135. destin ?

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Je crois que certains objets recèlent des pouvoirs magiques. Ils sont hantés *. Les ciseaux, les plumes, les capteurs de rêves, les marteaux, les petits coffrets, les chaussettes, les cartes à jouer, les flûtes, les brosses à cheveux, les bols à café et les poupées sont hantés. Parce que je pense qu'ils s'animent et vivent leur propre vie quand je ne suis pas là. Et ils ont bien d'autres pouvoirs aussi. Ce sont des traversiers de l'océan, des bateaux à voile des temps anciens qui me permettent de passer entre un monde et un autre. Entre le rêve et la réalité, par exemple.

Je me demande si les ordinateurs aussi ont des pouvoirs magiques. Je ne ferais pas une thèse là-dessus, mais j'ose avancer l'hypothèse [au fait, pourquoi pas?] que oui, effectivement, les ordinateurs appartiennent à cette classe particulière d'objets.

En fin de compte je crois que les objets hantés sont le symbole de ma façon d'être au monde et de penser. Ils relient les choses ou les mondes qui s'opposent ou qui risquent d'entrer en conflit. Ainsi, ces choses/mondes ne peuvent pas se toucher, mais ils communiquent. Ces objets seraient-ils la preuve que ma pensée est fondée ?

Quand je médite, j'emprunte des chemins de traverse, loin des concepts; je m'éloigne des idées reçues et qui font l'unanimité, je doute. Je suis fascinée par les relations intenses qui animent les rêves et qui vivent sous les mots. Les objets hantés vivent dans la peur. Peur de se perdre, de nous perdre; et comme ils sont vivants, ils ont peur de perdre la vie, ou encore de l'empêcher de se dérouler de façon harmonieuse. Alors ils sont actifs et ils agissent. Ce sont nos plus efficaces médiateurs. Tout comme le langage et les mots sont les médiateurs de la communication. Le mot est lui aussi un marteau et une poupée, un petit coffret et un bol à café, une carte à jouer.

Le bol est le médiateur entre la bouche et le café. Écrire ou dire une phrase c'est se servir d'un bol à café pour donner à boire. Écrire un roman c'est fabriquer un grand avion qui vole dans les airs et qui fera voyager loin et longtemps. L'objet magique a besoin de garder son travail secret. Comme le vêtement qui garde le secret entre la nudité et le regard. Le langage, le mot, c'est la brosse qui glisse dans mes cheveux et qui défait les noeuds tout en permettant aux boucles de se reformer. Comme tout bon médiateur, le mot s'active et il débranche, dès que la communication est établie. S'il avait le malheur d'attendre trop, d'oublier de débrancher : badaboum! Confidence : je crois qu'il cache soigneusement son pouvoir.

L'Amoureux veut toucher. Logique. Quand j'aime, je désire me rapprocher, je veux éloigner toute distance. Je veux tout : voir, sentir, toucher, entendre, goûter l'être aimé.

Sauf que si je suis trop proche de lui, je ne pourrai pas le voir. Pour le voir bien, je dois être loin. Parce que Voir a besoin de distance.

Mais toucher, goût, ouïe et odorat meurent de la distance. Le silence et le cri ont besoin de proximité, d'intimité.

L'amour a besoin d'objets hantés pour tenir la main et se lover. Il a besoin que le destin boive à sa santé dans un bol à café.

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Sujet développé à partir du chapitre XXI de Vie secrète, Pascal Quignard, Gallimard, 1998.

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