71. la nuit

On veut savoir comment je passe le nuit avec la peur qui « se vautre sur moi » et moi sur elle ?

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Voilà que le conte de la gardienne d'oie est terminé. Certains diront : pas déjà ??? et d'autres pousseront un grand soupir de satisfaction. Sauf que moi cela ne m'arrange pas que ce soit terminé, parce que la peur est revenue. La peur qui était là quand j'ai commencé le conte à la page 58. La même peur qui m'a permis de l'écrire (c'est plutôt adapter ou reproduire ce que j'ai fait, sauf aux épisodes des pages 62 et 64. Devrais-je en écrire un autre ? Pas envie. Je sais, il me reste des « fins », mais je trouve que les écrire, après celles de Marylène, Azulah et Scrib, ça manquerait un peu de punch, n'ajouterait rien de plus à ce qui est. Ne faut-il pas apprendre à quand s'arrêter ? Mais qu'est-ce que je suis en train d'écrire là ? Rien. Je tourne en rond. La vérité c'est que je ne peux et ne veux plus écrire avec « la peur » comme sujet.

Mardi.

[...] indépendamment de tout ce qu'il peut y avoir là-dessous - « peur », etc., - qui m'écoeure, non parce que c'est écoeurant, mais parce que j'ai l'estomac trop fragile, indépendamment de tout cela, c'est peut-être bien plus simple que tu ne dis.  Voici peut-être une explication : l'imperfection, quand on est solitaire, on est forcé de la supporter à tout instant; l'imperfection à deux on y est pas obligé.  N'a-t-on pas deux yeux pour se les arracher et un coeur à la même fin?  Ce n'est pas tellement épouvantable, non : mensonge et exagération; tout est exagération, seul le désir est vrai, le désir passionné, seul on ne saurait l'exagérer.  Mais même la vérité du désir passionné n'est pas tellement la vérité de ce désir que l'expression du mensonge de tout le reste. 
     Cela sonne faux : c'est pourtant ainsi.
     De même quand je dis que tu es ce que j'aime le plus, ce n'est peut-être pas de l'amour à proprement parler; l'amour c'est le couteau que je retourne dans ma plaie.
     D'ailleurs, tu le dis toi-même ; nemate sily milovat (vous n'avez pas la force d'aimer); cela ne suffirait-il pas encore à distinguer entre « l'homme » et la « bête » ? [Kafka : Lettres à Milena]

Hier, j'ai relu la première moitié du roman Les combustibles de Nothomb. Puis cette nuit, des passages de L'exil et le royaume de Camus, quelques Lettres à Milena de Kafka, quelques chapitres d'Anaïs Nin dans Henry et June : Cahiers secrets. Quoi d'autre ? Grignoté encore un peu de Cioran, dans La tentation d'exister. Pourquoi j'ai ressorti les Lettres à Milena ? Simple désir de lire des lettres. Étrange comme certaines ressemblent à des journaux que l'on peut lire sur le Web. Il y a une forte parenté entre les deux. Et je devais avoir retenu dans un petit coin de ma mémoire que K. était mort de peur. J'avais très mal à la tête hier soir. Ceux qui n'aiment que je cite n'auront qu'à s'arracher les cheveux. Ouvrir la fenêtre et se jeter en bas. C'est ça ou je ferme le journal. Aujourd'hui, je recopierai des extraits de K. Sur la peur, et le désir. C'est proche de ce que je vis. Demain je vais à la clinique. C'est pas cet examen qui me fait peur. C'est d'aller là et de devoir attendra après, attendre les résultats sans savoir ce qu'ils ont trouvé. Ne pas savoir. Mon corps me cacherait-il quelque chose ?

Il se pourrait que je me remette sérieusement à écrire. Parce que depuis cette nuit une certaine idée « géniale » tente de me séduire. En serais-je capable ? Hier après-midi, j'ai lu assise dehors au soleil, et sans couverture de fourrure; avec un simple châle de laine. La terrasse, donc la chaise longue, est à < 50 pieds des voisins d'en face. Je cherche un moyen de m'isoler. Des plantes grimpantes ? Pas un mur ! Un treillis ? Peut-être un rideau ? Non, ça serait horrible quand il pleut ou qu'il vente très fort.

Il n'y a rien de plus décousu que cette page de journal. Vite, cet extrait de K., et un deuxième café. Noir ? Non. Au lait.

Jeudi.

[...] Peut-être t'es-tu aperçue que je n'ai pas dormi de plusieurs nuits. C'est tout simplement un effet de la « peur ». Et c'est vraiment une chose qui me rend sans volonté, jongle de moi à son caprice, je ne sais plus où sont ni haut ni bas, ni droite ni gauche...;[...]ce qui a contribué beaucoup à m'affaiblir, c'est que l'effet prodigieux de ta présence physique qui me remplit d'un trouble apaisant se dissipe jour après jour. Que tu n'es déjà là ! Sans toi, je n'ai personne, personne ici que la peur : vautré sur elle qui se vautre sur moi nous dévalons les nuits cramponnés l'un à l'autre. C'est vraiment quelque chose de très grave que cette peur, cette peur qui, en un certain sens, s'explique aussi du fait qu'elle me représente constamment la nécessité de cet énorme aveu : Milena elle-même n'est qu'un être humain. [Kafka : Lettres à Milena]

J'avais décidé de ne pas écrire dans ce journal aujourd'hui. Surtout, ne pas se tromper. J'ai juste essayé de passer la nuit avec la peur.

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