Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.
Partout, l'air est à la fête. La Saint-Jean-Baptiste, c'est demain, le 24 juin. J'aime ce grand drapeau bleu à croix blanche avec les quatre fleurs de lis blanches dans les coins.
Je suspends le fleurdelisé à la frise de métal noir ornant le balcon qui donne sur la rue. Je décore la maison avec des bouquets de pivoines, je dresse les tables pour ce soir : longues nappes blanches recouvertes des dentelles de ma grand-mère, assiettes de porcelaine bleu pâle et coupes de cristal. Je fais le gâteau au chocolat et j'allume les bougies. Après le dîner de moules et vin blanc, j'irai sur le Mont-Royal avec W. observer les amours des étoiles.
W. aime nouer des rubans bleu marine dans mes cheveux. Avec sa plume, il me tatoue des oiseaux de Riopelle [avec de l'encre de chine bleue] sur les épaules. Demain, nous dormirons toute la journée.

Il est grand temps que je déniche quelque part ce kimono de soie bleu pâle très pâle avec des dragons roses et oranges dans le dos et sur les seins. Il doit bien se trouver dans quelque quartier chinois [ou ailleurs] de quelque grande ville du monde [ou ailleurs]. Plus que temps. Le temps, ça existe.
Quoi ? Le temps n'existe pas ? Je dois délirer, j'en oublie ma « théorie chérie ». Faut croire que c'est parce que j'ai décidé depuis deux jours, et pour toujours, de rester couchée. Peut-être.
Rester couchée, c'est le maximum que je peux faire maintenant. Et je me demande si je trouverai quelque chose de plus intéressant un jour. Le lit, si ce n'est pas pour l'amour, autant rester couchée. Alors je resterai couchée.
J'avais rêvé de ce kimono au printemps. Déliré même. Et l'idée c'était qu'à force de rêver, le rêve finirait par se matérialiser. Mais ça, ça ne marche pas. Les rêves qui se réalisent, c'est juste à la dernière page des contes de fée qu'on voit ça. Et la dernière page de mon conte de fée à moi, quelqu'un qui disait m'aimer et me protéger forever l'a arrachée. Frouuusht. Déchirée. Il manque une page à ma vie.
Faites pas attention. Pas de panne, pas de déprime à l'horizon : Love fait pas de fièvre et n'a pas attrapé le typhus murin, ni le sida, ni le choléra, encore moins le cancer. Pas de panne [bis] d'écriture non plus : Writing se porte bien. Bof.
En fait, tout va pour le pire dans le plus pire des mondes. Sauf que si je mettais la main sur ce kimono [ou si j'enfilais le kimono de soie bleu pâle très pâle avec des dragons sur les seins et dans le dos sur mon joli corps amoureux], tout irait pour le mieux dans le plus mieux pire des mondes. Vrai. Rien ne serait pas pareil. Mais d'ici à ce que je le retrouve [le kimono], je vais rester couchée.
Rester couchée, c'est le maximum de ce qu'un être humain peut faire quand il a fait tout le reste. Et je me demande si je finirai par trouver quelque chose de plus intéressant un jour. Le lit, si ce n'est pas pour l'amour, autant rester couchée. Alors je veux rester couchée forever.

Un autre jour à rester couchée. Je me lève tard. Très tard. Seulement quand il fait nuit noire. J'allume l'ordinateur. Je plisse un peu les yeux. J'ouvre mon courrier. Ciel et pattes de gazelles ! Je viendrai jamais à bout de toute cette correspondance. J'ai déjà des mois de retard. Angoisse vive. J'aurais peut-être mieux fait de rester au lit.
Horreur. Le téléphone sonne. C'est D. Bris de consigne. Silence. Pourquoi vous me téléphonez ? Silence. Pour rien, dites-vous, parce que j'ai lu vos pages et que j'ai eu envie de prendre de vos nouvelles. Je dis : pourquoi. Vous répondez : pour rien.
Vous ne savez pas pourquoi vous me téléphonez ? Vous voulez savoir si je souffre ? Vous devez bien savoir pourquoi vous pensez à moi ? Non. Pour rien ? Vous en êtes bien certain ? Ça vous mettrait en danger de mort de parler de ce que vous ressentez ? Je ne suis pas comme votre mère, je ne crois pas que les hommes sont tous méchants. Je ne pense pas que vous êtes méchant. Je ne crois pas que votre père était méchant. Impossible. Il ne pouvait pas. Je ne crois pas à ça. Je lui ressemble trop. C'est ce que vous ne me pardonnez pas : ni les livres, ni l'écriture au-dessus de tout. Et la liberté, le corps qui écrit.
Je sais. J'aurais mieux fait de rester couchée. Ne pas répondre à ce téléphone. Cela n'aura servi qu'à me replonger dans la tragédie. Une fois de plus je vous raccrocherai au nez en pleurant. Je moucherai un bon coup. Vite. Retourner me coucher. Vite.
Je me sens bien mieux depuis que j'ai décidé de rester couchée. Quand je me lève la nuit et que je marche dans la maison pour aller à la salle de bain ou respirer un peu d'air frais sur la terrasse, les parquets craquent, les portes grincent et le chat s'affole, il court partout. Je surprends mon reflet au miroir, je sursaute. Est-ce bien moi ? Ce regard trop noir, si brillant, les flammes rouges qui encadrent mon visage, ces longues mèches de cheveux noirs et roux qui volent autour de mes épaules, et l'ombre des feuilles du grand érable brassées par le vent qui se projette sur les murs. Et cette silhouette sombre en robe de nuit porto, c'est moi ? Si. Je suis Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent. Hier, j'étais Susan Sarandon en fuite, juste avant que le camion citerne explose dans Thelma and Louise. Tragédie, comédie. Tragédie.
Facile. Si facile de se prendre en photo. Picture. Cliché. J'aimerais dire comme tout le monde qui se définit en quelques lignes : je suis comme ceci. Je suis cela. Une épithète et quelques images au contour défini, rassurant. Mais voilà. Ça ne colle pas sur moi. Je ne suis rien. Rien de plus qu'un reflet au miroir, une ombre sur un mur, floue. Mouvante. Je suis floue. Une femme floue avec des cheveux noirs, rouges et jaunes en feu. Rouge et floue.
Il faudra bien un jour ou demain le plus tôt possible qu'un amant vienne me retrouver pour m'aimer dans ce lit trop chaud ou je veux rester couchée nue et libre tout le temps [qui n'existe pas]. Il se nommera Emmanuel, Aliocha, Louis, William ou Baldev.
Love and Writing Project c'est mon projet à moi, c'est mon journal, un espace privé et limité à un nombre restreint de lecteurs qui sont curieux devant cette écriture qui sort du quotidien et qui ne sait pas toujours où elle s'en va. Aucun horaire, aucun agenda, aucune attache, aucune obligation. Aucun secret.
Promettez-moi. Jurez-moi. L'amant, les amants ne devront rien savoir de Love and Writing Project. Et il ne faudra jamais rien leur dire concernant Script non plus. Et le lecteur de ces lignes ne répétera mon histoire à personne. Promis, juré ? [répétez après moi : croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer... comme ça, je pourrai vous y rencontrer, arf]
Et puis demain, je vais rester couchée toute la journée. C'est à cette seule condition que le corps peut rester vivant. Et c'est le corps qui écrit. Rien d'autre.

Quel vent cette nuit. Quelle vie. Cette fois c'est moi qui ai pris le téléphone. Et j'ai appelé D. Bris de contrat. C'était pas génial. Je sais. C'était à qui raccrocherait au nez de l'autre le premier. J'ai gagné. Après, j'ai décidé de me lever. La faim. L'envie de lire les dix pages inattendues que W. m'avait envoyées par la poste, lire tranquillement en prenant mon petit déjeuner dans la cuisine, éclairée par le soleil de ce bel automne qui commence.
C'est fini de rester couchée. Fini. Pour le moment, je me suis remise debout. Couru demander à C., mon coiffeur, s'il pouvait faire quelque chose pour moi. Dedans la tête. Il a levé les épaules, souri, ce qui a fait retrousser un peu son joli bouc aubergine. Arf. Il a fini par me couper les cheveux en trois ou quatre vigoureux coups de ciseaux. Clic, clac, clouc. Puis crishhhhss. Il n'a pas eu beaucoup d'autre choix que de laisser les boucles faire ce qu'elles voulaient, pour une fois. J'ai dit : je m'en fiche, je m'en fous de la tête que j'ai. Heureusement qu'il y a le vent. Et tout ce soleil.
Déjà octobre, j'avais oublié. C'est nouveau qu'il fasse un peu froid. Habillée chaudement, j'ai rentré toutes les plantes dans la maison, sauf les tomates cerises encore vertes. Peur que ça gèle. Conclusion : la maison est pleine de feuilles et de fleurs et j'ai du travail sur les bras pour trouver de la place pour tout le monde, domestiquer un peu toute cette verdure.
J'ai mangé. Ce qu'il me fallait, c'était ça : un bon quart de tarte au pomme, encore tiède, saupoudré de sucre vanillé et embaumant la cannelle. Et le coup de fil d'une amie qui m'a raconté mille et une adorables futilités. Et tout cela avec une musique qui fait du bien. Pourquoi pas Les Quatre saisons, dites-vous ? Non. Je préfère les Variations Goldberg, et Gould. Ou encore cette chanson fétiche de Marguerite Duras :
Nous n'irons plus jamais où tu m'as dit je t'aime
Nous n'irons plus jamais, je viens de décider
la la la... la la la di la lé
[oublié les mots, désolée]...comme les autres années.Capri, c'est fini,
Et dire que c'était la ville de mon premier amour
Capri, c'est fini
Je ne crois pas que j'y retournerai un jour
C'est vrai ce que j'écrivais le 2 septembre 2002, vrai que la vie est belle, si belle. Aujourd'hui.

Ce journal, c'est comme la vie. Il y a des jours, il faut porter ça à bout de bras, sinon, on y arrive pas tant ça vous travaille par en dedans. Suffit pour la séance d'analyse.
« On devrait pouvoir tout dire »,
disait Joyce. Oui, mais j'aime pas ça tout dire. J'y crois pas. Tout dire c'est pas possible. C'est quoi le Tout ? Ça prendrait des pages et des pages et on aurait jamais fini. Bien trop conscience qu'on ne dit jamais que ce qui construit notre image, même la plus floue, même la plus tordue, c'est orchestré de l'intérieur et c'est mentir. C'est avec ce qu'on choisit de dire ou de ne pas dire [on pourra s'amuser à changer le dire par l'écrire, c'est pareil] qu'on établit des contours, qu'on donne forme et consistance à quelque chose ou quelqu'un. Et ce qui ne se dit pas parle tellement. L'idée, la meilleure, serait de tout dire en disant le moins possible ? Voilà. Je pense que ce qui ne se dit pas parle davantage que ce qui se crie et se hurle à la face du monde. De toutes façons, ceux qui veulent rien savoir, rien entendre deviennent experts dans l'art de se boucher les oreilles [ou les yeux, c'est pareil]. L'idée, c'est de savoir se taire.
Pourquoi je raconte tout ça ? Pour rien. Et puis ça n'a aucun sens. Aucune importance. Ce que j'écris, c'est rien et je le sais [et vous, arrêtez de faire tsss...]. Mais encore ?
Peut-être parce qu'il a fallu encore une fois changer l'heure, la reculer d'une heure, et que ça fait coucher le soleil à l'heure des poules et que j'aime pas ça non plus.
Peut-être aussi parce qu'Emma a tiré une carte de son jeu de Tarot elle aussi et qu'elle a tiré un Soleil, comme moi. Hasard heureux, comme nous les aimons.
Peut-être aussi parce que je cherche une lettre pour remplacer le W de W et que je ne trouve pas. C'est bête. J'ai arrêté de chercher. Il n'y a que des loups [*W*olf] dans mon écriture [*W*riting]. Angoisse.
Et peut-être aussi parce que j'ai plus de lait pour mettre dans mon café ce matin et que j'ai pas envie d'aller en chercher. J'aurais peut-être mieux fait de rester couchée.