Dimanche premier avril, 17 heures.  Je sors acheter des fleurs.  Trois gros bouquets de 10 à 12 fleurs chacun : des jonquilles, les premières que j'achète cette année, des tulipes jaunes, et des tulipes roses encore en boutons.

Avec ces fleurs et tous les beaux feuillages printanniers que le fleuriste m'a mis avec, j'ai pu décorer toute la maison.  Par besoin.  Besoin du printemps qui tarde trop à arriver.  Besoin de voir fleurir la vie autour de moi et en moi.  Éloigner la peine, la maladie. Je suis courageuse de nature, d'ordinaire.  Je sais que je peux faire face à n'importe quel démon et en venir à bout.  Mais il y a des jours où...

Si je reviens écrire ce soir, c'est bien parce que ce matin, je me suis fait un devoir de donner le change, de bluffer un peu ou de sauver la face, pour ne pas vous gâcher votre Poisson d'avril.  Ça a marché ?

Sauf que tout bien pesé, cela ne sert pas à grand chose de raconter des histoires.  On est les premiers déjoués.   Ce qui se passe ?  J'y arrive.

Voilà : hier, après avoir mis en ligne mon texte sur le safran et les crocus sauvages, j'ai mangé.  Mais pas d'agneau, non, pas capable.   Un sandwich aux tomates et le riz, c'est tout ce que j'ai pu prendre, parce que la viande ne passait pas.  Je n'avais en tête que ces images de moutons morts en Angleterre et ailleurs, que l'on jette dans les fosses, les moutons qui ont la fièvre aphteuse ou je sais plus trop quelle sombre épizootie.  Quand je vois ces images aux informations, je pense invariablement à l'Holocauste.  C'est insupportable.  Parce que j'aime les animaux autant que les fleurs.  Et que de les voir se faire massacrer comme ça, j'en peux plus. Donc je mange.  Puis je trempe quelques heures dans mon bain en parlant toute seule et en lisant les formules sur les préparations aromatiques qui me servent à soigner ma personne, mon corps : crèmes et savons doux, huiles essentielles et laits de beauté.  Je sors de là, je suis douce et je sens bon. Après le bain, quelques massages relaxants et vlan !  Je tombe sur une satanée bosse au quadrant supérieur droit de mon sein gauche. Mon plus beau. C'est pas juste ! C'est traître je dirais.

Je palpe. Re-palpe. Me dis que ce n'est rien, je verrai demain matin.  Une nuit entière et un journée plus tard, faut bien que j'en revienne un peu.  Mais elle est toujours là, sournoise.  Faut pas  me stresser avec des scénarii apocalyptiques.  Faut pas m'inquiéter pour rien.

La seule chose à faire demain, c'est de voir mon médecin qui sera pas là, donc, voir un ou une pure inconnu pour me faire palper la bosse, le nodule, le kyste, name it, je sais pas ce que c'est mais j'aime pas ça.  C'est trop con et ça me fait capoter.  Et j'ai horreur des médecins, des piqûres, des graphies de toutes sortes, ça me tue.  J'ai pas mérité ça.  [Stop Lady A. me chuchote Script, tu crois même pas au mérite, pour commencer!]  O.K. Ch'uis pas coupable.  Personne est coupable.  On est pas responsable personne.  O.K. 

Grosse soirée ?  Oui.  Suivie d'une grosse nuit.  Pas dormi.  Pas rêvé. Rien.

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Ce que j'ai fait ce matin ?  Je me suis distraite en écrivant mon 1er avril.  J'adorais coller des poissons dans le dos.  Mais j'ai pas mangé de poisson.  Pour être franche, j'ai rien mangé du tout aujourd'hui.  Bu de l'eau Évian.  C'est mon eau préférée.  Et du café.  Noir.  Parce que?

Parce que pas besoin de manger. « Il » m'a écrit vers midi et nous nous sommes parlé longuement au téléphone cet après midi.  Il m'a dit qu'il voyait le rougeoiement du soleil couchant pendant qu'on se parlait.  Il a dit : et bientôt il ira se coucher chez toi.  Et puis le soleil a disparu.  Tout d'un coup.

Ce qui me manquait, ce que je voulais, je l'ai eu.  Je ressors de cette conversation apaisée.  Je vais mieux dormir.

Pas que je nourrisse d'espoir.  Non.  Lucide. Je ne peux pas expliquer ici par le menu détail tout ce qu'il en est, ce serait beaucoup trop long.  Juste comprendre que l'Homme n'est pas libre.  Pas prêt.  Alors, mauvais timing Lady A.  Très mauvais timing.  Mais au moins on s'est reparlé.  On est pas des ennemis.  Amis, de préférence, si possible.  Il n'y a plus de malentendu.  Je sais où il en est et j'ai pu lui dire tout ce qui me peinait et il m'a si bien écoutée.  J'ai retrouvé sa grande douceur.  Son rire si limpide.  Pour l'un comme pour l'autre, je crois que ça va aller.  C'est tout ce qui m'importe finalement.  Tout ce qui compte c'est qu'il se porte bien.  Pour le reste, pour ce qui me concerne moi, je vais m'arranger avec ça.  Composer avec la situation.  Juste vivre ma vie à moi toute seule.  Avec mon monde.  Sans lui.  Essayer de m'en sortir.  Et souhaiter son bonheur.  Rien d'autre.  Et qu'il s'en sorte lui aussi.

Non. Ceci n'est pas un poisson d'avril.