7. « je voudrais écrire une histoire inventée mais vraisemblable [...] »

J'aime écrire le matin. Comme samedi [Script dit que c'était lundi], ce mercredi est doux [sauf qu'aujourd'hui il n'y a pas d'odeurs de cigarette] et j'ai ouvert la fenêtre de cette grande pièce calme où je travaille. J'entends les oiseaux se chamailler dans le vieil érable. Les rayons du soleil n'ont pas encore commencé à chauffer très fort... ça ne fait rien, puisque cet éclairage matinal illumine chacune des branches et les moindres petits bourgeons rouge vin pointent vers le fond du ciel qui n'est déjà plus tout à fait gris. Non, il serait plutôt blanc clair. Pollution ? La luminosité extérieure provoque des éclairs à l'intérieur. Ces oiseaux qui murmurent de plaisir dans la brillance matinale me remettent une fois de plus en contact avec la paix et la joie de l'espace intérieur du monde. C'est ça le bonheur. Je n'ai même pas besoin de le chercher. Mais je n'oublie pas de le cueillir. Ainsi, la tristesse ne colle pas sur moi.

Il y a quelque temps, j'avais fait le projet d'écrire un essai sur le journal de Katherine Mansfield.  Et puis je n'ai rien fait.

Pas exactement. J'ai relu le Journal, et pris des notes.  Et puis...  Non, je ne pourrai pas raconter ça. Les mots qui me viennent ne peuvent pas rendre compte de cette réalité qui est peut-être encore trop collée à moi pour se laisser décrire. 

Nous lisions le même livre, au même moment. Un jour, P m'a écrit : « va voir Juin 1907 ». J'ai vite cherché la page. J'avais souligné ce passage la veille.

Juin

Huit heures juste. Quelque part dans le monde, peut-être est-il en train de s'éveiller, de s'habiller, ou encore il joue, il déjeune - et moi, je suis ici. [...] Extraordinaire, de vivre si loin de son autre moi et, pourtant, de s'en sentir plus proche chaque jour. Tout ce qui le concerne me paraît plus clair. Je me le représente dans toutes les situations imaginables, et je sens que je ne me trompe pas. [...]

Je veux fêter ce jour d'une manière positive, en commençant un livre. En moi-même, tandis que je marche, que je m'habille, que je parle, même juste avant de jouer du violoncelle, mille images délicates flottent et s'évanouissent. Je voudrais écrire une histoire inventée mais vraisemblable - parce que hors de question - qui fasse battre le coeur du lecteur, l'émeuve, d'une manière durable, le fasse verser des larmes exquises et rire d'un rire exquis. Jamais je ne donnerai dans le gros comique. Et puis il faut que ce soit ultra-moderne.

Katherine Mansfield : Journal, p. 63

C'était exactement ce que nous vivions et ressentions. Cet événement  s'est produit le ou vers le samedi 3 février. À ce moment-là, je censurais [je préférais utiliser le mot mesurer plutôt que censurer] mon journal de ces milliers d'instants magiques que je vivais. Aujourd'hui, comme par enchantement, ma mémoire ne cesse de m'y ramener. Alors je veux l'écrire.  Sans chercher. Je noter seulement ce qui me revient, ce qui remonte tout seul. Ce sont les souvenirs heureux. Pourquoi censurer le bonheur ? Il y a tellement de méchanceté et de laideur en ce monde, il faut laisser fleurir et s'exprimer la beauté. Peut-être cela fera-t-il un jour contrepoids ?

Sur ce, les oiseaux se sont calmés. Il est grand temps que je travaille.

Haut de page