...plus personne n'était là pour se souvenir qu'ils avaient été des enfants capables de rêver

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C'est bon de retrouver le journal. J'ai l'impression de chuchoter, de faire des confidences. Ce matin, j'ai plutôt chanté et crié mon euphorie de ressentir enfin le retour de quelques énergies.

Je n'avais qu'une seule idée, tourner mon front vers le soleil, prendre mon élan et courrir dehors le plus longtemps et le plus loin possible. Et au retour, m'asseoir pour écrire et me laisser emporter par la fièvre des mots. Sauf que les mots sont parfois rebelles, ils se cachent dans les coins comme la mousse qui se sauve sous les lits.

Pour être franche, si je suis encore un peu euphorique c'est que Lady A. a joué aux cartes avec ses amis hier soir et elle a sorti la meilleure carte de tout le paquet : le quatre de coeur. Elle collectionne les jeux de cartes anciennes. Alors de temps en temps elle les sort et elle joue avec. Personne ne se souvient plus comment jouer avec les vieilles cartes. C'est pourquoi elle invente des jeux qui ont dû exister pour vrai dans les temps passés, du temps où les enfants s'amusaient à marcher sur des échasses, à faire tourner des cerceaux avec de bâtons et à faire voler des cerfs volants en forme de coeurs. Ces enfants-là sont maintenant tous morts. C'est pour ça aussi que Lady A. invente des jeux.

Elle dit que l'As, le Roi et sa suite n'étaient pas les plus fortes cartes dans ce temps-là, non, c'étaient les plus petites, celles qu'on donnait aux enfants, qui gagnaient la partie.

Avant, c'était pas comme maintenant, c'étaient les enfants qui étaient les plus forts, qui en savaient le plus long. Surtout les enfants de quatre ans. À cet âge-là, on est bien réveillé et on a peur de rien, on dit toujours non et on dit pourquoi tout le temps. Pourquoi on change après ? Pourquoi on reste pas là à rêver de devenir pompiers ou d'élever des bébés souris dans le dernier tiroir du bas de l'armoire parmi les coquillages, les vieux clous, les cailloux et les poupées de coton déchirées ?

Elle brouille souvent les pistes, Lady A. Elle veut qu'on se souvienne que les enfants dessinés sur ses cartes à jouer anciennes ont été vivants un jour, il y a bien bien longtemps. Et quand ils sont devenus vieux (ceux qui ne sont pas morts avant, je veux dire tués à la guerre ou mort de tuberculose ou d'autres maladies), ils sont devenus tellement bornés et méchants que plus personne ne les aimait (rien n'a changé d'avec aujourd'hui) ; c'est surtout parce que plus personne n'était là pour se souvenir qu'ils avaient été des enfants capables de rêver et de jouer dehors avec des petites culottes rouges bouffantes en forme de coeur.