[08:32]. Je me suis demandé pourquoi j'écris méticuleusement l'heure à chacune des entrées de mon journal, et aussi pourquoi je place des crochets autour de ces mêmes heures. C'est maniaque.

Et si je pousse l'enquête, je me demanderai  pourquoi j'écris les dates en gras.

Et j'ai un autre réflexe conditionné. Aurais-je des points communs avec les chiens de Pavlov? Tout le monde le sait que nous sommes en 2001, pourtant, j'écris 2001 pareil. Juste pour entendre sonner la petite cloche? C'est que la petite cloche va probablement faire sortir les petits mots sagement alignés les uns à la suite des autres. Une sorte de rituel qui s'est installé entre le langage écrit et moi. Mais pourquoi c'est comme ça ?

Je n'ai pas la réponse à ce douloureux questionnement existentiel. Pourquoi ? Mais parce qu'il n'y en a pas ! On préfèrera un gentil : « Je ne sais pas ». C'est beaucoup plus cool. L'aveu d'humilité et d'ignorance permet toutes les bassesses, c'est bien connu. Et cela dissimule aussi les plus savants en-fur-wrap-ages (orthographie personnelle d'un dérivé du néologisme "enfirouaper")... savoir ça, et ouvrir l'oeil. Quelqu'un se souvient-il du commerce des fourrures ?


Quel magnifique soleil, ce matin, si bien caché derrière les nuages, mais moi, je pouvais le voir. Il fait encore noir, passé 9 heures. Merveilleux, je pourrai paresser au lit plus longtemps. Prendre un deuxième café au lait et un autre croissant tartiné au Nutella. Le mercure est à la hausse. La neige est presque toute fondue sur la terrasse. Ça sent déjà le printemps.

C'est que les oiseaux de février ont ouvert la porte de l'espace intérieur du monde, rien que pour moi.


[14:54]. Cette journée est de celles où j'ai envie d'écrire tout le temps, et partout. On en sera quitte pour trois ou quatre mises à jour. On sera envahi par l'imprévisible inondation. Aimera-t-on ce nouveau foisonnement? Ou s'ennuira-t-on de la retenue des mots, de l'avarice verbale ? Parfois le verbiage du journal frôle le verbatim, et pourquoi pas.

Ma plage du Sud d'hier s'est envolée comme sur un tapis volant. Une fine bordée de neige s'est mise à tomber. On dirait que le printemps va attendre à demain. Il peut bien se faire désirer encore quelques jours, il n'en sera que mieux accueilli. L'homme est comme le printemps. Il se fait attendre, désirer. Il aime bien susciter et entretenir la lente montée du désir, faire durer la flambée de l'étincelle. Pour me charmer encore mieux. Pour m'ensorceler, et le pire, c'est que ça marche. Tant mieux. Il fera plus chaud sous la couverture.

Je me demande tout le temps si je devrais parler de mon roman sur le net. Je n'ose pas. Ça serait un peu comme l'écrire deux fois. Je raconterais ce que j'écris et le jour viendrait où j'en citerais de petits extraits, pour illustrer, puis un autre jour j'ajouterais un lien vers quelques pages, puis pas longtemps après le fichu roman sauterait dans mon journal à pieds joints. C'est que c'est envahissant un livre quand ça veut que tu l'écrives. Dévorant. Ça cherche à attirer l'attention, à prendre toute la place. Ça me ressemble un peu, tiens. Alors je n'en parlerai pas.

Si. Quand même un peu, juste pour dire que j'ai mijoté un gros changement au niveau de la forme. Quand le récit commençe, c'est dans les années du « Refus global », ensuite la narration revient dans le présent mais un présent vague et imprécis (pas daté, n'importe quand dans les cinq dernières années) et après, il y a des flash back : le premier, dans les années 70, le deuxième, en 1999, et je n'étais pas encore arrivée au troisième. J'utilisais amplement l'imparfait et toutes les troisièmes personnes : il, elle et bien des ils et pas de je. Hier, j'ai révisé l'ensemble. Trop de passé. Ça ne marchait plus à mon goût. Je sais pas si ça va tenir la route longtemps, mais je veux placer le présent en premier, le présent d'un jour X que j'inventerai.  Par contre, je ne veux pas reprendre du début comme si l'histoire commençait le 14 février 2001. Stupide comme idée. Et puis j'en ai trop long d'écrit pour tout rentrer ça dans une même journée.  e dois trouver une solution. J'ai pensé mettre décembre 2000 au début puis rattrapper le temps, mais ça me paraît encore trop vague.

D'un autre côté, cela ne doit pas être comme dans un journal non plus. Non, je veux faire comme si, un bon matin, je décidais d'écrire la première page d'un livre et que le lecteur embarque exactement dans l'histoire cette journée là. Pour que la lecture se fasse instantanément quand ça s'écrit. Est-ce que ça se tient? Je ne sais pas, mais je me comprends.  Donc, le temps présent et toutes ses ressources et le je qui refait surface en partie. Pas le choix ? Oui et non. Ne suis-je pas le Deus es machina [le gars des vues] de ce roman ? Oui, en tant qu'auteure, narratrice, et scripteure; ce qui me donne tous les droits d'en faire ce que je veux [bon, voilà Script qui se roule à terre à cause de la féminisation des termes].

Sauf qu'il faut que ce soit lisible. Je ne vais pas faire un double du journal, non, je veux simplement doubler l'écriture du journal d'une fiction romanesque parallèle qui se passe le même jour, mais qui ne sera pas diffusée sur internet jamais. Et dans ces pages quotidiennes seront insérés les flashback du récit. Me semble que ça a du bon sens. Je sais que ça a probablement déjà été fait, mais moi, je vais le faire autrement, à ma façon...

Voilà, le plus gros du changement va se faire comme ça, c'est décidé. Après, restera plus qu'à pondre la reste. Si j'ai été obligée de réorienter la façon de raconter l'histoire, c'est aussi parce que j'ai un personnage qui se retrouvait régulièrement coincé avec l'imparfait et son truc ne coulait pas, il n'était pas à sa place. Au présent, là, il sera content. Depuis tout à l'heure, il me fait un large sourire. Exactement comme un Smiley. J'ai bien envie de lui en mettre un ici, mais il arrêterait de sourire. Il n'aime pas ça, dit-il, des petites faces ilares.

J'aurais peut-être pas dû parler du livre. Non ? En tout cas, ça m'a éclairci les idées. Merci à mes oiseaux de février.