Les écureuils ont déterré et croqué toute ma plantation de tulipes. Je l'ai su car le sol est plein de trous et jonché des petites pelures jaunes comme celles des oignons qui recouvraient les bulbes. Que les petits voleurs ont abandonné sur les lieux du crime.

Hier soir j'ai encore lu trop longtemps et trop tard, mal installée dans mon lit; c'est bien beau les oreillers duveteux et les petits coussins multicolores, mais quand je lis, je glisse et me retrouve sur le dos, le livre dans les airs, la nuque brisée et les yeux en feu. Je ne terminerai pas ce livre d'Albert Cohen, non, je n'ai pas le temps de chercher à comprendre cet univers tordu et sans intérêt. Elle m'en doit une cette libraire et c'est de ma faute car je n'ai pas reconnu son petit accent ironique. Quand j'ai acheté Belle du Seigneur elle a dit : « Ah, moi ce livre je n'ai jamais pu le lire ». Et elle a ajouté, l'oeil en coin : « Je ne comprends pas, bien des gens l'ont vanté mais j'ai essayé plusieurs fois de saisir ce qu'on lui trouve et je n'ai jamais pu le terminer, il fait un portrait beaucoup trop élogieux des femmes ». Ça m'a un peu surpris et j'aurais dû me méfier car j'avais l'intuition du contraire à cause de quelques petites phrases qui avaient accroché mon regard en feuilletant le livre. On a parlé en général de tous ces livres à la réputation surfaite que l'on a pas réussi à lire, on a ri comme d'habitude, j'ai payé, j'ai emporté la brique et hier soir en arrivant à la page 388 j'ai fait une indigestion aiguë, un début de péritonite et pour sauver ma peau qui peut me servir encore quelques années, j'ai refermé le fameux paquet de feuilles. Carpe diem. Je ne saurai pas si Ariane fera des sauts de carpe sous Solal, je ne saurai pas si Antoinette Deume va tâter encore mille fois le petit pendentif de viande qu'elle a dans le cou et je ne saurai pas si Didi va mourir. Je laisse cet univers à ceux que la chose passionne. Je n'aime pas ce livre, je n'aime pas le ton et tant pis si je n'ai rien compris. Et continuer de me méfier des livres que l'on encense trop, c'est louche. Ne pas oublier le soupçon.