Ce matin, j'ai reçu un e-mail à propos de mon journal.  En partie, le e-mail dit ceci : « Je suis une nouvelle lectrice sur les bords de la Méditerranée... Et ce qu'elle lit dans vos pages fait tellement écho en elle même... Voilà, alors merci d'écrire et nous donner à lire ces pages. »

Cela m'a donné un petit choc.  Je suis restée là à lire et relire ce message qui m'arrivait de si loin.  Qui venait d'une femme habitant un autre monde baigné de soleil.  Je réalisais que c'était probablement la première et dernière fois que je lirais ses mots à elle.  Et que ce journal venait de voir défiler deux mois de ma vie à la vitesse d'un éclair.

Je ne pensais pas recevoir un tel commentaire aujourd'hui. Franchement. Je n'ai jamais reçu des tonnes de e-mail. J'ai quelques abonnés. Pas beaucoup. Les doigts d'une seule main suffisent à les compter. Ceux là, je les connais, je les lis aussi, on s'écrit. C'est mon mini réseau. Mais pour avoir une idée du lectorat de ce journal, juste avec le compteur, c'est embêtant. Plusieurs visiteurs ne restent que quelques secondes. Je me demande toujours ce qu'ils peuvent bien avoir le temps de lire en 12 ou 15 secondes. D'autres, c'est zéro seconde. Vrai. Des personnes qui doivent chercher autre chose, des faux numéros ? Je n'ai aucune idée. Si j'enlève les faux visiteurs, il me reste les doigts de la main et ceux de mon autre main pour des lecteurs inconnus.

La question qui se pose depuis le début est la suivante : si j'écris pour si peu de lecteurs, cela vaut-il la peine de continuer ? Écrire plus ? Plus longtemps, autrement ? Sauf que je n'ai pas plus de 24 heures dans une journée. Alors je continue, pour moi et mes « proches ».

Je l'avoue. Je suis égoïste. Intéressée. Superficielle. J'ai besoin des lecteurs. Autrement je parle toute seule. Et me parler à moi-même, je pourrais faire ça beaucoup mieux offline. Ce que j'essaie de dire c'est que je n'ai pas besoin d'écrire tout ça , si personne ne vient le lire. Si les regards extérieurs demeurent indifférents. Autrement dit, je suis convaincue que ce journal serait sans raison d'être si personne ne le lit.

En tout cas, c'est ce que je pensais, certains jours. Ça me trottait dans la tête quand j'étais assise devant l'ordi pour écrire mon journal, ou encore quand je réfléchissais, le crayon en l'air, penchée sur mon journal papier. Et je me demandais, ça sert à quoi ? Pourquoi écrire si personne ne lit jamais ce que je mets des heures et des heures à sortir de moi ?  Je sais que d'autres se posent ce genre de questions, parfois. 

Il faut dire qu'avant, quand j'écrivais dans mes cahiers, je ne me cassais pas la tête. Je savais que je n'écrivais que pour moi-même. C'était clair, il n'y avait aucun autre lecteur possible. Tout ce qu'il m'importait était d'écrire, de sortir les mots de moi et de les balancer sur le papier.

Ensuite, avec le journal online, au début, c'était un peu pareil. Je me disais, j'écris d'abord pour moi, et si j'ai des lecteurs ce sera tant mieux. Si personne ne lit ? Ce sera tripant aussi. À la limite, j'écrirai pour le cosmos. Qui sait si quelqu'un ne retrouvera pas un petit bout de mon journal dans dix ou trente ans, au Japon ? Ces idées m'amusaient, me suffisaient.  Je me disais : au moins, j'écris. Au moins, je laisse une trace de mon passage. Je dis ce que j'ai à dire.

Et puis les jours passent, et mon opinion change. À répétition. Avoir des lecteurs, c'est important. Avoir des lecteurs, ce n'est pas important. Parfois j'en ai besoin. Parfois je n'en ai pas besoin du tout. Les lecteurs, c'est le plus important. Avoir des lecteurs n'a aucune espèce d'importance. L'appartenance à une communauté fait qu'un journal online est spécial. Les interactions avec les lecteurs sont ce qui nous placent le mieux dans notre propre écriture.

Je suis là et je jongle avec toutes ces idées comme les savants examinent leurs hypothèses de recherche. Ce sont les balles avec lesquelles je jongle quotidiennement. Si une journée une théorie ne marche pas, je laisse tomber la balle. J'en prends une autre. Par exemple, si j'ai eu trois lecteurs dans toute la journée, je me dis c'est pas grave, pas besoin, j'écris pour moi. Un journée j'en ai trente ? Je pense heureusement qu'ils sont là, je les aime, je vais leur écrire quelque chose d'encore mieux demain. Et le lendemain, paf, personne... mon papier était bon pourtant. Bof. C'est pas si important, ce qui compte c'est de m'exprimer... et blablabla. 

C'est tout le temps comme ça. Et il n'y a pas de réponse. Je n'en trouverai probablement jamais.

Si une fleur tombe et meurt dans un jardin, que se passe-t-il ? Pas grand chose. Mais le jour où elle est morte, faisait-il soleil ? Était-elle encore toute belle et parfumée ou bien fanée et pourrie, malodorante ? Les gens l'avaient-ils admirée, avaient-ils humé son parfum, l'avaient-ils prise en photo ? Peut-être que personne ne l'avait vue durant toute sa vie de fleur ?  Peut-être qu'une seule personne avait pris le temps de la regarder vraiment. De l'apprécier.

Peu importe de savoir si on portera le deuil de la fleur, ou de savoir qui le portera, ce qui importe c'est de savoir que cette fleur est morte. Qu'elle a été vivante un jour. Qu'elle était belle et qu'elle sentait bon.

Le gros camion de vidange qui passe ramasser les poubelles dans ma ruelle les lundis et jeudis matins dédage des odeurs épouvantables. On le sent, on l'entend. Tout le monde le remarque. La putain affreusement fardée, qui porte des vêtements criards, tout le monde la remarque. La une du Journal de Montréal qui affiche un meurtre crapuleux en rouge et noir, tout le monde la remarque. Le beau gars que j'ai rencontré hier et qui sentait si bon que je me suis presque retournée pour suivre son odeur...  On le remarquera.

La rivière bouillonnante dans la montagne. L'arbre dans la forêt. Le chat à la fenêtre. La neige sous mes pas.  La fleur dans le jardin. Le mot sur le bout de la langue. Suis-je là pour ça ? Si ça sent bon et que c'est beau, le sentirai-je, le verrai-je ?  Si ça produit un son, l'entendrai-je ? Et si je ne suis pas là, y aura-t-il un son quand même ?

La rivière, l'arbre, la fleur, le chat, le mot n'ont pas besoin de moi pour exister. Ils n'attendent pas après moi. Je peux choisir de vivre avec eux, d'en profiter, les sentir, les regarder, les aimer. Trouver la paix, la joie, l'horreur ou l'ennui avec eux.

La montagne affiche la plus royale indifférence. Comme la rivière, et le chat. Les mots aussi sont indifférents, ils ne voient pas ce qui s'agite autour d'eux. Peu leur importe si quelqu'un s'approche et les regarde.

Cependant, si je ne les recueille pas, ils ne seront pas là, eux, pour être vus. C'est comme un livre qui ne serait pas publié, il ne serait jamais acheté et lu. Les pages resteraient dans un tiroir. Mais si on publie le livre, il faudra bien un libraire quelque part pour le placer sur son étagère. 

La fleur aura-t-elle de l'importance s'il n'y a personne pour l'admirer ? Cela n'a rien à voir avec la fleur. Cela concerne les personnes qui sont indifférentes, insensibles ou qui ne le sont pas. S'ils regardent ou s'ils ne regardent pas. Et la fleur ne pourra mourir dans le jardin que si elle s'y trouve déjà. Si elle est à sa place.  Si la fleur n'est même pas là, personne ne pourra la contempler, même si c'est la plus magnifique fleur du monde. La fleur, elle s'en fout.  Elle est indifférente. Mais tout cela n'a rien à voir avec moi.  Je suis juste une fleur.