87. through eagle eyes

Aujourd'hui j'écrirai dans la mémoire de ma mère : « Through Eagle Eyes »

One word frees us of all weight and pain in life.
That word is love.

HeavenonEarth.jpg

Aujourd'hui je n'écrirai pas mon journal.

Aujourd'hui j'écrirai dans la mémoire de ma mère.

Le récit de sa mort est dans l'un de mes cahiers.  Celui dont le titre indique : 24 janvier 1994 au 3 janvier 1996.  Je suis consciente que ce texte est rempli de fautes, ayant été fait dans un moment difficile.  J'ai préféré ne pas le récrire pour que ce témoignage dans le journal demeure intact. Je recopierai simplement la page comme je l'ai fait hier, puis je garderai le silence.

Le mercredi 4 mai 1994,
Ma mère est morte ce matin.  J'étais auprès d'elle depuis samedi, et elle n'en finissait plus de souffrir, de mourir.  Tenait-elle donc autant à la vie?  Ou bien est-ce tout simplement son corps trop solide et résistant qui ne réussissait pas à s'arrêter complètement de fonctionner?  Mais à la toute fin, lorsqu'elle a ouvert grands les yeux et qu'elle regardait fixement vers le haut, puis vers moi, j'ai senti qu'elle me montrait le chemin de sa délivrance.  Ses yeux étaient comme des miroirs profonds, comme des lacs pleins déjà d'un ailleurs qui semblait magnifique.  Je me sentais transportée avec elle, à la fois triste de la voir mourir et heureuse qu'elle trouve enfin la paix et le repos.

Pendant les tout derniers moments, elle paraissait dans un état de fascination et de délivrance, ce sont les seuls mots qui me viennent.  Son regard état devenu aussi clair, et à la fois légèrement voilé, que celui d'un nouveau-né.  Elle avait un regard de lumière, un regard qui n'a rien de l'œil habituel qui te «voit».  Ses yeux ne voyaient probablement plus rien au sens physiologique que nous connaissons, mais je suis persuadée qu'ils voyaient à travers tout et je pouvais aussi voir à travers eux.  Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau, sauf peut-être le regard d'un nouveau-né, le premier regard - calme et profond - mais dans son regard à elle il y avait plus encore que tout cela.

Ses yeux fixaient des images au loin, plus loin que les murs de la chambre, et je sais qu'elle aimait ce qu'elle voyait.  C'était apparent.  Car peu après, après que nous lui ayons tous parlé, l'un après l'autre, mes sœurs et mon frère : R., P., J., N., F., J., et G., elle s'est laissée emporter doucement vers son dernier souffle, comme si elle était aspirée par le monde et vers le haut.  Puis ce fut le silence.  Sa respiration bruyante me hante encore.  Son souffle qu'elle a cherché pendant tant de jours et qui la fuyait n'était plus là.  Elle ne cherchait plus à le rattraper.

Nous sommes restés de longues minutes en silence autour de son lit.  J'ai demandé l'heure.  Quelqu'un a dit : 8 heures 20.  Je ressentais tout à coup ce besoin impérieux de savoir l'heure précise de sa mort, exactement comme on note méticuleusement l'heure de la naissance d'un enfant.

Et puis, ils se sont mis trop vite à prier.  J'ai cru la voir respirer encore un peu et je leur ai dit pourquoi vous priez ? attendez, elle est toujours vivante, elle respire.  Je ne voulais pas croire que c'était fini.  Mais l'essentiel c'est qu'ils ont arrêté ces prières qui brisaient le beau silence et la belle lumière qui l'entourait.

Après sa mort, ou plutôt un peu avant, juste au moment où j'ai capté son regard de lumière, je me suis sentie très forte, comme grandie.  J'ai gardé cette force depuis, mais je ne la sens pas tout le temps.  Ça va et ça vient.

Après, toute la famille a quitté la chambre, la laissant seule.  J'ai refusé d'aller avec eux.  Avaient-ils peur?  Je ne comprends pas.  Je ne cherche pas à comprendre.  Je suis restée là près d'elle le plus longtemps possible.  Et c'est là qu'elle m'a parlé d'écrire et ça n'a n'a pas cessé d'écrire dans ma tête depuis cet instant.  Ça se bouscule, c'est tout impatient de sortir.  En revenant à Montréal cet après-midi, j'aurais aimé avoir un magnétophone pour dicter tout ce qui voulait s'écrire pendant ces longues heures de route.  C'est comme si elle était entrée là, en moi, et que je l'entendais me parler.  Elle me disait quoi écrire exactement comme quand elle me dictait ses lettres, avant.

En arrivant, j'étais épuisée.  J'ai essayé de me coucher mais je me sentais trop seule.  Le manque d'amour est trop fort ce soir.  Depuis que j'ai parlé avec D. au téléphone à mon retour, l'ennui de lui m'a repris - le gros ennui.  J'aurais peut-être tout simplement besoin d'un homme aussi «bon» que lui auprès de moi.  Peut-être c'est pas de lui que je m'ennuie mais de l'amour.  Cette vie sans homme ce n'est pas normal.  Parfois je ne peux tout simplement pas tenir le coup.  J'ai eu envie de lui téléphoner une deuxième fois pour lui raconter ma peine, mais j'ai tenu bon.  Il ne faut plus que j'aille ainsi vers lui d'une façon trop personnelle et intime avec mes émotions qui l'encombrent, car il ne m'aime plus.  Je ressens les choses beaucoup trop intensément et il n'aime pas ça, ça le dérange et il se sent mal après.  C'est trop difficile pour lui.  Il a horreur des gens trop sensibles comme moi.  Pourtant, c'est exactement pour ça qu'il m'a aimée.  Ou peut-être bien qu'il n'a aimé que mon corps.  Ça se peut.  Par contre je sais qu'il aime encore d'autres aspects de ma personne.  Mais le grand amour est fini, pour lui.  Pas pour moi.  Je suis incapable d'arrêter d'aimer.  Je dois me détacher une fois pour toutes et accepter ça.  Comme j'ai accepté que ma mère meure.

flydove.gif

elanlogosm.jpg Je remercie Élan Michaels de partager les mots [la citation], l'image : « Heaven on Earth » et la musique : « Through Eagle Eyes », en fond sonore.

Haut de page