comment je me retrouve si fatiguée après une nuit de plaisir

Qu'on me laisse dormir, dormir. Je me suis levée de mauvaise humeur. Envie de rien sauf dormir toute la journée, toute la semaine, tout le mois d'octobre, et dormir encore le reste du calendrier et continuer, dormir encore tout le calendrier 2001, le calendrier 2002, dormir jusqu'à ce que mort s'ensuive. Un beau grand cycle du sommeil.

Les yeux à moitié fermés je n'en mène pas large assise là devant cet écran maudit. Je commence à croire qu'il est pour quelque chose dans l'immense léthargie qui m'a envahie depuis deux jours.

Bon, faire le point. Je n'ai pas fini de lire Belle du Seigneur. Hier soir, la dernière page grignotée fut la sept-cent-trente-deuxième et c'est pas compliqué je dormais dedans. Il n'était pas très tard pourtant, onze heures, onze heures treize? J'ai failli m'endormir la lumière allumée et la bouche ouverte à baver dans le livre à demi fermé pendant que les personnages continuaient à dialoguer autour de moi ils étaient tous dans la chambre et je n'avais pas envie qu'ils partent pourtant j'étais bien avec eux, même si je trouve certaines de leurs histoires un peu tirées par les cheveux je saute les longs passages qui commencent à se faire redondants mais je comprends ce mal nécessaire j'en souffre tellement moi même n'est-ce-pas. Ensuite je trouve la force d'éteindre et là vient l'autre plaisir de vouloir cette fois fermer les yeux très fort pour m'incruster les épaules les hanches les jambres le ventre et la tête alouette au creux du matelas ça avait un bon goût de pas permis que je consommerai jusqu'à la lie merci. Un sommeil a suivi tout d'un trait comme coulé dans le plomb. Au réveil je me souvenais d'un rêve mais je ne l'ai pas noté, ne l'ayant pas laissé m'approcher trop trop donc je l'ai déjà oublié. Il devait pas être trop dérangeant. En tout cas il m'a laissée avec un petit vague à l'âme et c'est impossible parce que je n'ai pas d'états d'âme ces temps-ci. Parce que je n'en veux pas c'est puéril et c'est une perte de temps. Je ne prends que les sensations et les perceptions je vis au ras des plaisirs du corps et de la pensée fatiguée. Là se trouve ma respiration mon souffle mon imagination ma vie qui me reste si épuisée soit elle. Je farfouille dans mes livres pour ressortir cet excellent petit livre sur la fatigue écrit par un Autrichien qui m'a ouvert les yeux il y a quatre ans comme quoi il n'est jamais trop tard pour laisser tomber les coquilles qui nous aveuglent.

Et parce que je suis si fatiguée, je saute à la page quatre de couverture pour noter cet extrait [de Peter Handke, Essai sur la fatigue, 1989] :

La fatigue soudain saisit l'enfant au milieu des siens, puis c'est la fatigue mortelle des cours morts de l'université; mais il y a des fatigues plus profondes, plus intérieures, séparatrices et révélatrices à la fois. Cette fatigue-là creuse les êtres et leur donne aussi une présence nouvelle : c'est la clairvoyance de la fatigue. Elle peut rassembler pour un moment autour d'une entreprise commune -- une batteuse --, mais il y a aussi les infatiguables, les tueurs survivants de l'extermination, frais et dispos, et leurs guillerets descendants. La fatigue la plus grande naît peut-être à la vue de la cruauté toute simple, quotidienne. La fatigue donne forme au monde, elle aiguise la perception, elle établit une infranchissabilité réciproque entre les êtres, mais par là aussi une communication.

Oui.

Refaire aussi quotidiennement le point sur mon écriture. Ralentissement imprévu. Fatiguée, pas envie de continuer, le goût de tout planter là et d'aller jouer dehors. Ce que je ferai ce matin (sous la pluie) après avoir lavé la vaisselle d'hier soir, fait une ou deux brassées de lessive, fait mon lit et pris un bain. Je vais me rendre passer l'après-midi à l'université, aller flâner au département, défricher la laideur des maudits grands babillards laids et espérer rencontrer du monde que je connais et passer le plus de temps possible à la bibliothèque des Arts et à la Centrale aussi. J'ai repéré quelques titres dont j'ai besoin et j'irai aussi m'informer pour le doctorat et pour un emploi possible ou un stage en enseignement de la littérature dans un collège anglophone, j'aimerais Boston ou New York ou quelque part dans le long de la côte Atlantique, la mer me manque et le dépaysement me taraude encore.

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