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Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.

91. temps, mémoire, soleil - le jeudi 24 octobre 2002


Carte du jeu de Tarot : le Soleil

Ce soir je m'amuse. Je tire une carte du jeu de Tarot. Une seule : Le Soleil. Chance.

Écrire n'est rien. Oser le faire implique cette mémoire multipliée et mille fois anonyme, cette voix du dedans qui est la voix de mille autres voix qui crient derrière les portes de l'absurde, pour quelques-uns, de l'éternité, pour tant d'autres.
La véritable littérature est impersonnelle et consignée partout, hors les livres. Elle nous vient du silence.
[Léo Ferré, Préface de Benoît Misère]

J'écris. Je suis la carte tirée de mon beau jeu, le Tarot de Marseille, que je caresse du regard et de la main plus que je ne joue avec. Je suis Le Soleil, foyer de lumière, énigme, mystère enveloppé dans un voile de soie safran.

Je suis les deux jumeaux à moi toute seule ? Pourquoi pas. Je suis ce que j'écris. Je suis le bonheur, je suis le malheur qui fait sortir la larme de l'oeil. De l'oeuf. Je casse des oeufs sans faire d'omelette.

La carte m'écrit la joie, la paix, le talent, l'amour qui dure comme dans les contes de fées. Je suis l'éblouissement, le masque, l'orgueuil et la vanité : j'écris, donc je triche et je trompe. Peut-être que la carte se trompe. Je suis un éléphant qui promène un oiseau sur son dos. L'oiseau a-t-il un nom ? Et si l'oiseau n'a pas de nom, existe-t-il ou pas ? Je fais des milliards d'erreurs. La vérité est dans le silence, à côté des mots.

Je suis la carte, j'incarne Le Soleil, je deviens richesse et réussite. Chance. Séduction. Je signifie la fin des illusions, mais pas la fin du rêve. La vraie fin serait le commencement ? Je suis l'amour et le soleil. Je consigne partout ? Chance. Je passe.


92. scrabble - le vendredi 25 octobre 2002


Carte du jeu de Tarot : le Soleil

Au jeu de Scrabble, j'ai toujours préféré les « grosses » lettres. Le W, le Z, le Y, le K et le X, bref, celles dont personne ne veut, celles qui font baisser un score quand elles ont pas réussi à le faire monter.

Hier j'ai sorti mon jeu de Tarot, ce soir, le Scrabble. Faut croire que j'ai pas été contaminée par La vie sexuelle de Catherine Millet. J'aime néanmoins les grosses lettres du jeu de Scrabble à la folie. Je les aime parce qu'elles sont difficiles à placer. Je me souviens d'avoir écumé les dictionnaires pour découvrir le plus grand nombre de mots que je pouvais former avec elles.

L'un de mes rêves les plus fous était de trouver un mot permettant de placer mes lettres chéries toutes en même temps sur une case rouge, le Mot Compte Triple. Il aurait suffi que je trouve le mot en question [pas évident] et puis que je pige mes cinq folles en plus des deux jetons blancs. To play or not to play, telle fut longtemps la question. Ne pas avoir trouvé ce mot aurait pu être le drame de ma vie, mais j'ai été sauvée une fois de plus par l'amour puisque je ne joue plus au Scrabble depuis de lunes.

Comme un effet de la pensée circulaire, les grosses lettres me ramènent à la mémoire cette maladie [ou difformité] dont se retrouve malheureusement affecté un ami d'un ami : la maladie de La Peyronnie. Ce qui veut dire que son pénis est en forme de Z. Comment je le sais ? Ah, ça, j'ai promis de ne le répéter à personne... Et puis j'ai bien essayé de savoir sur quel plan était le Z, rien à faire, l'ami de l'ami le sait même pas. Argh. J'ai cherché sur Google : on dit que cette anomalie serait causée par une perte d'élasticité des tissus, et particulièrement des corps caverneux. Ce que je comprends de la chose, c'est que la présence de plusieurs nodules [bosses] de consistance fibreuse dans les corps caverneux entraîne une déformation du sexe. Pas drôle. C'est plus particulièrement l'albuginée [une petite enveloppe] qui présente une infiltration scléreuse [un truc à l'origine du durcissement connu] qui est à l'origine de l'incurvation du pénis [en Z] au moment de l'érection.


93. à bout de bras - le samedi 26 octobre 2002


Carte du jeu de Tarot : le Soleil

Ce journal, c'est comme la vie. Il y a des jours, il faut porter ça à bout de bras, sinon, on y arrive pas tant ça vous travaille par en dedans. Suffit pour la séance d'analyse.

« On devrait pouvoir tout dire », disait Joyce. Oui, mais j'aime pas ça tout dire. J'y crois pas. Tout dire c'est pas possible. C'est quoi le Tout ? Ça prendrait des pages et des pages et on aurait jamais fini. Bien trop conscience qu'on ne dit jamais que ce qui construit notre image, même la plus floue, même la plus tordue, c'est orchestré de l'intérieur et c'est mentir. C'est avec ce qu'on choisit de dire ou de ne pas dire [on pourra s'amuser à changer le dire par l'écrire, c'est pareil] qu'on établit des contours, qu'on donne forme et consistance à quelque chose ou quelqu'un. Et ce qui ne se dit pas parle tellement. L'idée, la meilleure, serait de tout dire en disant le moins possible ? Voilà. Je pense que ce qui ne se dit pas parle davantage que ce qui se crie et se hurle à la face du monde. De toutes façons, ceux qui veulent rien savoir, rien entendre deviennent experts dans l'art de se boucher les oreilles [ou les yeux, c'est pareil]. L'idée, c'est de savoir se taire.

Pourquoi je raconte tout ça ? Pour rien. Et puis ça n'a aucun sens. Aucune importance. Ce que j'écris, c'est rien et je le sais [et vous, arrêtez de faire tsss...]. Mais encore ?

Peut-être parce qu'il a fallu encore une fois changer l'heure, la reculer d'une heure, et que ça fait coucher le soleil à l'heure des poules et que j'aime pas ça non plus.

Peut-être aussi parce qu'Emma a tiré une carte de son jeu de Tarot elle aussi et qu'elle a tiré un Soleil, comme moi. Hasard heureux, comme nous les aimons.

Peut-être aussi parce que je cherche une lettre pour remplacer le W de W et que je ne trouve pas. C'est bête. J'ai arrêté de chercher. Il n'y a que des loups [*W*olf] dans mon écriture [*W*riting]. Angoisse.

Et peut-être aussi parce que j'ai plus de lait pour mettre dans mon café ce matin et que j'ai pas envie d'aller en chercher. J'aurais peut-être mieux fait de rester couchée.


112. déception [bis] - le vendredi 15 novembre 2002


La carte XVIII du jeu de Tarots, la belle Lune qui m'a fait un peu peur hier avec ses deux petits loups qui hurlent à la mort, n'a pas l'air de me porter bonheur. Superstition ? Non. Désir. Peut-être un certain rêve d'amour qui dure et porte plus loin, et vers le haut, une sorte de rêve fou qui cherche à voler pour se rendre jusqu'à l'autre. Et la lune jaune et bleue est si belle cette nuit, à peine voilée. Elle murmure votre nom, blanc comme le lis blanc. Le ciel de novembre est froid, et glacé, mais tendre. Trop.

C'est étrange. Le mot superstition est lié aux étoiles [ça, c'est une idée à moi]. Parce qu'il vient du latin superstare : « se tenir au-dessus ». C'est une belle idée qui me plaît, celle de se tenir au-dessus. Y réfléchir.


116. le scarabée d'or - le mardi 19 novembre 2002


Il m'est arrivé très souvent de parler de quelqu'un et au même moment cette personne me téléphonait, ou encore je recevais d'elle une lettre ou un email. Qu'est-ce que c'est que ça ? de la télépathie, de la clairvoyance, de la synchronicité ? J'aime bien l'idée de la synchronicité. Je suis toujours charmée d'apprendre ces coîncidences étranges. Comme le jour où j'ai tiré la carte du Soleil aux Tarots et que le même jour Emma a tiré elle aussi un Soleil. Mais est-ce que ce n'est pas nous qui créons l'événement ? Ne serait-ce pas une sorte de manipulation télépathique inconsciente ?

J'avoue que tout cela me dépasse vertigineusement. Personne ne connaît la ou les réponses à ces questions. Les gens cherchent encore et toujours comme des fous pour essayer de comprendre. Et cela nous échappe. Jung s'intéressait aux théories de la synchronicité qu'il décrit comme : un phénomène qui semble principalement lié à des conditions psychiques c'est-à-dire des processus de l'inconscient. OK.

Et aussi qu'il s'agirait de l'occurrence simultanée de deux événements liés par le sens et non par la cause. Je continue ? Dans : Synchronicité et Paracelsica [Albin Michel, 1988], Jung écrit ceci :

Il y a longtemps déjà que le problème de la synchronicité m'occupe : de façon sérieuse, plus précisément, depuis le milieu des années vingt, le temps où, étudiant les phénomènes de l'inconscient collectif, je rencontrais sans cesse des connexions séries ou termes groupés - que je ne parvenais plus à expliquer par le hasard. Il s'agissait en effet de « coïncidences » dont l'apparition présentait un tel caractère de « sens » que dans leur cas l'improbabilité, d'un hasard ne pourrait s'exprimer que par un nombre d'une grandeur immense.

Je citerai, simplement à titre d'exemple, un cas que j'ai observé. Dans un moment décisif de son traitement, une jeune patiente eut un rêve où elle recevait en cadeau un scarabée d'or. Tandis qu'elle me racontait son rêve, j'étais assis le dos tourné à la fenêtre fermée. Soudain, j'entendis derrière moi un bruit, comme si quelque chose frappait légèrement à la fenêtre. Me retournant, je vis qu'un insecte volant à l'extérieur heurtait la vitre. J'ouvris la fenêtre et attrapai l'insecte en vol. Il offrait avec un scarabée d'or l'analogie la plus proche qu'il soit possible de trouver sous nos latitudes : c'était un scarabéidé de la famille des lamellicornes, hôte ordinaire des rosiers : une cétoine dorée, qui s'était apparemment sentie poussée, à l'encontre de ses habitudes normales, à pénétrer juste à cet instant dans une pièce obscure. Je suis bien obligé de dire qu'un tel cas ne s'était jamais présenté à moi auparavant ni ne s'est représenté par la suite ; de même ce rêve qu'avait eu ma patiente est resté unique en son genre dans le champ de mon expérience.

Je ne pourrai jamais cacher à personne que cette histoire me fascine à l'os. Shamanstvo ? Encore une fois, tout ça c'est la faute au journal, à la neige blanche, au chemin du coeur, au kimono bleu pâle très pâle, à mes cours de russe, et au scarabée d'or. Et à ce fil de soie rouge.


130. des voix qui chuchotent - le dimanche 22 décembre 2002


petits sapins

un autre soir

La Madeleine pénitente, détail

Un beau dimanche passé dehors en plein vent à marcher dans la montagne avec Dylan. La nuit sera longue et froide, avec ce vent qui continue à souffler fort.

Les menaces de guerre me terrorisent. Me déstabilisent. Il faut que je ferme cette radio. Je sais pas comment vivre comme tout le monde, en faisant comme si ça n'existait pas. Je suppose qu'il faut juste regarder ailleurs. Sinon, comment supporter l'horreur ?

Sauf que ne rien dire fait de tout être humain conscient un complice. De temps en temps, il faut avoir le courage [ou la faiblesse ?] de se laisser crier un peu.

Je sais que le délire des mots ne mène à rien quand ce n'est même pas vraiment poétique. Marcher dehors dans le bois c'est poétique. Rencontrer un renard, ou m'abandonner les bras en croix sur le corps paisible de D, ça l'est. Écrire tout ça en vrac comme ce matin, ce n'est rien d'autre que laisser se vider le coeur tout en jouant avec l'alphabet en pure perte. Et je le sais que ça chante pas. Je passe. Je tire une autre carte du jeu de Tarot, juste une : encore un Soleil.


un autre matin

Triste. Le assemble des lettres. J'écris des petits cris tristes et doux. Rester couchée dans le lit de la maison saison magique â rêver avec les mots qui glissent pour dire je t'aime en russe. J'entends des voix qui chuchotent. S le délire désire. Je vois dans un coin de la chambre. Des cheveux sur le visage, le ne peut lire ses yeux. Comment je sais que je le sais pas. Le imagine. Le délire. L sait lire la tristesse qui se cache dans le noir sombre de l'oeil. Je lire. Je sais pas pourquoi certains jours je suis triste depuis toujours, pour expier ce qui exulte triste du monde la guerre. La vie est dramatique. Tragique. Rouge canneberge. Le joue avec les mots. Je se déplace. Elle ouvre le dictionnaire sur la ribambelle b : ba be bible bubble bath. Prendre un bain. Il faut. Prendre un bain. Devenir toute molle. Me sortir de l'eau toute noyée jusqu'aux lacs roses des alvéoles nénuphar. Les baisers s'envolent au fond des océans pour arrêter la main meurtrière du grand guerrier. Elle. Le. Je joue. Ma joue est froide sur la vitre jardin de givre loin de ma terre amère amande. Le joue. Elle lire. Délire. L'être lettre.


132. la chance ? - le samedi 28 décembre 2002


le pendu

Hier, Judith m'a prédit l'avenir avec ses Tarots amérindiens. Elle m'a demandé de choisir [sans les voir] quatre cartes pour un tirage en croix : le Pape [V], la Tempérance [XIIII], le Jugement [XX], et le Pendu [XII]. Ce qu'elle m'a dit, à la lueur des bougies, en me vouvoyant et en roulant les r, pour faire encore plus sa bohémienne, j'ai envie de l'écrire pour le garder toujours :

« Votre première carte c'est vous et votre présent. Et au présent, vous êtes une gagnante. Le Pape, c'est la Domination. Voilà la réponse la plus claire qui nous annonce bien qui vous êtes, ce qui devrait vous interdire de douter de vous-même. Et le Pape répond merveilleusement à la question qui vous trotte dans la tête en ce moment, ma chérie. Vous êtes loyale et enthousiaste, et vous resterez toujours maître de la situation malgré vos ennuis de santé passagers, parce que vous êtes une femme responsable, mais si paresseuse, arf. Oui, mais le travail ne vous fait pas peur, vous voyagez, et voyagerez encore beaucoup pour exercer votre métier. Et je vois une récompense matérielle. Vos livres vous rapporteront de l'argent, beaucoup d'argent. » Quoi ?

« Votre deuxième lame c'est le côté négatif, la Tempérance. Cette carte est celle de la Patience, elle montre votre prudence et trop de raisonnement, parfois, et vous manquez de souffle, tout ça peut vous ralentir. Vous aurez bientôt une très grande émotion en amour. Mais ne craignez rien, le danger est derrière vous maintenant, il est écarté, et vous allez reprendre votre route paisiblement. »

Judith jubilait. L'heure avançait et elle parlait, parlait, elle « voyait » encore des choses, dont :

« La carte XX, le Jugement, indique vos possibilités, votre grande force, et elle annonce une modification qui vient de votre droiture, de votre bonne volonté et de votre amour du beau. Tout cela signifie que vous atteindrez votre but dans la vie, que vos désirs, vos rêves, et vos projets vont se réaliser. Et même avec votre Pendu, ça va aller. C'est pas tellement confortable comme situation, hein ? mais vous avancez avec l'aide de vos amis et de votre famille. Vous aurez bientôt du secours et la solution inattendue à un grave problème. Un homme généreux et bon s'avance vers vous. »

Après ce savant monologue, on a éclaté de rire. Dire que je suis une grande sceptique ! J'avais presque envie d'y croire, à ses jolies cartes. Au fond, peut-être que j'y crois un peu...

Mais c'était pas encore terminé. Il y avait une cinquième carte. Et celle-là, Judith ne m'a pas demandé de la choisir. Elle a fait la somme des quatre, puis encore la somme, ce qui a fait 51, 5+1 = 6. La carte VI, c'est L'Amoureux.

« Votre Amoureux apporte encore de l'hésitation. Mais les petites maladies du corps s'éloignent, le danger aussi, et l'inertie est enfin vaincue, vous bougez Annie Strohem, vous arrivez à discipliner vos mauvais instincts hé hé et à satisfaire vos ambitions. »

J'aime les Tarots. Et ce Jeu amérindien est magnifique. Judith a raison de dire que j'ai de la chance. La chance du Pendu ?


158. [ré]concilier - le lundi 03 février 2003


J'ai tiré une autre carte de mon jeu de Tarot, au hasard, juste pour voir. C'était le Pape. Encore ? Je l'avais déjà sorti l'autre jour [mais qui se souvient de la page 132...?] Même moi, je l'avais oubliée. Mais je l'ai retrouvée en tapant Tarot + Pape dans Google. Ça, c'est parce que ma Judith était pas là pour jouer les cartomanciennes.

Le Pape portant le numéro V [cinq], on s'attarde beaucoup à la symbolique de ce nombre que l'on compare à l'homme : les quatre membres, plus la tête qui domine. Ouf. Je trouve ça un peu tiré par les cheveux, mais bon, je suis pas obligée d'y croire. Je ne vois qu'un vieux bonhomme barbu qui a l'air de prêcher à deux personnes devant lui. Mais il semble que chaque membre soit en relation avec l'un des quatre arcanes du tarot : les bâtons => sensualité et connaissance du monde matériel ; les épées => passage à l'action, intensité et violence ; les coupes => sentiments, émotions et ouverture de la conscience ; et les deniers => spiritualité, psychisme et aussi argent. Ces quatre arcanes représentant les tendances contradictoires de l'homme, on dit que le Pape sait les concilier. Tant mieux !

Ma plus belle [ré]conciliation, c'est hier que je l'ai fait.


161. douleur et téléportation - le jeudi 06 février 2003


Réveillée au petit matin par la sinusite. La douleur est trop forte et je n'ai plus rien pour me soigner sauf peut-être un peu d'eucalyptus. J'ai pris un bain bouillant, fait quelques exercices que l'ostéo m'avait prescrit. Ça passe pas. J'irai pas au bureau. Je retourne me coucher.

08:06 AM


Au lieu de partir, la douleur a augmenté, elle a envahi le front, les joues, les yeux, le nez et un peu la nuque, avec de la fièvre. Sans doute, une sinusite aiguë. Pour ça, il me faut des antibiotiques. Pas envie d'aller voir le doc. Pas réussi à dormir parce que ce mal me rend presque borderline à force. Envie d'ouvrir la fenêtre et de crier. Envie de vous voir, venez vite. Je vous en prie. Parlez-moi, caressez-moi de votre silence aimant.

12:32 PM


J'ai dormi tout l'après-midi. Les rêves : un cinéma en plein air, on présente des ombres chinoises et les spectateurs doivent deviner ce qui se cache derrière l'écran géant qui n'est rien d'autre qu'un drap de lin flottant dans le vent ; je marche dans une pièce dont le plancher est recouvert d'une sorte de mousse rose sur laquelle il y a du texte qui s'écrit tout seul, on dirait une imprimante géante et j'essaie de lire, je dis je connais l'auteur mais qui c'est qui écrit par terre, et à chaque mot déchiffré je rebondis, comme en état d'apesanteur ; je parle russe avec un perroquet qui a un dictionnaire sur la tête, il est très patient. Ma tête est remplie de douleurs. Je refuse de prendre des médicaments. Et le bruit sec des touches me fait mal. Nouvel « Édito » sur Les Carnets rouges. Lire.

06:11 PM


Ça va mieux. J'ai presque reçu une bise par téléportation quantique ce soir. La douleur est encore là, un peu moins forte. Je partage votre enthousiasme quand vous déclarez : enfin la caution scientifique et rationnelle [si tant est que la physique quantique le soit] des phénomènes que nous expérimentons au quotidien depuis des millénaires. Enfin le pourquoi de nos états d'âme, de nos dérives et de nos joies. Enfin l'écroulement annoncé des frontières cartésiennes bâties sur la morale et la peur. Enfin la reconnaissance du savoir des aborigènes ou des guérisseurs, par exemple. Personne va me croire si je dis que le jour avant mon Pape, vous tiriez votre Papesse. Quantique, isn't it ? Si.

Dans le Nouvelle du jeudi 6 février, Radio-Canada annonce :

>Une équipe helvéto-danoise est parvenue, pour la première fois, à transférer la structure d'un photon sur un autre photon distant de deux kilomètres au moyen d'une téléportation à travers un câble en fibres optiques. Jusqu'à maintenant, les essais de téléportation quantique d'un photon ne dépassaient pas de petites distances d'environ un mètre.

Et dans le Tribune de Genève en ligne, ceci :

En 1958, quand La mouche noire, le film de Kurt Neumann, sort sur les écrans, il consacre un mythe : celui de la téléportation. Aujourd'hui, l'homme en rêve toujours pour déplacer ses meubles, son chat, sa voisine et lui-même. L'expérience récente de physiciens de l'Université de Genève vient réveiller ce fantasme. L'équipe du professeur Gisin a en effet réussi la téléportation quantique [...]

Pour dire amour en Malécite, on dit : psetseninuta [prononcer : tchitchininuta]. En chinois c'est ai. En anglais love. Maintenant, au lit ! Quantique, n'est-il pas ?


166. danser sur une corde - le mardi 11 février 2003


Il se passe de bien drôles de choses en ce moment dans le monde, tellement trop prévisibles et fort inquiétantes. Je pourrais être hyper angoissée ou révoltée, mais je suis étrangement calme. Froide au dehors et toujours bouillante au dedans. Je déjeune avec J. : soupe tonkinoise, chopsticks, thé brancha brûlant, et tarots de Marseille.

Première fois que je tire la Tempérance [XIII]. Je l'ai peut-être déjà sortie du jeu celle-là, mais je n'ai aucune mémoire pour ces choses-là. La voyance me laissera toujours sceptique et je ne fais jamais que jouer avec les cartes, je sais que je joue, c'est parce que j'aime fréquenter le monde des images imaginaires qui s'ouvre devant moi quand une carte surgit.

Sur la carte, une femme vêtue d'une longue robe sobre fermée au ras du cou, elle verse du vin d'une urne dans une autre. Elle n'est pas tellement souriante. Elle a des ailes, comme si elle était un ange du ciel. Et elle est seule sur la carte, seule sur la terre couleur champ de blés murs. Je la regarde et je me dis : pauvre femme. Si j'étais elle, j'aimerais mieux boire ce vin que de le verser sans fin jusqu'à la fin des temps dans le pichet.

Cette carte ne me dit rien de bon. Judith rassure : tu es prudente, ton raisonnement est juste. Tu manques encore un peu de souffle [ben oui, la sinusite... est toujours-là, mon travail m'épuise et je traîne les corrections d'Épiphanie, mais je ne me plains pas]. Tu devras faire des choix. Tu peux pas indéfiniment tout mener de front. Et avec ton Pape de l'autre jour, tu vis une grande émotion en amour. OK. Si Judith le dit. Mais c'est fou pareil.

Du temps pour méditer. Assise sur un banc du parc au centre de l'île ma ville, entourée de neige blanche, je tourne mon visage vers le soleil et c'est si bon. Méditation :

Sur une corde prête à rompre
Je danse, danseur frêle
Je suis l'ombre d'une ombre
lunaire
entre deux lignes sombres.
[Marina Tsvétaìéva]


173. ouf ! - le mardi 18 février 2003


petit dragon


Passé la nuit entière à rêver un énorme polar, un feuilleton philosophico-érotico-policier ponctué de brefs instants d'éveil où je me retrouvais essoufflée, fébrile et morte de peur, parfois de rire. Je replongeais dans le sommeil pour retrouver le fil, avide de connaître la suite. Bref, toute la trame d'un roman qui tiendrait la route si j'avais envie de l'écrire.

Soutiré deux cartes en buvant le café au lait bouillant à grandes gorgées : encore le Pape ! Et pour vous ? Pour vous, c'est l'Empereur. Avec ça, ça devrait aller.

J'ai découvert hier soir une image puissante pour illustrer la couverture d'Épiphanie. Une belle.

Je relis Gertrude Stein en commençant par son Autobiographie de tout le monde. Ça va. « Somme toute, c'est assez drôle d'être un génie » écrivit-elle dans ces années-là [1937]. Arf.


187. am, stram, gram - le mercredi 05 mars 2003


Quand ça va pas trop bien, je me réfugie à l'intérieur et j'entends toutes sortes de choses. Parfois, quand ça va hyper mal, c'est des vieilles prières oubliées depuis longtemps comme le je-vous-salue-marie ou des notre-père-qui-êtes-aux-cieux qui se récitent ad nauseam et caetera ; mais ça, c'est pas souvent. Quand la chose pénible est diffuse et que cela n'a pas à voir avec ma vie propre, quand ça origine du monde extérieur, le grand tout, la planète et le reste, ces moments-là j'entends des comptines. Aujourd'hui, c'était celle-là, et je serai peut-être obligée d'aller me coucher avec - argh -, à moins de la laisser ici. Des fois que ça marcherait.

Oh maman j'ai mal au coeur
Vite un verre de liqueur
C'est ma soeur qui m'a fait peur
Dans la rue des trois couleurs
Bleu, blanc, rouge

Entendre c'est un bien grand mot, ce ne sont pas des sons mais le rappel de quelque chose d'obsédant qui chante en dedans. Plutôt épuisant. Il a encore neigé à plein ciel toute la journée et vers cinq heures la voiture s'est enlisée. Ce matin aux Tarots, j'ai tiré l'Étoile.