Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.
...le renard incarne l'intelligence et la ruse, et ceux qui l'arborent sur leur emblême possèdent les mêmes qualités.
(Böckler, Ars Heraldica, 1688)
Un jour j'ai dit stop et il m'a dit que mon stop impératif était aussi cinglant que la morsure du renard. Voilà que je ne voulais pas mordre et que mon mot avait mordu comme un vilain renard impératif.
J'ai voulu réfléchir à cela hier soir, prendre le temps d'y penser et j'ai fait chauffer un bol de lait et quand le lait a été bien chaud, je l'ai sucré avec de la confiture de roses et j'ai ajouté un peu de cynorrhodon et le lait était tout rose.
Un peu plus tard j'ai entendu des coups toc toc toc à la porte qui donne sur la rue. Qui cela peut-il bien être à cette heure me dis-je, mais il était déjà passé onze heures du soir et j'étais bien installée dans mon lit en train d'écrire une histoire dans mon cahier en buvant le lait chaud à l'églantine. Je fis néanmoins l'effort de me lever et d'aller ouvrir la porte à l'inconnu du soir. C'était toute une surprise.
C'était Charlemagne, le grand frère de ma mère qui était beaucoup plus jeune qu'elle, bref, c'était mon vieil oncle barbu qui porte un anneau d'or à l'oreille droite et des bottes de cuir rouge été comme hiver et qui ne vient pas souvent me rendre visite. J'ai toujours pensé que dans une autre vie il avait dü être élevé par une louve ou une renarde. Et en plus, il est roux.
Charlemagne le dix-huitième [c'est le surnom que je lui donne en cachette] arrivait au bon moment. Il s'installa dans le grand fauteuil de la chambre et je repris ma place dans mon lit et il se mit spontanément à m'expliquer toutes sortes de choses que je devais savoir au sujet du renard tout en s'allongeant les jambes pour reposer ses grands pieds sur le bord du lit.
La suite plus tard...

Charlemagne [le dix-huitième] m'expliqua que le renard, autrefois appelé goupil, est vite devenu le symbole de la ruse et de l'astuce perfide. Si vous dites astuce je veux bien, mais je ne suis pas d'accord avec votre épithète perfide. Alors il dit attends un peu, attends la suite.
La couleur rousse du renard te rappelle celle du feu ? Sache que cela a suffi pour qu'on donne à messire renard une place de choix dans le cortège qui accompagne le diable à côté du lynx et même de l'écureuil. Et ça va plus loin, dans la Rome antique, le renard était lui-même un démon du feu. Et quand c'était la fête de la déesse Cérès, pour empêcher que les céréales ne brûlent, on accrochait des flambeaux allumés à la queue des renards et on les chassait à travers les champs. Pauvres petits renards dis-je, c'est pas de leur faute si leur pelage est roux.
Mon oncle éclata de rire et il raconta qu'autrefois, on dessinait une étoile de mer rouge sur les portes avec un large pinceau trempé dans du sang de renard et cette coutume était censée éloigner le mauvais sort sur toute la maison et toute la famille au grand complet. J'aimerais bien avoir une étoile de mer rouge sur ma porte pour chasser le mauvais sort dis-je c'est une excellente idée, mais jamais au grand jamais vous ne verserez le sang de ce renard. Prenez plutôt mon rouge à lèvres Rouge Rubis Lancôme.
Et alors Charlemagne le dix-huitième se leva du profond fauteuil moelleux après avoir baillé deux ou trois fois car la fatigue commençait à le gagner et il dessina une splendide étoile de mer avec mon rouge à lèvres Rouge Rubis Lancôme sur la porte de la maison, il dit il sent très bon ce rouge à lèvres-là et puis il se rassit et, allongeant les jambes, il mit ses grands pieds sur le bord de mon lit, alluma une cigarette, et se remit à me raconter ses histoires de renard.
Et cela m'enchantait même si je les ai déjà entendues cent fois. La suite demain, ou ce soir tard...
ISATIS n. m. - 1740 ; mot gr. « pastel » (1765) Renard polaire à la fourrure grise en été, blanche en hiver. Renard bleu. « le renard bleu, connu zoologiquement sous le nom d'isatis [...] est noir de museau, cendré ou blond foncé de poil, et nullement bleu » (J. Verne)
P. me dit que «Isatis c'est joli, aussi joli que goupil, et plus féminin.» Il y a des jours où je me demande ce qui est féminin en moi. Il y a des matins, comme ce matin, je serais un homme ou une femme et ça serait pareil. Pour faire ce que j'ai à faire, dire ce que j'ai à dire aujourd'hui, il n'est pas utile d'appartenir à un genre plutôt qu'à un autre. À l'intérieur, je ne sens aucune différence et ça m'est totalement égal. J'aime bien le mot isatis, et j'aime aussi goupil. J'aime les deux, je garde les deux.
J'ouvre une parenthèse aux histoires de mon oncle Charlemagne. On ne comprend pas. Comprendre. Je serais portée à dire c'est pas grave de pas tout comprendre ce que je ne comprends pas toujours moi-même. Est-ce qu'on écrit pour tout comprendre. Est-ce qu'on lit pour tout comprendre. Je ne crois pas. Il ne faudrait peut-être pas en arriver là. Mais il est difficile de passer par-dessus de telles réflexions.
Les lecteurs, on ne peut pas les oublier et on n'écrit pas directement pour eux, enfin avec le temps, on se fait un ou des lecteurs en dedans, des méchants et des gentils, des indifférents et d'autres, il y en a de toutes les sortes, et au moins un, le plus fort, celui qui t'aime le plus et qui t'encourage tout le temps, qui dit vas-y dis-le écris comme tu cries comme tu veux. C'est bon d'arriver à avoir ce lecteur à la fois aimant et critique en dedans de moi et de trouver ce que moi seule pourra arriver à écrire avec mes propres mots, pas ceux des autres, c'est difficile à expliquer et on écrit pour soi à travers eux, on a toujours besoin des autres pour écrire ou pour faire n'importe quoi.
Avoir des lecteurs tout de suite ça aide à écrire, c'est très stimulant, et il ne faut pas trop essayer de se mettre à leur place non plus, c'est un peu comme s'imaginer parler devant des gens et faire abstraction qu'ils sont là, pour mieux se concentrer pour les rejoindre, ou encore c'est comme jouer à colin maillard les yeux bandés et marcher en tâtonnant, une fois tu touches une personne, une fois tu crois qu'ils sont tous partis et une fois ils t'entourent et te serrent dans leurs bras et ils te font du bien et puis les jours où tu touches le vide autour de toi et que tu ne sens rien, tu penses qu'il n'y a plus personne mais c'est précisément à ce moment-là qu'il faut «savoir» qu'ils sont là malgré tout, c'est juste parce qu'on a un bandeau sur les yeux qu'on les voit pas, et finalement, je crois que c'est jouer à collin maillard écrire.
Je dois avoir de la fièvre, ce matin. Je me suis amusée avec Paint Shop hier et j'ai réussi à mettre un cadre sur la tête de mon renard, ça lui donne l'air presque humain et j'imagine les lecteurs qui vont rire et d'autres qui vont dire elle est cinglée celle-là et d'autres qui vont dire que c'est stupide ou insignifiant et d'autres seront totalement indifférents et c'est ça que je veux : m'amuser à mettre un cadre sur la photo de mon renard comme si c'était une vraie personne et qu'il reste un vrai renard quand même. C'était important de faire cette image-là, je l'avais «vu» avec la tête dans un cadre doré et j'avais besoin de la créer, et puis de l'exposer ainsi aux regards comme s'il était sur un mur de la maison parce que c'était comme ça que je pensais à lui. Au fond, on fait ça aussi quand on écrit. Écrire c'est mettre un cadre sur la photo d'un renard.
Je dois faire de la fièvre pour écrire des choses comme ça. Je reprendrai les histoires de Charlemagne plus tard.
...on dit de étoiles filantes qu'elles sont des «renards célestes»
Les renards ont longtemps été perçus comme des animaux particulièrement sensuels à tel point que les gens fabriquaient des aphrodisiaques infaillibles en ajoutant un peu de testicule de renard dans du vin. Et pour augmenter leur pouvoir de séduction, les hommes se nouaient une queue de renard autour du bras. Autrefois est fini. Et plus personne ne rencontre de renard nulle part, plus personne n'a jamais vu de renard de toute sa vie. Les gens ont bien d'autres chats à fouetter que de s'occuper des histoires de renards. Je crois qu'ils ont tort. Mais je peux me tromper, parce que tout le monde peut se tromper, surtout ceux qui énoncent de grandes vérités la queue entre les jambes en courtisant leur propre basse-cour pour se rassurer, et je serais bien la dernière à les blâmer de se priver de courtiser et de séduire, quoi que...
Charlemagne le dix-huitième, mon oncle chéri, me racontait aussi qu'autrefois on racontait que les renards pouvaient vivre mille ans et qu'ils développaient, grâce à leurs neuf queues, des facultés particulières de séduction.
Il me racontait aussi que les femmes-renards ne changeaient jamais de vêtements et que pourtant ceux-ci demeuraient toujours propres, on n'a jamais su exactement pourquoi. Ces femmes étaient vues comme de fascinantes séductrices, capables de dévorer, sous l'assaut de leurs désirs érotiques effrénés, les dernières forces des hommes qui avaient succombé à leurs charmes.
Quoi qu'il en soit, les histoires de Charlemagne n'intéressent plus personne, mais ça ne fait rien, elles ne cesseront jamais d'enchanter et de charmer Annie Strohem.
