194. on réfléchit toujours mieux la tête entre les mains

Mucha : The Twelve Months : November

En 1956 Cioran écrivait :

L'Amérique se dresse devant le monde comme un néant impétueux, comme une fatalité sans substance. Rien ne la préparait à l'hégémonie; elle y tend pourtant, non sans quelques hésitations. À l'encontre des autres nations qui durent passer par toute une suite d'humiliations et de défaites, elle n'a connu jusqu'ici que la stérilité d'une chance ininterrompue.

Et il ajoutait :

Si, à l'avenir, tout lui réussit également, son apparition aura été un accident sans portée. Ceux qui président à ses destinées, ceux qui prennent à coeur ses intérêts, devraient lui préparer des mauvais jours; pour cesser d'être un monstre superficiel, une épreuve d'envergure lui est nécessaire. Peut-être n'en est-elle pas loin. Après avoir vécu jusqu'ici hors de l'enfer, elle s'apprête à y descendre. Si elle se cherche un destin, elle ne le trouvera que sur la ruine de tout ce qui fut sa raison d'être.

Ces paroles de Cioran, que j'ai retrouvées hier en rangeant des notes, m'ont fait un drôle d'effet. Cioran qui réfléchissait à l'essoufflement de la civilisation entrevoyait peut-être ce qui nous pendait au bout du nez. Pas besoin de se chercher un destin quand le destin nous attend au détour du chemin, n'est-il pas ?

Faire des liens pareils, après coup, ébranle mes pensées. Coïncidences ? des jours tombent pile sur d'autres jours. Jack n'a pu prendre son avion hier, il ne peut pas aujourd'hui non plus. On lui dit que les avions n'atterrissent plus au Canada. Qu'on ne sait pas. Pendant ce temps, nous, on veut être ensemble, on en rêve jour et nuit. C'est dur.

Au printemps, un jour que ses certitudes étaient ébranlées, lui aussi, Jack m'a dit qu'il voulait toucher le fond, voir de quoi était meublé le sol du puits noir. Je sais, une fois que l'on est tout en bas, ou plutôt, qu'on croit être tout en bas, on peut s'asseoir dans le vide pour regarder les choses en face.

Il dit hier j'ai arrêté ma chute libre en découpant les timbres des enveloppes que j'ai reçues depuis des mois. Ensuite, j'ai dû les décoller un par un et m'absorber dans la contemplation de l'idée de la colle qui fond à la vapeur ou dans l'eau bouillante. Je n'ai pas atteint le fond parce que je n'en avais pas besoin. Je crois qu'à tort, on se croit monstrueux de ne pas suivre les autres dans la descente de ce puits imaginaire. Je me sens comme un timbre qu'on aurait lâché au-dessus du gouffre.

Un timbre, c'est dans le vent, comme sur l'image de ce dessin de Mucha. Je ne sais trop si ça regarde au loin, l'air pensif, absorbé et le regard perçant. Cioran lui aussi était pensif sur ce théâtre mondial. J'aime le lire et méditer ses propos. Aujourd'hui je pense plutôt à ces bains de sang qui durent depuis trop longtemps. Parler de ruine donne un effet de style. Vaudrait-il mieux parler d'équilibre et de rapports de force ? Cioran voyait à très grande échelle, alors que nous sommes plongés dans l'instant présent, et que nous manquons souvent de perspective. On ne parle jamais de notre vie sur un temps volumineux. Volumineux comme une baignoire par rapport à une douche ?

Hier soir, à défaut de cresson, j'ai opté pour une soupe poireaux pomme de terre. Les timbres que Jack a découpés, je refuse de les classer. J'ai mis l'Amérique au hasard des timbres qui lui filaient entre les doigts. Au hasard des humiliations et des défaites manquées. Les pays se sont collés les uns aux autres dans une nouvelle géographie malicieuse. La configuration des États du Monde a changé. Et il n'y a pas encore de timbres sur l'avion qui entre dans le World Trade Center. On dira que ce sont des effets spéciaux. Ceux qui ont tout vu de leurs yeux vus font maintenant des cauchemars avec effets spéciaux. J'ai mis une main sur mon menton, ou plutot l'inverse, j'ai posé ma tête entre mes mains et j'ai contemplé mon oeuvre. Pourquoi on réfléchit toujours mieux la tête entre les mains ? Je ne vais pas refaire le monde si facilement que ça, je me dis. Il faudrait apporter quelques retouches encore, ici et là. J'ai fait quelques échanges de timbres assez judicieux. Non, ça ne va pas non plus. Une autre page ? Non, nous n'avons qu'un univers pour une vie universelle.

UNIVERSELLE. Adjectif. Ici, au féminin. Une chose est universelle quand elle est valable dans l'Univers entier. Je crois même qu'on pourrait dire que cela suppose que tout le monde soit d'accord sur cette chose, ait la même opinion, à travers les âges et l'espace. Il faut se demander si une chose universelle existe. Ce mot prend beaucoup de place dans un texte, dans ma tête. C'est volumineux au moins comme une baignoire. L'universelle façon représente l'impossibilité mentale d'entrevoir une autre manière de faire. C'est malheureusement assez réducteur. Ce mot est fourbe et mal employé. Il est difficile d'accès.

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