115. poésie mon bivouac

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Tout un samedi à relire des poètes. Je ne connais pas deplus bienfaisante occupation.

Noté quelques passages à conserver dans ce journal, des mots qui agissent comme des phares dans cette obscure clarté (pas mal l'oxymore de Corneille, n'est-il pas ?) qui me tombe dessus. Sur la rue, je marche et j'ai mal. Je croise trop d'hommes et de femmes au regard vide, à l'air malheureux.

Ma journée se terminera avec L'Homme Rapaillé. Je veux apprendre par coeur le verset VI du poème « Monologues de l'aliénation délirante », cela redonnera peut-être un peu de réalité à mes songes :

c'est l'aube avec ses pétillements de branches
par-devers l'opaque et mes ignorances
je suis signalé d'aubépines et d'épiphanies
poésie mon bivouac
ma douce svelte et fraîche révélation de l'être
tu sonnes aussi sur les routes où je suis retrouvé
avançant mon corps avec des pans de courage
avançant mon cou au travers de ma soif
par l'haleine et le fer
et la vaillante volonté des larmes

Pourquoi est-ce que je recopie des poèmes dans ce journal ? Bonne question.

Pour me souvenir ? Vrai. Et faux. Je doute souvent de cet alibi du « scrapbook ». Mes livres sont là, je n'ai qu'à les ouvrir : pas besoin de coller des extraits dans mes pages. La vérité c'est que je suis tentée par la poésie, très fortement tentée, mais que je n'ose pas en écrire. J'en ai écrit un peu récemment et j'en suis encore bouleversée. Ainsi, je peux ?

Quelqu'un ma demandé de courts textes, j'ai écrit, et les mots se sont mis là tout seuls, comme s'ils attendaient ce moment depuis trop longtemps. Par contre, si je note ici des extraits que je sélectionne, ça parle pour moi, c'est plus facile et moins compromettant. Les poèmes que je choisis expriment ce que je ne peux pas écrire moi-même, et ils sont là pour ça aussi. Mais ce questionnement est un peu paradoxal, car c'est un journal que j'écris. Alors ? Serait-ce que cette forme d'écriture ne me satisfait plus ? Je n'y crois pas beaucoup, mais il est bon que j'y réfléchisse un peu.

Parfois je me dis que je serai satisfaite de l'existence et du rôle de ce journal lorsqu'il sera intimement mêlé, fusionné avec ma vie. Et je suis loin, très loin de mon idéal. Je ne veux pas d'un journal qui soit simplement un témoin. Surtout pas qu'il devienne un outil de « croissance » ou d'analyse ; pour ça, autant aller voir un psy. Le journal est un acte d'écriture (et ceci n'a rien de limitatif, bien au contraire, ça ouvre des horizons). Donc, vu sous cet angle, il faut nécessairement qu'il crée, qu'il ajoute une autre dimension au quotidien en y insérant une phase, une séquence nouvelle : écrire le journal devenant ainsi le seul événement live qui peut qualifier ou compléter la vie quotidienne. C'est de cette façon que la journée, ou la nuit, qui se termine aura eu sa raison d'être; elle sera devenue un texte écrit, des mots.

Le phénomène est étrange. Je crois qu'à certains moments, le journal intervient directement dans ma vie. Il agit et influence ce qui se passe. Et parfois c'est le contraire, c'est la vie qui se met à intervenir dans mon journal. Cela se produit quand les choses ou les événements se mettent à prendre vie, qu'elles trouvent une forme au moment où je les écris. Et cette forme, cette vie n'auraient jamais existé, je ne les aurais jamais senties ni perçues de la même façon si je n'écrivais pas ce journal, et l'autre, le manuscrit.

Autrement dit, ma vie consiste à écrire sur la vie. Donc il est tout à fait logique que le journal se rapporte autant à la vie de l'écriture qu'à la vie (pas seulement la mienne) dont l'écriture est témoin. Alors je garde le journal, et la poésie aussi ? O.K.

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