Le mal de dos est presque tout parti, bain chaud après bain chaud et étirements. Passons.

Malgré mes bonnes intentions, je n'ai pas réussi à me dégager l'esprit de mon travail, hier, pour écrire ma page de journal. Ceci n'est pas tout à fait vrai. J'aurais bien eu un peu de temps, mais je l'ai utilisé ailleurs : replacer des livres sur les rayons de la bibliothèque, installer une photo sur un mur, bref, embellir un peu mon espace et l'organiser pour y vivre à l'aise, et écrire. Depuis un peu plus de six mois maintenant je travaille ici, dans ma maison, et je sens que je commence à peine à vivre vraiment, à trouver mon rythme, à me déconditionner du monde... Et je n'ai pas fini de réaménager tous les aspects de cette nouvelle façon de vivre, choisie parce que je ne me suis pas laissé le choix d'abandonner temporairement un travail qui me bouffait.

Hier donc, je me suis assise pour écrire près de la fenêtre du salon. Je regardais la neige tomber. Les petits flocons dansaient, saupoudraient avec légèreté les plus hautes branches des vieux érables qui ont survécu sur ma rue. Les flocons de neige ne tombaient pas dru comme du sel ou même de la pluie, non, ils traçaient des lignes et des courbes dans tous les sens, à gauche, à droite, en bas, en haut, pour finir par s'enfoncer jusqu'à rencontrer un obstacle et s'y fixer, ou même jusqu'au sol. Rendus à terre, ceux qui n'avaient pas la chance de toucher les bandes de terrain se faisaient écraser par les voitures ou les pieds des passants. Triste fin.

Revirement aujourd'hui, je ne vois plus dehors : ma vitre est un jardin de givre, cela dit sans vouloir plagier personne.

— C'est pas personne, c'est Nelligan qui a écrit ça.

— C'est vrai, je ne dois pas oublier que personne c'est moi, Ariane.

— Oui, ça paraît. Une personne qui se prend un peu trop pour un personnage, d'ailleurs.

— Dans ce cas, je laisse la parole à Monsieur Nelligan, car la mienne n'est qu'une petite brise du nord, la poésie me brûle la vue, la langue m'est restée collée dessus :

RÊVES ENCLOS

Enfermons-nous mélancoliques
Dans le frisson tiède des chambres,
Où les pots de fleurs des septembres
Parfument comme des reliques.

Tes cheveux rappellent les ambres
Du chef des vierges catholiques
Aux vieux tableaux des basiliques,
Sur les ors charnels de tes membres.

Ton clair rire d'émail éclate
Sur le vif écrin écarlate
Où s'incrusta l'ennui de vivre.

Ah! puisses-tu vers l'espoir calme
Faire surgir comme une palme
Mon coeur cristallisé de givre !

Émile Nelligan est né à Montréal le 24 décembre 1879, au 602 de la rue Lagauchetière. Je passserai un de ces jours voir si la maison est toujours là. Sûrement pas, si je me fie à la fureur de détruire du québécois. Autre manifestation de la fureur : interné à l'âge de 20 ans chez les fous, à l'asile de Saint-Jean-de-Dieu, le poète y est resté toute sa vie et c'est là qu'il est mort, en novembre 1941. J'ai pas envie de passer par là un de ces jours... ni pour voir, ni autrement.

« Rêve enclos », extrait de : Émile Nelligan. Poésies complètes, 1896-1941, nouvelle édition entièrement refondue d'après l'édition critique de 1991. Montréal : Bibliothèque québécoise, 1992.