loveamongruins2.jpg

Voici une une page à relire les soirs de pluie.

C'était un soir de mai. Quelque chose de fragile à l'intérieur de moi s'était brisé. Je me sentais aussi dévastée que si la terre avait explosé. Alors mon ami Jack avait tendrement passé son bras autour de mes épaules et puis il m'avait tout doucement raconté Les mots secours. Pour me consoler. Et pour se consoler lui aussi, parce qu'il avait beaucoup de peine, et qu'il m'aimait. En mémoire de cette soirée-là je suis tenue de raconter à mon tour Les mots secours, tels que je les ai entendus de la bouche de cet ami et tels qu'ils ont lentement fait leur chemin jusqu'à moi. Parce que les histoires comme celles-là ne doivent pas se perdre mais se raconter de génération en génération. Et aussi, afin que les sentiments de sérénité et de gratitude que ces mots génèrent percent le cœur de ceux qui liront cette page de journal.

Il baisse la tête comme un chien battu à mort. La lourde porte se ferme et l'auberge se vide. Les habitants rentrent chez eux. Il se fait tard. Tous les amis de Joseph sont partis, un peu éméchés, il faut bien l'avouer. Des échauffourées naissent dans la pénombre du soir. On entend soudain un coup de feu. Un verre se brise. Un drame se noue. Les gens disent que rien n'est changé, que tout est comme avant. Oui, tout est comme avant. Un deuxième coup de feu éclate. Deux personnes incomprises? Serait-ce l'inverse? Ou vexations d'un soir quand les mauvaises langues se délient et que l'alcool fait son effet. Les pires cauchemars se réveillent entre les tables vides. Les chaumières se remplissent une à une. Les couples se forment, ivres de leur joie. Certains s'en vont en guerre avec eux-mêmes et, dans leur folie du soir, s'en prennent à leur muse qui pleure tout son saoul. Tirer une flèche dans le dos n'est pas très galant. Les mots s'envolent de la plaie béante et du gouffre dans ce dos d'où s'échappe le cœur meurtri.

Pourtant rien ne change. Les mots secours se lancent à la poursuite de cet être raffiné qui court de désespoir dans la brume. Mais ils élargissent la plaie. Ils doivent se faire discrets maintenant et pleurer leur ignorance d'une science bien trop dure à appréhender. Leur opération a peut-être échoué si l'on regarde le résultat final : ces gens qui s'éparpillent, cet être touché à mort. Pourtant, ils ont mis plein d'entrain dans leur savoir et tous leurs gestes à profit. Ils n'ont pas peur de l'avenir. Les mots secours sont seuls, ce soir, même s'ils blessent en disant qu'une tribu de mots secours les attend quelque part. Les mots secours se cachent pour mieux observer. Mais respectueux, il veulent préparer la monture du guerrier blessé. Les chaumières alentours éteignent déjà leurs lumières et sur la montagne, de petites lueurs subsistent néanmoins. Mais loin, si loin.

Il faut choisir le chemin qui monte là-haut. Les mots secours s'installent donc dans la besace du chevalier blessé. Il devra chevaucher deux jours et deux nuits pour arriver quelque part, sans s'arrêter, ficelé à sa monture qui manquera souvent de le faire tomber. La nuit, les mots secours parleront au cheval, lui diront où il faut aller, quel est le chemin qui a du cœur et ils feront fuir les brigands et les copieurs. Les mots secours font pénitence. Avant de mourir, les mots secours rachètent une blessure ouverte et qui saigne. Mais pas à mort. Et puis finalement, le cheval conduira le cavalier blessé où bon lui semblera.

Les mots secours se sentent déjà plus tranquilles. Il savent et devinent que l'avenir du chevalier blessé sera bon et qu'ils seront pardonnés. En chemin, ils s'endorment et se font à leur tour veiller par ce chevalier qui somnole mais qui tient sa besace avec amour et bonté. Les mots secours n'étouffent pas. Ils voyagent, il sont bien.

La blancheur de l'aube illuminera un ailleurs tranquille et animé. Des gens sortiront des chaumières, bien éveillés, et à ce moment, le chevalier sera fin prêt pour affronter son destin, la besace sur le flanc gauche pour protéger son arrière, et l'épée dans la main droite pour percer le cœur du reste du monde.