Hier, j'écrivais que le tronc de cet érable passe exactement au centre de la fenêtre de mon bureau. Ce n'est pas tout à fait vrai. Il est plutôt un peu à gauche. Pas cet érable-là mais un pareil. Il est très vieux et plus haut que la maison.

Il y avait un arbre comme celui-ci qui avait poussé sur une île et y vivait paisiblement depuis des centaines d'années. Je crois avoir ma petite idée de ce qu'aurait pu être son histoire.

En fin de compte, ce n'est pas tant l'histoire du vieil érable que je raconterai que celle d'un homme obsédé par la peur de la mort.

érable

Cet homme pourrait être n'importe qui : vous, moi, ou la voisine. Imaginez un instant que vous êtes un jeune guerrier et que vous avez peur de mourir. Plus que peur. Vous avez la trouille. La seule idée de la mort vous rend malade. Mais vous êtes un guerrier et votre travail est de tuer des gens. Et à chaque fois que vous rencontrez la mort, c'est votre propre visage que vous voyez. Alors vous essayez de vous faire une raison. Vous vous dites : si je tue beaucoup de guerriers ennemis, ça va me faire plusieurs vies qui s'ajouteront à la mienne, donc je vivrai plus longtemps. Exactement comme dans les jeux video. Sauf qu'un bon matin, vous voyez votre ami mourir. C'était lui le plus fort des deux. Il avait tué assez d'ennemis pour vivre presque éternellement. Et il était plus jeune que vous. Là, vous ne comprenez plus rien. Vous êtes pris dans le piège de votre propre logique.

C'est ce qui arriva à un jeune et vaillant guerrier de la tribu des Malécites du Nouveau-Brunswick, un jour il y a très très longtemps, un jour on ne se souvient plus quand, le jour où cette légende a commencé à se raconter au village. Ce jour-là, consterné, le jeune homme se rendit chez le plus vieil homme du village et le supplia de lui révéler le secret de la vie éternelle. Quand il entendit cela, le vieillard édenté et fort usé par les années ébaucha un sourire. Il lui expliqua alors qu'une vie humaine ne dure pas plus longtemps que le temps qui passe entre le lever et le coucher du soleil. « Je n'ai pas vécu plus longtemps qu'un papillon, ajouta-t-il, et même le grand Glooskap n'échappera pas à la mort. »

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Bien évidemment, il faut que je pose la question à Glooskap, se dit le jeune homme en s'élançant en direction de la piste menant à la montagne. Malgré sa grande agilité, il marcha durant sept jours et sept nuits avant d'atteindre le haut de la montagne où Glooskap vivait très confortablement dans un beau wigwam avec sa mère, Grand-mère Ourse, et son frère, Petite Martre.

Quand le jeune guerrier arriva, ils étaient en train de préparer le souper. Il fut donc invité à s'asseoir et à partager le repas car il avait très faim. Il les vit mettre un tout petit bout d'os maigre dans la marmite et peu de temps après, un épais et savoureux ragoût lui fut servi. Et même après qu'ils se furent rassasiés tous les quatre, la marmite était encore remplie à ras bord.

Puis vient le moment tant attendu de poser la question si angoissante. Alors le jeune homme qui avait peur de la mort prit son courage à deux mains et s'adressa à Glooskap en ces termes : « Est-il vrai que vous donnez aux gens tout ce qu'ils vous demandent ? » En entendant cela, Glooskap sourit et répondit qu'on lui demandait beaucoup de choses, mais qu'il ne donnait jamais que ce qu'il pouvait. Il demanda alors au guerrier : « Que voulez-vous donc avoir? - La vie ! une vie qui ne finira jamais, » souffla le jeune homme plein d'espoir. Glooskap rétorqua immédiatement que ce n'était pas possible, que chacun doit mourir, et il ajouta : « Même Glooskap en personne doit mourir un jour; même Grand-mère Ourse et Petite Martre vont mourir. Et probablement, après que tout le reste sera mort, même la mort mourra. »

Cela n'était pas très rassurant pour le guerrier angoissé. Complètement découragé, il essaya tout de même de plaider sa cause du mieux qu'il pouvait. « Si vous ne pouvez pas me donner l'immortalité, pouvez vous au moins faire en sorte que je vive plus longtemps qu'aucun autre homme n'a vécu ? » argumenta-t-il. Il fut si tenace et persuasif que Glooskap finit par acquiescer et lui accorda la plus longue vie qu'un homme pouvait avoir sur terre.

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Le lendemain matin, après qu'ils eurent mangé du bon ragoût de la marmite qui demeurait toujours pleine, ils descendirent tous les deux de la montagne et montèrent dans un canot d'écorce. Pendant que le jeune homme rêvassait, Glooskap pagayait, et ils traversèrent ainsi le grand lac jusqu'à une île rocheuse aux falaises escarpées où il n'y avait ni hommes ni bêtes. Ils firent le tour de l'île et une fois débarqués sur le rivage, Glooskap prit le guerrier entre ses bras, le souleva dans les airs puis il le déposa sur le solen donnant un bon coup. « Et maintenant, c'est fait, lui annonça-t-il, tes voeux sont exaucés. »

À ce moment précis, l'homme réalisa qu'il avait été changé en arbre. Il était devenu un grand érable avec un tronc à l'écorce craquelée et brunâtre et avec des branches recouvertes de feuilles agitées par le vent. Il ne pouvait plus parler. « Je ne peux pas te dire exactement combien de temps tu vas vivre, lui dit Glooskap, mais tu vivras certainement plus longtemps que jamais aucun homme n'a vécu. Personne ne vient jamais dans cette île - on ne te coupera donc pas pour faire du feu - et tu es assez fort pour résister à n'importe quelle tempête. Oui, tu vivras très très longtemps. » Ensuite Glooskap monta dans son canot et s'éloigna en pagayant tranquillement. Et l'érable qui avait été un jeune et vaillant guerrier demeura seul sur l'île, complètement stupéfait et silencieux.

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Maintenant, essayez d'imaginer que vous êtes un vieil érable, que vous avez déjà été un homme et que vous avez conservé la capacité de penser. Et vous avez eu quelques centaines d'années pour faire le tour du problème sous chacun de ses angles possibles et imaginables. « And that would be that.* »

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* Une légende racontée par Peter Kohler : « Glooskap ».