Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.
Un chat qui dort. Les nuages bas. Le ciel gris. Mi alma como las pupilas azules del padre. Escribir. Amar. Aimer et écrire. Mon âme comme les yeux bleu ciel du père. Je place un petit cadre noir avec sa photo prise dans les années trente sur le mur derrière l'écran de cet ordinateur sur lequel je passe des heures à écrire et rêver. Il se tient fièrement dans une pose à la Napoléon, le bras replié sur la poitrine, les épaules droites et rejetées en arrière. Un homme fort, tendre, avec un regard d'acier dans lequel je trouve la force, une grande paix. Quand mon papa est mort, c'était déjà un vieillard usé par une vie trop dure, et moi, je n'avais que dix-neuf ans. Je lui avais demandé de ne pas mourir tout de suite, de rester encore un peu avec moi. Il n'a pas pu, il ne pouvait pas vivre plus longtemps avec ce cancer qui lui rongeait la moelle. Je crois que je n'ai jamais voulu m'avouer que cette mort-là fut ma première véritable peine d'amour.
J'apprends des tas de choses nouvelles tous les jours. Il fait un temps merveilleux. La vie est belle, si belle. Je prends tout ce qui se présente. Si je reçois beaucoup d'amour, je reçois aussi du non-amour, la haine de X. Mais cela ne me touche pas. Cela ne m'intéresse pas. Ça va aller. Ça me donnera la chance de me sentir plus forte, plus solide dans ma fragilité. Et de choisir, toujours et encore choisir la beauté du monde. D'avancer vers le haut. Je n'ai pas de haine en moi. J'ai beau chercher, j'en trouve pas. Pas de ressentiment non plus. Pas de rancune. Je ne connais pas ces sentiments. Il n'y a que l'amour. Infini. Vertigineux. L'amour vrai ne meurt pas, il ne mord pas.
Ça y est, elle l'a fait. Elle a sauté dans le vide. Légère. Désormais, elle vivra seule et coupée du monde. Elle a tranché net tous les liens. Éloigné les amants, les amis, les parents, les enfants, les chats, les chiens, les voisins, les colporteurs, les facteurs et les témoins de jéhovah. Tous. Elle ne veut plus voir personne. Qu'on la laisse en paix. Elle jette tous les vieux souvenirs qui ne servent à rien, les dessins, l'herbier, les petites boîtes avec des trésors dedans, les fleurs séchées, les bibelots. Brûle les lettres d'amour attachées avec des petits rubans roses et bleus et les vieilles photos de famille, de vacances. Elle dépose des choses dans un coffre à la banque, des choses, et une grosse enveloppe pour les papiers des monsieurs Laloi, le testament et tout, les trucs d'argent et pour dire qu'elle ne veut pas être incinérée, juste enterrée dans le jardin de sa petite maison de Cacouna, elle demande à la vie que le vieux pommier pousse ses racines au travers de sa cage thoracique. Elle rêve de ça. Elle ne veut plus aucune trace des mots des gens qu'elle a connus, morts ou vivants, du passé et du présent. Elle gomme, elle efface. Elle remet les compteurs à zéro pour qu'ils restent à zéro. Elle ne garde que ce qui arrivera à survivre dans sa mémoire jusqu'à ce que celle-ci se fissure et qu'elle la perde, comme tout le reste. Elle ferme aussi tous les abonnements aux magazines, aux journaux, met un ruban gommé sur la fente de sa boîte aux lettres pour que la communication se fasse du dedans vers le dehors et non plus jamais l'inverse. Elle a connu l'éblouissement, l'amour, le don et l'abus : douleur et humiliation. Mépris. Plusieurs fois. Elle vivra loin de tout cela. Qu'on la laisse en paix. La lourde porte de bois se referme. Le serrurier pose des gros loquets, elle ferme. Débranche le téléphone. Elle déclare la guerre aux imbéciles. Elle s'installe dans la résistance. Elle inventera de nouvelles lois. Méthodiquement. Elle ne lira plus rien d'autre que des vieux livres dans des langues étrangères qu'elle apprendra toutes seule avec des dictionnaires. Elle ne travaillera plus. Elle ne fera rien de ses dix doigts. Elle écrira une seule longue histoire à tout le monde, pour tout le monde, pour des inconnus sans visage. Elle écrira une légende. Elle n'écrira à personne ni pour personne en particulier. Elle vivra avec la foule. L'immense foule géante des gens. Elle se donnera à tous en bloc sans rien donner de soi mais en donnant tout ce qui l'a fait elle. Anonymement. Pour sortir faire ses courses, elle porte des lunettes noires, des vêtements noirs et ses cheveux qui lui descendent le long du dos en une longue natte foncée, brillante. Elle ne vivra plus de coups de foudres, plus d'amour, plus d'humiliations ni d'insultes, plus de souverain mépris. Elle ne montre plus ses yeux. Elle est et restera une inconnue sans visage. Une monstrueuse légende qu'elle construit lentement, infiniment et dans laquelle elle vit avec un immense amour absolu et impossible. Elle retire une à une ses billes du grand jeu. Ils ont tous tellement bien tout fait pour lui entrer dans le crâne que la plus petite c'était elle, il avait bien fallu qu'elle finisse par les croire. Au diable la stylistique. La comédie est finie. Elle tire le rideau [rouge]. Elle s'en fout. Ils vont tous crever, de toutes façons. Et puis elle est déjà si vieille, si vieille que c'est plus la peine.
Il me semble que ça fait longtemps que j'ai écrit une page de journal, une simple page, commençant par aujourd'hui, je.
Une page où j'aurais pu écrire : aujourd'hui, je blablabla c'est l'automne mais il fait soleil et chaud comme en été et j'ai travaillé pour gagner ma vie et c'était merveilleux parce que j'ai rencontré des personnes étranges avec des attitudes encore plus étranges et leur vie ah je vous dis pas leur vie est encore plus étrange que celle des personnages auxquels je rêve la nuit [faut le faire].
Oui. Aujourd'hui, le je [de la diariste] aurait pu écrire que j'ai passé une journée folle à avoir les yeux qui pleurent - on dira que ce sont des allergies au pollen - ...mais moi je dis qu'il doit y avoir un fou quelque part qui a épluché des oignons toute la nuit et c'est pour ça qui ça pique et que je pleure.
J'écrirais que ça m'a fait suer de larmoyer sans avoir de chagrin, et puis pour terminer je ferais un petit commentaire [qui ça, moi ?], que le plus fou de mes lecteurs comprendrait tout de travers ou pas du tout. Ou pire, au pied de la lettre.
Il me semble que ça fait fort longtemps, très longtemps, que je n'avais écrit ici que j'en avais marre de ce journal et que j'allais oser poser le point final et le un point c'est tout. Et que j'en prenne pas une ou un à s'y objecter et blablabla.
Bien sûr, j'ajouterais [c'est légitime, la ou le diariste n'essaie-t-elle-t-il pas toujours de tourner les choses à son avantage ?] que c'est parce que j'ai pas le temps, que je veux laisser toute la place au roman que je commence, ou encore mieux travailler à celui qui avance pas assez vite à mon goût, ou pire : finir celui que j'arrive pas à finir parce que [manque de bol] j'ai pas le temps parce qu'il faut que je travaille comme toute le monde [qui travaille], god save the queen.
Il me semble que ça faisait longtemps, très longtemps, que je n'avais pas écrit simplement pour écrire, sans penser plus loin que le bout de mon nez. Pour rien.

J'ai passé une partie de l'après-midi dans un hammam. Je me suis fait masser, huiler. Parfumer. J'ai dormi toute la matinée. Je refais mes forces.
Fatiguée, je cherche de bonnes raisons de continuer ce journal. Je cherche de meilleures raisons de continuer le roman. Envie d'abandonner, de ranger l'ordinateur, les cahiers, les crayons. Ne plus avoir d'autre désir que celui de manger, de dormir, d'aller au hammam. Manger des gâteaux et boire du thé. Devenir très grosse et dodue. Devenir volage, futile. Inutile.
J'imaginerai que ceci est la dernière page de Love and Writing Project. J'imaginerai sans avoir jamais eu d'imagination. Et cela n'a aucune importance. J'écrirai sur l'abandon, voilà tout.
Depuis onze ou douze jours maintenant, je me suis réfugiée, moulée dans mon mode de [sur]vie à toute épreuve : m'enfermer dans la maison pour lire et écrire 24 heures sur 24, prendre des bains, et caetera. Mais pour commencer, pour avoir le droit de me consoler, il a bien fallu que je tombe malade. Pas n'importe quoi, une gRRrrosse bronchite. Et quand je suis malade, bien forcée de rester dans le lit de la chambre, et c'est alors que je peux commencer à me soigner, à prendre véritablement soin de ce corps - juste après avoir tempêté et pleuré toutes les larmes de mon corps - le même. Je n'aime pas avoir de la fièvre. Je ne supporte pas la douleur. Mais le mal du corps naît du mal à l'âme né du manque [mal] de vous. . . Autrement dit, j'ai une grosse peine d'amour et ça me tue. Depuis que c'est fini avec D., je fais ma forte, je me tiens debout mais mine de rien, j'en bave un coup.
À certaines heures de certains jours, je me pense forte, heureuse, guérie. Et puis ploush, je retombe dans le souvenir de nos conversations, dans nos fous rires, dans nos caresses et dans la bulle d'amour que nous avons laissé éclater pour n'avoir pas su la protéger contre la peur. Et ça fait mal en chien. Finalement, je ne vous en veux pas, mais laissez-moi au moins écrire crier que vous êtres un sale type. Le plus sale type de tous les sales types de toutes les planètes réunies du cosmos étoilé que vous voulez même plus regarder. Et puis si vous croyez aux extra-terrestres, ça vous fera champion du plus pire de tous les sales types extra-terrestres du monde entier. Et puis c'est même pas vrai que vous êtes un sale type. Je dis ça parce que je suis en colère et vous le savez bien.

Ce soir je m'amuse. Je tire une carte du jeu de Tarot. Une seule : Le Soleil. Chance.
Écrire n'est rien. Oser le faire implique cette mémoire multipliée et mille fois anonyme, cette voix du dedans qui est la voix de mille autres voix qui crient derrière les portes de l'absurde, pour quelques-uns, de l'éternité, pour tant d'autres.
La véritable littérature est impersonnelle et consignée partout, hors les livres. Elle nous vient du silence.
[Léo Ferré, Préface de Benoît Misère]
J'écris. Je suis la carte tirée de mon beau jeu, le Tarot de Marseille, que je caresse du regard et de la main plus que je ne joue avec. Je suis Le Soleil, foyer de lumière, énigme, mystère enveloppé dans un voile de soie safran.
Je suis les deux jumeaux à moi toute seule ? Pourquoi pas. Je suis ce que j'écris. Je suis le bonheur, je suis le malheur qui fait sortir la larme de l'oeil. De l'oeuf. Je casse des oeufs sans faire d'omelette.
La carte m'écrit la joie, la paix, le talent, l'amour qui dure comme dans les contes de fées. Je suis l'éblouissement, le masque, l'orgueuil et la vanité : j'écris, donc je triche et je trompe. Peut-être que la carte se trompe. Je suis un éléphant qui promène un oiseau sur son dos. L'oiseau a-t-il un nom ? Et si l'oiseau n'a pas de nom, existe-t-il ou pas ? Je fais des milliards d'erreurs. La vérité est dans le silence, à côté des mots.
Je suis la carte, j'incarne Le Soleil, je deviens richesse et réussite. Chance. Séduction. Je signifie la fin des illusions, mais pas la fin du rêve. La vraie fin serait le commencement ? Je suis l'amour et le soleil. Je consigne partout ? Chance. Je passe.

Voilà que je me détacherai de vous comme la feuille d'automne se sépare de l'arbre. Je sais que vous n'allez pas trouver cela très drôle, mais ce n'est pas pour vous que j'écris. Oui, vous avez bien compris. Si je veux continuer d'écrire ici [et ailleurs] je dois faire totalement abstraction de ce que vous pouvez dire ou penser de moi comme personne, ou encore des motivations qui me poussent à écrire, et même de ce que j'écris au jour le jour. Qui je suis, ou les mots que j'écris, cela ne vous regarde pas. Un jour vous avez trouvé ce journal accidentellement, par hasard. Parce que vous vous cherchiez vous. Mais moi, ce n'est pas le hasard qui fait que j'écris. Ni un accident. Et ce n'est pas vous que je cherchais et que je cherche en écrivant. Y avez vous déjà songé ? Êtes-vous au moins conscient de cette profonde différence qui existe entre vous et moi ?
Vivre avec mes désirs et mes rêves et avec les vôtres en plus, et tout ce que vous êtes, cela devient insupportable. Je n'ai pas la force de porter ça en plus de tout le reste. Il me faut abandonner l'idée de croire en votre amour et de croire en l'amour tout court. Définitivement. Je vais dire comme vous : ça fait trop mal. C'est le discours amoureux que j'aurais jamais dû croire. Alors j'y crois plus. Comme vous, j'ai eu mal. Comme vous, je suis blessée. J'ai attendu. Espéré. Tenu le coup longtemps. Je n'aurai plus le courage de recommencer. Avant, je croyais encore en moi, je croyais que j'étais encore capable d'aimer, mais toute seule, c'est impossible. Pour aimer, il faut être deux. Je n'attends plus rien ni de vous ni de personne. Je me casse du grand cirque des amours romantiques.
Et je continuerai d'écrire dans ce journal aussi longtemps que je voudrai, et comme il me plaira. Vous avez lu Une chambre à soi, de Virginia Woolf ? Vous auriez intérêt à le lire si vous cherchez à comprendre ce qui m'arrive, et pourquoi j'ai comme vous dites des crises d'affirmation de liberté [même si je ne suis pas une femme afghane]. C'est que voyez-vous, ma chambre à moi, elle est ici, sur l'Internet, et ailleurs aussi, dans ma maison, dans mes cahiers, et je ne vous inviterai pas à y coucher... encore moins à la partager. C'est ici que j'écris. Sans vous. C'est cela que vous ne supportez pas ? C'est cette liberté-là qui vous effraie ? Je sais que je vous dérange. Et c'est très bien comme ça.
Ce journal que j'ai transformé en « carnets » n'aurait-il pas avantage à jouer l'unique rôle de sismographe pour mon travail d'écriture ? Ainsi, je pourrais me fixer des lignes-guides à suivre, mesurer l'écart qui me sépare des buts que je veux atteindre, m'encourager dans mes progrès, me secouer quand je n'avance pas. Au lieu de ça, je n'arrête pas d'y parler de moi. Pourquoi ?
Les curieux de ma vie privée seraient sans doute déçus que j'arrête de parler de Script, déjà que j'en parlais plus beaucoup. Et les autres, les curieux de voir progresser mon écriture, ça ne les dérangerait sans doute pas.
C'est pas un secret, Le Journal de Script fut un joyeux terrain d'expérimentation pour Épiphanie. Depuis juin, depuis Love and Writing Project, j'ai voulu continuer le journal sans trop mêler l'écriture de fiction à tout cela. Argh. N'aurais-je pas davantage besoin d'un vrai journal-témoin de l'écriture ? Je commence tout de suite ? OK.
Le plus difficile, pour moi, c'est et cela sera toujours de concilier travail et écriture. D. me disait que si je voulais vraiment faire des livres, je n'avais qu'à continuer de travailler le jour et d'écrire la nuit [ben oui, facile...] Selon lui, les vrais écrivains l'ont toujours fait [quel mythe crasseux, n'est-il pas ?] Et il a ajouté que si je ne peux pas écrire la nuit, c'est parce que je dois pas y tenir tant que ça.
Ça me tue des commentaires comme ça. Écrire, c'est un travail en soi. Pourquoi faudrait-il en avoir un autre en plus ? Si j'écris toute la nuit, le matin, je suis fatiguée, et il faut que je dorme un peu. Je le fais parfois, je veux dire : travailler sur mes textes toute la nuit et aller bosser le lendemain après une ou deux heures de sommeil. Mais à long terme, je ne peux pas tenir le coup et c'est l'écriture que je sacrifie.
Le pire, c'est que certaines pages [souvent les «meilleures»] se forgent dans ce maudit journal. C'est ici que ça vient au monde. Alors je ne devrais rien changer ? Accepter ce qui est serait déjà changer quelque chose.
Aveu : toute la semaine j'ai mijoté l'idée de transformer [encore une fois] Love and Writing Project en journal de création. Mais j'ai trop besoin de ce journal pour écrire tout ce que je pense des écrivains et des livres que j'aime. Je ne veux pas sacrifier ça, perdre cet endroit pour écrire ma fascination pour Kafka, Duras, Mansfield, Rilke, Dostoïevski et tous les autres, et pour les vieux contes de fées, les légendes, l'histoire des fleurs ; et aussi mes découvertes au jour le jour : la musique, le théâtre, la peinture, l'opéra. Et relater mes errances dans Montréal, la vie quotidienne et ses riens tout nus qui donnent envie de vivre longtemps longtemps. Et j'ai aussi besoin de ce journal pour mettre en mots mes petits et grands malheurs, mes interrogations métaphysiques, les maladies, le corps, la douleur, mes bonheurs, mes rêves. J'ai envie de m'amuser encore à y déposer les thèmes et les figures qui me hantent et qui sont la matière première de mes textes de fiction. Et je ne me lasserai pas d'y écrire toujours et encore les ébauches de récits et de romans : c'est ça le travail brut sur mon écriture, si pénible, si difficile, celui qui me fait hurler de douleur toute seule derrière cet écran maudit quand il fait nuit noire, quand je sens tout l'univers m'abandonner. Publiquement.
C'est tout ? Non. Je ne veux plus jamais oublier qui je suis. Et je compte sur vous, lecteurs de la première heure, pour me le rappeler si je dérape à nouveau. Moi, y'a rien à faire, j'ai pas de mémoire pour ce qui me concerne.