Rupture, jour 5. Rien à signaler. J'ai passé la matinée dans une librairie déserte à chercher je ne sais quoi et j'ai fini par trouver ce que je ne cherchais plus depuis longtemps : des vieux numéros de la Nouvelle revue de psychanalyse dont plus personne ne veut et qui feront pourtant très bien mon affaire.

Cette librairie, j'aimerais y vivre et surtout y passer toutes mes nuits sans dormir à lire et à me laisser embrasser par un beau Prince. C'est quand je me retrouve perdue comme aujourd'hui que je me pose The question et que je ne sais pas pourquoi j'écris et je me dis que je retomberais bien en enfance pour retrouver ce temps quand j'avais seulement envie de lire et que je ne faisais que ce que j'avais envie de faire. Je lisais jusqu'à l'étourdissement et la nausée, jusqu'à l'autisme. Pourquoi donc me suis-je mise à écrire ? D'où m'est venue cette idée absurde ? Je me suis trompée sur toute la ligne. Mon métier ne devrait pas être celui d'écrire mais de lire. Je vais corriger la situation, refaire mon curriculum vitae et offrir mes services à ceux qui ne lisent pas, je vais lire pour eux et ils me paieront [ou pas]. Ils seront chanceux, mes clients lecteurs par procuration, car ils auront en prime tout ce que j'ai déjà lu à ce jour et puis ils n'auront qu'à demander et je leur refilerai quelques gouttes d'érudition et des petites notes et des citations et des impressions de lecture si vraies qu'ils pourront les reprendre à leur compte, en douce. Ils pourront se vanter d'avoir tout lu, et ils auront raison. Et leur réseau d'amis et de relations n'y verront que du feu. Ils n'ont pas le temps de lire ? Tant mieux ! Moi, j'aurai le temps. J'écrirai des messages tentateurs sur des bannières dansantes et clignotantes sur le web, disant : « Confiez moi tous vos livres, lecteurs découragés ! Soignez bien votre paresse ! Cliquez ici pour des services discrets et personnels. Votre E-lectrice attentionnée...blablabla...» Et d'ici quelques mois je dirigerai la firme Globale des Netreader's digest point com. Je serai riche et enverrai tout l'argent en Afrique et donc je serai pauvre et heureuse parce que les enfants là-bas mangeront à leur faim. Moi, je veux seulement lire, je ne veux plus écrire.

Bon. C'est quoi ce délire. J'ai imprimé une partie du manuscrit, je le kidnappe pour aller le corriger dans un café tout l'après-midi. M'étourdirai de musique baroque, de jazz. Et puis ce soir, j'ai deux épisodes à peaufiner. Je ne me lâcherai pas tant que ce ne sera pas terminé. Il ne sera pas dit qu'Ariane Fabre a laissé son roman en plan. Inachevé, n'est-il pas ?