J'ai encore lu jusqu'à une heure du matin pour finir Belle du Seigneur. Un peu dure, disons dérangeante, la fin de ce livre, alors je n'ai pas réussi à trouver le sommeil aussi facilement que d'habitude. C'est toujours pareil que ça se passe pour moi, dès qu'il est question de suicide ou de mort quelque part je deviens toute bouleversée, c'est comme une spirale qui se crée comme une sorte de tourbillon et je me demande toujours si cette force tournoyante vers le centre serait capable de m'emporter sans que je sois d'accord avec elle, pour la seule raison qu'elle serait plus forte que moi, c'est ça l'idée du suicide. Avant, ça me faisait tellement peur.

Bizarre. Je suis pourtant si profondément ancrée du côté de la vie, trop peut-être. D'une pensée à l'autre, je me suis mise à jongler à mon propre roman où il est aussi question de suicide quelque part... J'ai réfléchi à certains passages qui n'ont pas la limpidité qu'ils devraient avoir et là des mots et des phrases sont arrivés sans que je les cherche et vite j'ai rallumé la lumière pour les noter dans mon journal et ne pas les perdre. C'est un piège que j'essaie d'éviter maintenant car à chaque fois que j'ai reçu sans les noter les «bonnes idées» d'avant la nuit je ne réussissais jamais à les retrouver le lendemain ou bien je ne les cherchais même pas. Dans mon cas, l'inspiration ça n'existe pas vraiment, il y a bien ces petits îlots lumineux parfois mais sans le travail d'écrire qui consiste à consigner sagement ce qui me vient la nuit, la chose n'aurait pas grand chance de se ramasser bien loin de jour. Écrire, ce n'est vraiment pas facile.

J'ai pensé les écrire ici sur internet ces idées pour le roman, (certaines sont surtout des questions sur certains aspects d'un développement ou du caractère d'un personnage mais ce sera fort utile), mais je ne suis pas prête à ce que ce travail m'envahisse partout. L'important c'est que je me sens aujourd'hui très rassurée par ces notes prises hier soir dans mon journal papier, ça me fait du bien de les savoir là, mes petites étoiles filantes ravies à la nuit. Tout ça parce que ma mémoire est insuffisante à retenir les données que je lui fournis. C'est peut-être une bonne chose finalement parce que si j'avais le bouton mémoire toujours à on, peut-être que je n'aurais pas toute l'ouverture possible pour capter les sensations que la vie quotidienne me donne si généreusement.

À ce propos, j'avoue que ma journée qui n'est heureusement pas encore finie s'est montrée assez riche en bénéfices aujourd'hui. C'est la vie qui est comme ça, parfois on investit, on dépose des émotions bonheurs sensations en banque, et d'autres fois on récolte, on fait des retraits et on recueille joyeusement les intérêts des placements. Certains jours on est porté à oublier que ce n'est pas jour de paye, les goussets sont vides, on a rien en banque et on s'acharne à attendre que le grand guichet automatique nous crache des bisous et des câlins et des inspirations sublimes. Là je parle pour moi je suis vraiment une enfant gâtée par la vie et je brûle la chandelle par les deux bouts depuis quelques bonnes décennies. Où je m'en vais comme ça ?

Je n'en reviens pas comme je trouve la vie douce et bonne en ce moment. C'est trop pour moi. J'ai été réveillée à neuf heures par le téléphone. C'était la mère de J.P., un ami de mon fils, qu'on a invité à dormir. Moi qui me souhaitais une grasse matinée depuis huit jours ! Heureusement qu'il y a le téléphone. J'ai pu avoir cette bonne idée de faire des crêpes aux pommes et sirop d'érable. Les matins de crêpes ont toujours été nos meilleurs matins. J'aime le matin et prendre le temps de cuisiner un bon et long déjeuner. Après avoir lu les journaux j'ai fait quelques travaux d'entretien à mes plantes qui vont passer l'hiver dehors, les pots sont bien protégés du gel prochain dans une enveloppe de mousse rigide, du styrofoam, ou styromousse ? [mot que je hais dire et écrire]. Tiens, ça me donne une idée, je vais faire la liste des mots dont j'ai horreur, des mots maudits comme j'ai aussi des mots fétiches que j'aime dire qui sont bons sur la langue, faudrait pas les laisser filer avant de les avoir listés répertoriés mesurés parce que... d'un coup je les oublierais ?

La soirée est encore jeune. Après le souper au resto, petite soirée vidéo tranquille et longue marche dans la ville avant la nuit pour bien respirer les odeurs des feuilles mortes qui regorgent de vitamines pour passer l'hiver.

Sommes-nous bien conscients de la chance que nous avons de pouvoir sortir dans les rues sans craindre de nous faire descendre par une rafale de mitraillette ? Profitons-en, la chance ça n'existe pas. Les petits dictateurs en savent quelque chose, ils gardent leur lampe à pétrole bien allumée.