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La fièvre des mots se répand. Elle ronge et brûle tout sur son passage. Abîme. Je courtise le songe qui consiste : m'abîmer dans le torrent bruissant du langage. Quand la communication s'interrompt, je rêve d'un mutisme aux profondeurs insondables que je pourrais mettre en mots. Recueil d'aphorismes. Amphore cassée. Écrire l'anthologie des antonomases.

On dirait que cette fleur est en papier. Elle est en papier. Ce n'est pas une fleur. Juste une image. Vitrail. Quand je regarde à travers le vitrail, loin, tout en haut du pan de mur roussi, quand je regarde, je vois le reste du ciel rouge et bleu, vert aussi. Le ciel est tout déformé à cause des jonctions de plomb entre les petits carreaux sales. Je déambule dans le froid et le silence de la vieille église en regardant le ciel déformé.

Si je m'approchais des vitraux, je pourrais voir les gens dans la rue, tous les gens qui vaquent à leurs occupations : des occupations bleues, oranges et rousses. Ce ne sont pas les vraies occupations des gens. Ce ne sont que les reflets de leur vie fragmentée et peinte derrière le masque d'un filtre coloré et découpé en mille miettes grises et noires.

Parfois, je me lève le matin et j'ai le nez collé à un vitrail. Toute la journée. À force, je ne m'en rends pas compte, on respire pareil, on entend pareil mais on ne voit que ce que le vitrail veut bien décortiquer et disfracter à travers l'espace. La distance de la réalité à mes yeux reste courte et profonde. Le nez collé à la vitre j'essaie de voir plus loin que le bout de mon nez car là-bas, au loin, il se passe des choses.

D'autres fois, je ferme les yeux pour mieux sentir les gens, pour éviter de laisser le vitrail me perturber les sens. Le soir, quand je finis mon office et que je monte essuyer les vitraux de leur crasse, là-haut, sur mon escabeau, mes sens se morfondent de douleur car seule la vue me reste pour regarder l'extérieur.

Si j'ajoute la métaphore de la transcription des mots, te comprendre est un calvaire. Mais je m'y emploie car mes ouailles reviendront demain, pour prier dans la nef, sous la nef avec la nef. J'y vois les piliers des bâtisseurs, le plâtre blanc et sale qui dure et dure encore. Rien n'a jamais pu le détruire : ni les morts, ni les vivants. Et si d'aventure tu entrais au coeur de la nef, j'aurais le loisir de t'observer, pour sûr, loin de ces hideux vitraux qui brillent quand le soleil a décidé d'émerger. J'aurais les pensées d'un prêtre seul mais bienveillant. Nous chanterions le premier Cantique du recueil de « Souffrances Morales ». J'en connaîtrais les paroles par coeur alors que tu aurais besoin du livre de chant déposé sur les bancs en bois, à l'entrée. Ce jour-là, il n'y aurait pas grand monde dans mon église, des ouailles qui piaillent et puis j'aurais un instant de pure tendresse pour tous ces gens qui viennent me voir. Je ne les connais pas. Je ne les regarde pas à travers les vitraux, le jour, car cela n'en vaut pas la peine. Je verse une larme. Tes lunettes font une chute. Tu te baisses pour les ramasser et la coïncidence malheureuse me rend perplexe et mal à l'aise.

Les gens viennent me voir quand ils ont des problèmes mais ont-ils vraiment des problèmes ? Qu'est-ce qu'un problème ? Dieu, s'il existe, est bien placé pour savoir qu'il y a de nombreuses formes de communication. Nous aurions dû faire breveter la communication-vitrail : l'outil de demain, comme ils disent. Tu aurais vendu des pots de salissure bien sale pour étaler sur les vitraux produits à la chaîne dans une usine de communication high tech. On aurait posé des vitraux dans les downtown affairés de nos belles capitales. On aurait joué à se regarder au travers, comme des poissons dans des bocaux, émus par tant de couleurs, tant de saveurs. On aurait pas pu se parler mais au fond, quelle importance ? Dieu aurait souri dans son coin en nous voyant jouer tous les deux, loin du froid de mon église. Ça nous aurait suffi.

Parle-moi !