Physalis

Hier soir, j'ai roulé jusqu'à une petite place carrée, cintrée d'un bout de rue à sens unique sur chacun de ses côtés. Au centre, quelques arbres et des bancs; quelques vendeurs ambulants qui offrent des fleurs et des bijoux sur fond de velours noir.

Des voitures roulent circonvolutivement d'un bout à l'autre des quatre coins du carré. Elles tournent en rond ? Je fais le tour consciencieusement et je tente de me garer en fronçant les sourcils. Coup d'oeil au rétroviseur. Jolie ? Ça va. J'espère. Mais non, pas de place nulle part. Je cherche un peu plus loin. Et pour finir, j'atterris dans un parking géant situé assez loin de l'endroit ou je voulais me rendre : « Pardon Monsieur, le Daou, c'est bien par là ? »

Je me demande souvent quelle est la différence entre manger chez soi ou au restaurant : le service, la présentation des plats, le ne-rien-à-faire qui me fait un peu penser au ne-pas-bouger, les gens, et l'ambiance. C'était bondé, comme promis. Une petite table dans un coin, carrée elle aussi. Le cliquetis des ustensiles, l'opéra italien en fond sonore. J'ai attendu longtemps l'heure fatidique, celle de l'arrivée de Jack. Entre temps, j'ai pu déguster un apéritif maison dont je me demande encore l'origine [et la destination] d'ailleurs. On dit que c'est préparé avec un alcool brésilien dont le nom m'échappe. Fort, ce truc.

Ensuite, il est arrivé avec son attaché case bien comme-il-faut, il a fait un petit signe au serveur en lançant : « Un whisky, s'il vous plait, double ! » et le serveur ne l'a pas vu. Nous avons ri. J'ai repris ma position de yoga, la tête à l'envers sur la banquette. Il a sorti son jeu de Tarot. Je sais, ça fait jaser. Rien à craindre, j'ai un bon pseudonyme, alors personne ne peut reconnaître Script. Jack encore moins.

Tout de suite après, on a commencé une séance de ne-rien-faire et de ne-pas-bouger alternatifs [interactifs?] : rêver les yeux dans les yeux, ou manger chacun son tour, l'un regardant l'autre comme s'il voulait le manger. Surveillance amusée. Tu mets une profiterole dans ta bouche ? Non, mon amour, le dessert, c'est t'à l'heure. C'est quoi ça ? Agneau et riz. Ah ? Oui, en sauce. Ça goûte ? Non, ça goutte. Attention, ça perle sur ta lèvre. À moi. Attends. Poulet et pommes de terre en dés minuscules. Oui ? Tu manges avec les doigts ? Yes sir. Et petit cube par petit cube, je trouve ça érotique. Miam. Mange, please. Fais une prière, je m'y attarde. Amen.

On mange au restaurant, on se dit qu'on pratique un art de vivre. C'est comme se sentir aussi bien que chez soi pour un instant qu'on loue. Avec mon humeur joyeuse je fais même partie de l'atmosphère de ma voisine... Moi ? Oups... et si je ne m'accordais pas au plat de la table d'à coté ?

Marvin, qui traîne toujours dans un coin, m'exaspère et c'est peut être pour ça que j'ai opté pour le Daou, pour m'éloigner de ses phrases lourdes et désolantes, et de la tristesse qu'il véhicule dans les pièces. Changer de posture pour occuper quelques instants un espace différent me donne à penser que je ne suis pas toujours à l'aise où je suis. Quand on veut être ailleurs, il faudrait peut-être demander à un tiers d'y aller.

Script, tu te souviens où tu as garé la voiture ? Aucune idée, dit-elle [Jack dixit].