weltinnenraum

tradescantia

Le dimanche 4 février 2001 sera un dimanche froid. Très froid. Minuit vient tout juste de sonner. Et j'ai le coeur en mille miettes. Comment j'arrive à me mettre dans un état pareil ? Excès de sensibilité.

« Chimère ! » écrivait K.M. dans son journal, le 1er juin 1907 :

C'est une fée qui m'a trompée – mais c'est la dernière expérience que je fais dans cet ordre d'idée, la dernière. Je ne puis en supporter davantage, c'est la mort de mon âme. Chaque fois, je suis atteinte plus profondément, car chaque fois, c'est un nouveau coup de poignard dans la blessure, qui réveille d'anciennes souffrances.

Une seule bonne nouvelle, la grippe perd du terrain. Les remèdes prescrits par la sorcière se sont avérés calmants et apaisants pour le corps : 1) Infusions aux herbes, rhum cubain et miel ; 2) Bains à l'huile d'eucalyptus ; 3) Sommeil. Je ne peux pas dire que j'avais vraiment envie de me soigner, de faire tout ça, mais j'ai essayé dans la soirée, et voilà, je respire mieux. Les douleurs dans la poitrine sont moins vives. La toux diminue. Voilà que vous m'avez guérie Doc. Pas vous, votre rhum. Et votre huile d'eucalyptus.

Et la tendinite? Je la soigne. Au début, de la glace. Souvent, et pour de courtes périodes, juste les premières 24 heures, la glace. Après, bandage élastique et repos. Modifier la position de la main sur le clavier. Taper moins fort. Pas touche à la souris pour quelques jours. C'est elle, la grande coupable. Cette semaine, ajouter une tablette-tiroir sous la table pour y placer le clavier et la souris. On en parlera plus.

Bon, faudrait bien que j'avance un peu. J'ai un chapitre à écrire avant demain matin.


[08:14] La nuit fut trop courte. Aucune nécessité qu'elle soit plus longue non plus. Le sommeil a pris plaisir à me fuir. Faut dire que j'ai travaillé tard, ce qui n'est pas dans mes habitudes. Mais j'avais absolument beasoin de me concentrer sur ce travail, sur quelque chose de concret. Et je l'ai fait. Ce ne sont pas mes meilleures pages. Il me faudra les retravailler, peut-être qu'elles finiront au panier. Tant pis. Il fallait que mon écriture reprenne la première place hier soir, la seule vraie place qui lui revient. Le reste n'étant qu'illusion, n'est-ce pas?

Le froid dimanche qui m'attend est encore plus glacial que dans mes appréhensions. Je crois qu'il n'y a pas de signe pour m'indiquer la route. Je me trompe. L'absence de signe est un signe. Il me faut vite détourner le regard de ce qui ne signifie rien. 

J'irai marcher dans les sentiers non déneigés du parc rempli de vieux arbres tranquilles. Le calme de cet endroit et le chant des petits oiseaux qui y vivent permettront peut-être à quelques parcelles d'âme de refaire surface. 

Au retour, je ferai une sieste. Puis je reviendrai écrire. 

les oiseaux de Rilke

Weltinnenraum :
« Espace
intérieur
du monde »

[10:14] Ce dimanche est beaucoup moins froid qu'il en avait l'air finalement. Quand je tourne à gauche deux fois en sortant de chez moi, je marche une quinzaine de minutes ou un peu plus et j'arrive à un parc situé tout en haut de la colline. J'en reviens à l'instant. L'air est sec, silencieux. Je n'ai rencontré dehors que des gens qui promenaient leur chien, et plein d'oiseaux. Qui chantaient, rompant le silence. Ces chants se sont engouffrés en moi. J'ai pensé à Rilke. À l'âme et à cet espace qui s'est ouvert hier, un espace extérieur mauvais où je n'avais plus d'âme. Je ne me souviens plus exactement comment R.M.R. écrit cela, mais dans un de ses livres, il exprime ce passage de l'extérieur vers l'intérieur du chant de l'oiseau. Est-ce que je me trompe? Mon interprétation de ce texte est-elle déformée par la mémoire ou une mauvaise compréhension de sa pensée?  Dans le doute, rien de mieux que de retourner à la source. Retrouver ce livre ! Non. Ce n'est pas dans Lettres à un jeune poète, je m'en souviendrais; ce petit livre rouge me suit partout, je l'ai relu plusieurs fois, et cette histoire d'oiseau serait plus fraîche dans ma tête. Dans les Élégies de Duino?  Je ne sais pas. Il y a tellement de beauté dans les Élégies, ça se peut. Alors, aller voir. 

Non, c'est dans les Oeuvres III, Rilke écrit ceci le 14 février 1914, dans une lettre à Lou Andréas-Salomé : 

J'ai compris, mieux que cela ne m'était jamais apparu, cette façon dont la créature naissante est transférée de plus en plus profondément du monde extérieur dans le monde intérieur. De là la situation fascinante de l'oiseau sur ce chemin vers le dedans : son nid est presque un corps maternel extérieur, à lui consenti par la nature, et qu'il se borne à aménager et à couvrir, au lieu d'y être entièrement contenu. Aussi a-t-il, de tous les animaux, le rapport affectif le plus confiant avec le monde extérieur, comme s'il se savait lié à lui par le plus intime secret. C'est pourquoi il chante au sein du monde comme s'il chantait au-dedans de lui-même, c'est pourquoi nous accueillons si aisément en nous son chant, il nous semble le traduire dans notre sensibilité sans aucune perte, il peut même transformer en nous, un instant, le monde tout entier en espace intérieur, parce que nous sentons que l'oiseau ne distingue pas entre son coeur et celui du  monde. (page 322)

Sauf que la réalité et la force du dehors semble s'opposer à la profondeur de l'intimité, la liberté et le silence de l'invisible.  Pourquoi n'y aurait-il pas une zone où l'espace serait en même temps l'intimité et le dehors ? Un espace qui au dehors serait déjà intimité spirituelle, une intimité qui, en nous, serait la réalité du dehors, telle que nous y serions en nous au dehors dans l'intimité et l'ampleur intime de ce dehors ? C'est ce que l'expérience mystique et poétique de Rilke le conduit à reconnaître, pressentir et exprimer. Il appelle cet espace intérieur du monde le Weltinnenraum. [Maurice Blanchot : L'espace littéraire]

« Weltinnenraum », n'est-ce pas que ça ferait un vrai beau nom pour un journal intime online ? Les chants d'oiseau ont permis une belle transformation ce matin. Cadeau, quelques vers de Rainer Maria Rilke :

À travers tous les êtres passe l'unique espace :
espace intérieur du monde. Silencieusement volent les oiseaux
tout à travers nous. Ô moi qui veux croître
je regarde au dehors et c'est en moi que l'arbre croît.


Une sieste de deux longues heures m'a fait du bien. Avant, j'ai nettoyé toute la vaisselle sale qui s'empilait depuis trois jours dans la cuisine. Fait une lessive. Lavé à fond la salle de bain. La dernière corvée de la journée qui m'attend après la rédaction de ce quatrième billet (déjà?) sera de payer les factures qui s'accumulent aussi vite que la vaisselle sale. Je me demande bien pourquoi j'écris tout ça. Comme si le fait de consigner et noter les moindres trivialités leur redonnait un peu de dignité. Illusione

J'ai encore besoin du chant des oiseaux pour retrouver en moi l'espace intérieur du monde. Copier/Coller l'image : ils apparaissent. Maintenant, les entendre. Copier/Coller le chant/son ? Illusione. J'ai beau mobiliser toute mon imagination, faire appel à ma mémoire, je n'y arrive pas. Le nid s'est vidé. 

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