Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.
Je lis Niels Lyhne, ce roman du grand poète danois Jens Peter Jacobsen, traduit par Tiina Nunnally. Je lis, assise dans un fauteuil vert en rotin sur le balcon, au soleil. Je porte une tunique de soie indienne blanche, teintée très légèrement d'un roux un peu safran. Je suis nu-pieds. J'ai noué mes cheveux sur la nuque avec un large ruban de satin imprimé de motifs multicolores bleu foncé, rose pâle, orange et prune. Je ne peux pas lire longtemps, le soleil me brûle les yeux. Je laisse tomber le livre et je rêve.
Dans ses Lettres à un jeune poète, Rilke avait conseillé à Kappus de lire les livres de Jacobsen. Il lui avait écrit, le 5 avril 1903 :
« Vivez quelque temps dans ces livres, apprenez-y ce qui vaut, selon vous, d'être appris ; mais surtout, aimez-les. Cet amour vous sera mille et mille fois rendu, et quoi que devienne votre vie, il traversera, j'en suis certain, le tissu de votre être, comme une fibre essentielle, mêlée à celles de vos propres épreuves, de vos déceptions et de vos joies. »
Au chapitre trois de Niels Lyhne, Jacobsen décrit quelque chose de magnifique, le désordre de la chambre d'Edele : « ...and farther away lay a pair of leaf-brown stockings, one of them rolled up, the other spread out flat, revealing its shape and the reddish seam along the leg. »
Ce qui est magnifique, en plus de cette écriture unique, c'est que je retrouve dans ce désordre les bas à couture que j'ai cherchés partout avec O. ce printemps.
Sur le balcon d'à côté, ma voisine a transplanté des fleurs sauvages violettes et des fougères dans des paniers suspendus et des grands pots. Je rentre chercher de l'eau pour arroser mes fleurs qui commencent à courber la tête. L'air tiède s'infiltre sous ma tunique et me rafraîchit le bas du dos en caressant ma peau moite. Je sais que je lirai toute la journée.
Matin gris. La brume et l'envie de rien. Nausée. Ouvrir les Sonnets à Orphée au hasard et recopier la première strophe pour rien, pour faire quelque chose de concret. De vrai. Écrire, cela devrait toujours être : écrire des mots qui ont traversé le temps, et rien d'autre. Les autres mots n'ont aucune valeur. Oui. Recopier cette strophe. Ensuite, la lire :
« Veux la métamorphose. Ô sois plus que fou de la flamme,
ce qu'elle te soustrait se transforme en elle avec faste ;
l'esprit qui trame et trace et se rend maître du terrestre
n'aime rien d'une ligne autant que son point d'inflexion. »
Ce qui est bien avec le fait d'écrire les codes html à la main, c'est qu'il faut ajouter des petits signes à l'écriture, et ça lui donne l'air un peu folle, ça lui enlève son ridicule sérieux, quelque chose de sa dureté tragique. Écrire le html ajoute à la dimension jeu de l'écriture. Ça donne du plaisir quand l'acte d'écrire n'en est plus un, parfois.
Je lis les mots de Rilke, je lis la métamorphose de Daphnée. Matin gris-blanc. Ce matin jai mal à ce livre que j'écris, qui est écrit, et que j'essaie de métamorphoser en objet cohérent et intéressant pour d'autres yeux que les miens.
La pile désordonnée de feuillets barbouillés d'encre noire est là. À côté d'elle, une autre pile faite de plans, de griffonnages, de listes d'idées. Des notes.
Quand le jour se lève, quelle pile je prends ? Nausée. Envie de balancer l'ordinateur par la fenêtre. Et puis éclater de rire et prendre un billet d'avion. Partir pour Tombouctou.