J'ai longtemps profité de la semaine entre Noël et le Nouvel An pour réfléchir et faire une sorte de bilan. Je ne m'étendrai pas ici sur les détails de ma vie personnelle, ce n'est vraiment pas l'endroit. Parce que ma vie personnelle n'est pas publique, elle est privée. Et je tiens à garder fermée la porte de mes jardins secrets. Par définition, les secrets n'existent que lorsqu'ils sont gardés cachés. Dès qu'ils sont dits ou écrits, les secrets n'existent plus. Je sais depuis ma plus tendre enfance qu'il n'est pas facile de trouver une personne à qui faire confiance, à qui faire des confidences. C'est sans doute une des raisons qui m'ont amenée à écrire mon journal quand j'étais enfant, dans de petits carnets. Les premiers étaient codés. Si bien que je ne comprendrais plus, aujourd'hui, la signification de ce que j'y avais noté. Et puis ils ont tous disparu. Tant mieux. J'ignore ainsi moi-même une partie de mes secrets. Avec les années, mon journal papier est devenu une série de beaux cahiers noirs à couverture rigide, tous de même format : des cahiers Blueline, écrits à la main avec de l'encre bleue [de stylo bleu]. J'avais pensé le transcrire en partie dans la rubrique [memoria], faire de l'hypertexte, mais j'ai abandonné, l'entreprise devenant à la longue trop laborieuse et douloureuse. J'ai donc appris que je n'écrirais pas ma vie sur le web. Une vie avouée, un vrai journal intime on line ce n'est pas une vie. Ça devient de la fiction. On dit, pour faire court et tout dire : « virtuel », mais ça ne veut rien dire ça non plus. Ce qualificatif ne convient pas à un être humain. Alors je mettrai le point final tout à l'heure, après avoir rédigé cette dernière entrée à mon journal on line. Malgré tout, j'ai adoré cette expérience. C'est une vraie et authentique folie que d'écrire cette sorte de journal. Folie que je ne supportais plus, enfin pas dans les conditions que je m'étais posées.

Au point où j'en suis, je sens comme une nécessité de m'expliquer. Alors, allons-y pour une autre petite tranche de vrai diarisme à chaud ! S'il est vrai que j'aime ce journal, comment mettre des mots sur mon incapacité à continuer, nommer ce que je ne peux plus supporter ? La réponse n'est pas longue à formuler : c'est une question de NOM. Ce journal sonne faux à mes propres oreilles car il n'est pas écrit sous ma véritable identité. Il y a toujours deux personnes (ou plus) qui cherchent à prendre le dessus pour écrire : conflit de moi avec moi. J'ai beau me répéter qu'Ariane [Fabre] c'est un moi, une partie de moi que je projette et qui abrite ma véritable identité, mais ça ne colle pas longtemps. J'ai toujours l'impression que je mens ou que je ne contrôle pas la réalité que je décris ; elle se met en place à mon insu. Le reste demeure dans l'ombre. Ce nom propre aura réussi à modifier ce que j'écrivais, ce que j'étais. Probablement parce qu'il traîne avec lui un trop lourd bagage de mythologie. Mais l'expérience m'aura permis de comprendre que si je veux recommencer l'exercice un jour, je le ferai sous un nom-mot neutre et inoffensif. Mais existe-t-il seulement un MOT, un pseudonyme qui m'empêcherait de m'y glisser et de fictionner ma vie toute entière comme cette Ariane Fabre? Remarquez que si j'avais choisi de m'appeler Ginette Tremblay, j'aurais pu me retrouver tout aussi indisposée et il est fort probable que je n'aurais pas tenu le coup une semaine ! Alors la seule solution à ce problème, pour aujourd'hui du moins, c'est de reprendre mon nom, que vous ne saurez pas [enfin, pas tout de suite...], et avec lui, ma liberté. point.