larmes toute la nuit. Il prend quelques minutes et prépare le plateau avec deux bols, du café noir et du sucre. Une lettre postée le 28 juillet m'a été retournée par le service des Postes. Elle était adressée à Jack. Il lit sa lettre. C'est le matin.

Si j'ai ri aux larmes toute la nuit, ce n'est pas que je fais de l'insomnie, non. Je me suis mise à penser que nous nous comportons comme de purs égoïstes. Il reste énormément de place dans ce lit. Et il y a des tas de gens qui n'ont même pas un lit pour dormir la nuit et se reposer. Alors je me suis dit : le lit est grand, pourquoi ne pas inviter un sans-abri ? Et en y réfléchissant bien, si toutes les personnes qui ont un peu de place dans leur lit invitaient un sans-abri à dormir, le problème de l'itinérance serait réglé.

Sauf que Jack n'est pas du tout d'accord. Selon lui, les sans-abris grognent en dormant et ils chercheraient surtout à m'attraper, moi. Alors il n'aime pas ça. Il dit aussi qu'il devrait constamment dire : « Excusez-moi, je veux passer.». Non, ce n'est pas possible même si j'arrive à troquer ma Reine contre un Roi. À toi de jouer. Je passe. Pourtant on gagnerait bien quinze centimètres au moins. C'est grand comment, un sans-abris ? C'est lourd ?

Mais il reste que ce n'est pas vraiment drôle quand on y réfléchit bien. Ce n'est même pas drôle du tout si on y réfléchit très bien. Je fais pénitence dans mon lit : j'y suis bien et les membres en croix, j'occupe tout l'espace possible. Est-ce imaginable ? ça grince en tout cas. Si les volets grincent alors c'est que le jour se lève parce qu'à force d'attendre que je sois levée, il s'infiltre partout. Pas étonnant que je sois debout si tôt. Le soleil qui fait grincer les fenêtres m'empêche de dormir et si je suis moi-même dérangée dans mon propre lit, je finis par ressentir des sensations de sans-abris. Je n'aurai plus qu'à sortir dehors, disons, un jour d'hiver à -40. Le 12 décembre 1582 ? Ok. 2002, c'est bien, ça sonne rond.

Cette sensation du corps de se retrouver à bout de souffle, endolori de partout appelle l'Autre. Les mains et le corps de l'Autre. Lui. Cela fabrique un no man's land sacré d'où la misère odorante violette peut émerger en faisant un psschuit musical. Comme le No reply at all de Genesis. Une brèche dans la façade du building gris qui se dresse sous la barrière en bois de la tristesse. Et ce qui est encore plus inimaginable, c'est qu'en ce moment où j'écris, j'ondule comme une vague. Cela ne s'écrit pas dans son journal, je sais. Mais on écrit ça où? Serais-je capable de tout faire pendant que j'écris? J'essais de me concentrer. Il insiste. Pour me discipliner, je révise tout depuis le début, je remplace les apostrophes. J'arrête. On ne peut pas écrire et faire autre chose en même temps. C'est un ou l'autre. Si j'écris, je désire quoi ? Écrire ce n'est pas la jouissance. C'est tout le contraire. Lire c'est jouir. Jouir, ce n'est pas écrire. Quignard, dans Le sexe et l'effroi écrit ces mots de Septimius « énigmatiques et terribles : Amat qui scribet, paedicatur qui leget. Celui qui écrit sodomise. Celui qui lit est sodomisé.) » Avec tout ça, faut que j'aille dormir encore un peu. Faire les crêpes. Manger. Passer deux heures dans le bain. Aimer. Baiser. Discuter. Écrire. Écrire. Aller au cinéma now. Baille. Baille.