R. Doisneau : Le baiser du trottoir

Parfois, je vis des impressions et des sensations si fugitives au point que moi-même ou personne ne pourrait y toucher que du bout des doigts, du bout de l'âme.

Ce matin je me suis assise devant mon ordinateur pour écrire ma page quotidienne et j'ai cru un moment que je n'avais plus rien à dire. Enfin, pas grand chose. Ça m'a fait tout drôle. Ces derniers temps, j'avais des tas de choses à raconter : comme mon arrivée à Poetic Island, la vie là-bas, l'ermite, le départ, les visites de Montréal et tout le reste. Quoi qu'il y avait au programme, les journées étaient toujours trop courtes pour tout vivre, et encore plus pour tout raconter. J'en avais trop à écrire, tout le temps trop, alors j'abrégeais, je concentrais. Et je divaguais parfois un peu, par besoin de rire et de légèreté.

C'est ainsi que j'ai passé plusieurs belles journées avec Jack. Lorsque nous sommes ensemble, la vie est fertile en plaisirs et en rebondissements, sur deux continents. Je me demande dans quel pays je vais me réveiller la semaine prochaine. Je suis libre de partir quand je veux, je peux vivre et travailler n'importe où. Je réfléchis à tout cela mais pas trop. J'ai envie de laisser la vie tracer pour moi le meilleur sentier.

Alors en ce beau lundi matin, je suis à nouveau seule ici. C'est bien. La solitude ne me pèse pas parce que j'ai encore de tas de choses à faire : deux gros documents à réviser, le manuscrit à finir d'imprimer au plus vite et des lettres à écrire à gauche et à droite. Je compte bien aussi continuer de m'amuser et de rêver un peu dans ce journal et ailleurs. C'est évident, Jack me manquera, mais il n'est jamais bien loin. Avec le téléphone, la poste et l'avion, nous pouvons nous retrouver quand nous en avons envie (almost).

gainsbourg, s.

Et puis, à défaut de pouvoir discourir sur ce que l'on voit, il m'a envoyé quelque chose qui vaut le détour. [Pour savoir ce que c'est, il fallait cliquer sur la photo de Gainsbourg comme jamais je ne l'avais vraiment vu, mais j'ai enlevé le lien car il ne mène plus nulle part en août 2010]. On croit connaître quelqu'un et puis, finalement, on se rend compte qu'on le connaît par ouï-dire, de loin. À travers les autres. Et j'aime bien fureter plus loin quand quelque chose m'interpelle.

Les sentiers que je fréquente, je les aime vierges. Et ici, ce sont les grands routes que le monde s'accorde à parcourir encore et encore. Mais ces documents étaient bien plus que ça. Enfin de l'inédit, des montages pertinents. Enfin des recherches surprenantes. Qui n'a jamais rêvé d'entendre parler le piano de Serge ? [qui a été avalé par le web, dommage]

Et cet après-midi, la frénésie du livre m'a repris. Les turbulences de mes chimères se sont estompées légèrement et j'ai entrepris d'abattre la pile de boulot à gauche pour la passer à droite, une bonne fois pour toutes. Comme l'arme. Non, c'est l'inverse. Alors si je suis dégrisée, je peux bien délirer à nouveau avec mes moyens à moi, mes astuces de femme fatale. Moi fatale ? Comme sur la photo du baiser ? « C'est bien ? C'est bien ? Non mais il faut que ce soit très bien ! Il faut que ce soit épatant...» S.G.