Marc Chagall : Flowers and Lovers

La jalousie est une passion. L'une des fleurs de l'amour. Et cette fleur serait, si l'on croit Descartes :

...une espèce de crainte qui se rapporte au désir qu'on a de se conserver la possession de quelque bien; et elle ne vient pas tant de la force des raisons qui font juger qu'on le peut perdre que de la grande estime qu'on en fait, laquelle est cause qu'on examine jusqu'aux moindres sujets de soupçon, et qu'on les prend pour des raisons fort considérables. [Descartes :Les passions de l'âme, Art. 167]

Ces mots peuvent sembler un peu vétustes, poussiéreux. Mais j'aime retourner aux textes anciens quand je cherche à comprendre le présent. Quand je ressens de la jalousie, je n'aime pas ça. En plus, j'en ai honte. Mais pourquoi avoir honte d'un sentiment humain qui n'existe probablement pas pour rien ? Mystère. Cela doit venir des valeurs et des croyances dans lesquelles nous baignons sans jamais nous poser de questions jusqu'au jour où la douleur nous force à chercher plus loin. Alors cherchons.

Mais avant d'ouvrir mes livres, j'en ai parlé. Pas facile d'avouer, de lui dire : « quand tu me parles de l'admiration que tu as pour cette femme, je me sens jalouse d'elle, je ne supporte pas que tu puisses éprouver de l'attirance pour une autre. Parce que moi, les autres hommes, depuis que je te connais je les trouve tous ordinaires ou carrément laids. » Seulement, il nuance, il dit qu'il ne la désire pas, qu'il la trouve seulement attirante, qu'il reconnaît simplement en elle des similitudes avec moi, que c'est moi qu'il voit un peu à travers elle parce qu'il m'aime et me cherche dans les autres quand nous ne sommes pas ensemble. Il dit que c'est normal et sain. Et qu'en plus, tous les hommes sont comme ça parce que les femmes sont trop belles et qu'ils sont poussés vers elles par une sorte d'instinct. Ils sont toujours confrontés à cette impulsion et doivent utiliser leur raison pour décider soit de « consommer » bêtement, ce qu'il n'accepte pas, soit d'apprécier la beauté sans aller plus loin. Et quand il me raconte ça, pour la première fois, j'ai peur qu'il se détache de moi et s'en aille vers une autre. Pourtant je n'ai aucune raison de craindre, nos liens sont forts. Pourquoi ai-je peur de le perdre demain ou dans deux semaines ou dans un an ? Pourquoi je me dis encore : à quoi bon continuer si on suppose d'avance que ça finira ? Je ne veux plus vivre un amour qui va finir. Je ne veux pas non plus être jalouse. Il dit que ma réaction est une preuve d'amour. Une preuve que je tiens à lui. Nous en avons discuté longuement. Ce matin, j'ai mal à la tête. Et la nausée.

J'ai encore un peu de difficulté à accepter d'éprouver cette jalousie sans en avoir honte. Et je ne saisis pas bien la notion de possession dans l'amour. Un homme ou une femme sont des personnes et non des objets, en principe. Mais quand nous nous abandonnons à l'autre, nous devenons objet d'amour, donc nous nous possédons, au sens de désirer garder intacts/protéger les liens que nous avons tissés et donc, il est normal de vouloir garder l'autre qui est l'objet d'amour. Accepter qu'aimer c'est posséder ? Et être possédée par ? Si l'idée d'être possédée par lui me séduit, pourquoi l'inverse me semble-t-il étrange ? Parce que je suis une femme ? Pourtant, nous sommes égaux. Si mon amoureux a le droit de me posséder et que j'aime ça, je dois avoir le droit de posséder mon amoureux, non ?

Descartes explique aussi en quoi cette passion [la jalousie] peut être « Honnête ». Il dit que le fait de prendre plus de soin pour conserver les biens qui nous sont plus précieux que ceux qui le sont moins rend cette passion « juste et honnête en quelques occasions ». Alors je comprends, grâce à mes lectures de ce matin et surtout avec la discussion d'hier, que lorsqu'une personne vit une relation d'amour, plus cet amour est fort et grand, plus elle est justifiée de se défier de ce qui peut le diminuer ou empêcher son évolution et même éviter jusqu'aux moindres atteintes à l'intégrité de la relation. L'amour n'est pas statique, il grandit en même temps que nous, qui ne sommes pas statiques non plus.

Mais on se moque d'un avaricieux lorsqu'il est jaloux de son trésor, c'est-à-dire lorsqu'il le couve des yeux et ne veut jamais s'en éloigner de peur qu'il ne lui soit dérobé : car l'argent ne vaut pas la peine d'être gardé avec autant de soin.

Juste. L'argent, c'est pas la peine de le couver. La comparaison est intéressante. Je ressens des petites pointes de jalousie, mais pas au point d'emprisonner l'autre, de l'isoler du monde par peur de le perdre. Parce que cela impliquerait que j'ai une mauvaise opinion de lui, ce qui n'est pas le cas. J'ai confiance en lui, donc je sais qu'il ne va pas succomber aux charmes de la première venue. Et il me fait confiance, il sait que je suis honnête et fidèle, comme lui. En conclusion, l'homme qui est trop jaloux aime de la mauvaise façon, il aime seulement :

le bien qu'il imagine consister à en avoir seul la possession; et il ne craindrait pas de perdre ce bien s'il ne jugeait pas qu'il en est indigne ou bien que sa femme est infidèle [...] ce n'est pas proprement être jaloux que de tâcher d'éviter quelque mal lorsqu'on a juste sujet de le craindre. (Art. 169)

Merci Monsieur Descartes, merci pour vos lumières.