48. ma chère Emma

Ma chère Emma m'a encore une fois posé mille et une questions. Hier matin, je citais un poème inspirant, des paroles de chanson, et je terminais sur ces mots : je reviendrai écrire If I find my own way...  ou quelque chose comme ça.  Je me sentais muette face à l'écriture de ce journal.  Muselée.  Pas que je n'avais rien à écrire, non, mais vraiment bouche cousue, verrouillée de l'intérieur.  Le sentiment que quelque chose de définitif était en train de prendre forme et que j'aurais besoin de beaucoup de temps et de méditation loin de mon clavier pour renaître à moi-même et revenir écrire.  Et puis cela ne s'est pas produit.  Pas comme je l'imaginais.  Vais-je un jour finir par me méfier de ma folle imagination?

J'écoutais la chanson In the Sun et je n'étais pas en grande forme (surtout inquiète et envie d'être ailleurs que dans mes souliers), et il me semblait que je ne pourrais plus écrire une seule ligne avant d'avoir trouvé le bon chemin : ma voie.  Puis j'ai mis ma page en ligne, fermé la musique.  Éteint l'ordinateur. 

Quelques heures plus tard, j'étais dans la bureau d'Emma.  Emma T. est mon (ma?)[pourquoi on pourrait pas dire ma?] médecin. Et je crois que je ne ferais confiance à personne d'autre qu'elle pour soigner un bobo quelconque.  Oui,  j'ai eu beaucoup de chance.  Comme Emma était de garde à la clinique hier, je pouvais la voir sans rendez-vous.  J'ai attendu plus longtemps, mais pas grave, j'avais mon Kafka et j'ai lu.  J'ai fini le chapitre VIII et Joseph K. s'est débarrassé de son avocat.  Bien fait.  Donc, j'attend et finalement elle m'appelle.  Ma chère Emma m'a encore une fois posé mille et une questions, m'a fait déshabiller et m'a palpée ici et là.  Puis elle a froncé les sourcils.  Je n'aime pas quand elle prend cet air là.  Je me dis, vas-y, parle.  Non.  Elle prend son temps, se remet à questionner.  Ça n'en finit plus.  Ensuite, elle écrit.  O.K.  J'ai compris.  C'est à mon tour de poser des questions. 

lapin

Je suis nulle pour le verbatim.  Donnez moi zéro.  Je raconterai plus rien.  C'est pourri ce que je viens d'écrire.  Je n'ai plus la flamme.  Les anecdotes, les relations d'événements, j'y arrive pas.  Je suis pas là pour ça.  Pas dedans.  It's not my cup of tea. [Script m'a fait jurer ceci :  je ne dirai plus jamais ce n'est pas ma tasse de thé.  Mets ta main sur ce livre dit-elle et dis je le jure.  Sans regarder quel livre c'était j'ai dit je le jure, alors c'est juré quoi que d'habitude je ne jure pas]

Pourtant, je veux l'écrire, la journée d'hier, la raconter.  Comme dans un vrai journal intime.  Peux pas.  C'est complètement noué à nouveau.  Un café?  J'en ai plus.  Un thé?  Oui.  Une tasse de thé.  Noir.

lapin

C'est bon le thé.  J'en ai profité aussi pour prendre un bain.  Je ne travaillerai pas aujourd'hui non plus.  Chanceuse?  Pas exactement.  J'ai des téléphones à faire.

Avant, raconter hier.  Emma répond bien aux questions.  Systématique.  Claire.  Elle répond :  mammographie + chirurgie.  Faut enlever ça.  Grave?  On peut pas savoir avant la biopsie.  On sait pas mais on sait qu'il faut couper.  Jeter.  Recoudre.  C'est quand?  On sait pas.  Après ça et ça.  Je vois.  I see.  I sea.  Je t'écris ce papier.  Et cet autre papier.  Et celui-là aussi. Et prend ça. Tu vas téléphoner là. Dis ça et ça. Elle dit ne pas s'inquiéter.  Dormir.  Bien manger.  Pas de stress.  Oui.  Non.  J'ai pas d'autres questions.  J'aime pas son air sourcils froncés. J'ai envie de me sauver. Un autre papier ?  O.K.  Je me sauve.

J'arrive dehors et je marche jusque dans l'ouest.  Toute la rue Sainte-Catherine.  Le soleil.  Je suis comme étourdie.  Engourdie.  J'ai faim. Je m'installe dans un resto, je mange.  Je ressors.  Entre dans un grand magasin.  Je passe le reste de mon après midi à regarder des vêtements, des sous-vêtements, des lunettes, des sacs, des souliers, des colliers.  J'essaye 53 paires de lunettes de soleil.  J'en achète aucune.  J'essaye des vêtements.  J'achète quelques vêtements : jeans, blouse, pyjama, un autre kimono.  Du coton doux.  Des belles couleurs.  Partout, les gens sont joyeux, bavards.  Surtout sur les trottoirs.  Gros soleil.  Les manteaux sont ouverts.  La neige fond à vue d'oeil.  Les regards sont moins fuyants, plus intenses.  J'entre chez Sam.  J'achète le cd de Joseph Arthur : come to where i'm from.  Quand je découvre quelque chose qui me plaît vraiment sur Napster, je l'achète après.  Et j'efface le mp3.  Ça devrait servir qu'à ça, de la promotion, pas du pillage : juste faire voyager.  Mais bon, c'est pas moi qui fais les lois les règles et tous ces machins-là. 

Faut que je finisse de lire Le Procès aujourd'hui.

Will i find, If i find my own way???  Je sais plus.  Je me dis que je trouverai pas ma voie parce que je crois qu'il n'y en a pas.  Enfin, pas juste une, mais plusieurs.  On fait un petit bout de chemin ici et là, et puis quand on pense avoir trouvé le bon chemin, la vie nous pousse vers un autre.  Et si c'était pas «trouver» sa voie le truc, si c'était juste marcher paisiblement vers la ou les meilleures voies?  Les lumineuses.  Les pleines d'étoiles et de pétales blancs?  Si. 

Annexes

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