crocus lady killer

Déjà jeudi. [05h01] C'est encore la nuit. Je devrais dormir. Qu'est-ce que je fais dans ce journal ? Il fait encore noir. J'écris toute seule. Mes mots ne seront qu'une trace, le Script sur la page. Tant que le lecteur ne se les aura pas mis dans l'oeil. Une tache d'encre. Je suis une tache d'encre noire. La seule couleur avec laquelle se forment et se colorent mes écrits. Je rêve que l'encre noire réussisse ce tour de force d'illuminer la page, la rendre plus blanche. Je ne suis pas peintre. Parfois je rêve en plein jour de reprendre mes pinceaux et d'étaler de la pâte sur la toile. Frivolité comme une autre. Rien n'existe dans ce moment si présent [05h18]. C'est pourtant le seul espace dans lequel mon corps peut  exister : ce coin noir de mon bureau éclairé par l'écran. Un diariste a placé des Webcam sur quelques grandes villes dans son journal. J'ai pu aller voir Paris, les ponts de la Seine, il y a un instant. Je suis retournée là-bas. J'y étais, en silence. Entière. J'ai capté la vie. Ici, les dernières bougies sont éteintes depuis longtemps. La lumière artificielle me brouille la vue. M'accusera-t-on de racisme si j'écris que je préfère le café noir? Ou de plagiat si j'écris que je mange une tartine au miel ? Ce ne sont que des mots. Ma tartine, elle est bien au miel. Mon café noir, je l'ai bu.

J'ai négligé ce journal. Pas d'excuses. Retard dans la Librairie. Elle changera bientôt de nom car avec cette identité-là, ça cloche.  L'écrit refuse d'y entrer depuis K.M. Le Lexique qui veut naître me fatigue. Parce que j'ai trop de Script. Un deuxième sujet attend à la porte : la nudité. J'ouvrirai peut-être une page Jardin secret, c'est à voir. Je manque de Temps pour tout organiser. Temps est précieux. Et je n'ai pas encore parlé de lui ici. Est-ce à dire qu'il ne peut avoir lui non plus son existence propre en dehors des mots?[05h32]. Il file [05h45]. 

[09h46] J'ai réussi à sortir mon auto de dessous la neige. Je me suis donc fait un peu de musculation gratos. Le soleil brille fort. Mon compte en banque vient de se gonfler comme à chaque quinzaine, d'un merveilleux salaire en échange de mon merveilleux labeur. J'ai envie de nouveaux vêtements et ne m'en priverai pas. Être belle. Séduisante. J'en ai besoin. Ferai peut-être un peu couper mes cheveux. Pas encore fait mon portrait ici. Allons-y donc !

Je m'entête à porter les cheveux longs. Ma force est là-dedans : je crois encore à ça... Ce qui m'amène à concéder que je suis un peu désuète (ce qui devrait apparaître dans le portrait psy, O.K., je m'en tiendrai au portrait phy.) Longs et brun foncé, presque noirs. Très abondants. Quoi d'autre ? Les jambes longues. Yeux noirs ou presque. Quelques ancêtres m'ont laissé des traits qui révèlent... Quoi ? Plus moyen de me cacher ? Non, c'est ma fierté. Mais encore ? Peut-être un peu maigre. Mais c'est pas un problème ? 

[12h36] Lunch time. Minutes précieuses pour avaler mon sandwich et consacrer quelques octets à la rédaction de ce journal. Aujourd'hui, on remarquera que j'aime bien parler de Script. Qui me représente moi. Diminutif que j'ai forgé à partir de scripteur (on l'avait déjà deviné). Mon choix vient de sa racine latine : scriptor. Le Dictionnaire dit que scripteur signifie : « Officier de la chancellerie romaine, qui écrit les bulles expédiées en original gothique ». Merde ! (Scusez) J'aurais dû regarder le dico avant ce jour béni. J'ai l'air de quoi, moi, là ? Calmons-nous ! À part « l'officier de la chancellerie romaine » avec qui je n'ai aucun trait commun (cela reste à voir, car je pourrais bien me tromper encore une misérable fois, s'pas ?), j'expédie vraiment des manières de « bulles » online, et en caractères « Century Gothic ». Et je jure que c'était pas prémédité, Votre Honneur.

[14h24] Cette journée de travail est beaucoup trop longue. Je me sens si loin de mon nid. Comme si toute la douceur du monde m'avait abandonnée d'un seul coup. Que se passe-t-il donc en moi? L'absence et l'éloignement sont sans doute un mal qui me tue à petit feu. Si triste je suis. Je n'écrirai plus un seul mot aujourd'hui. Écouterai le Stabat Mater.