Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.
Déjà la cinquantième page. Quand je dis que le temps n'existe pas, ce n'est qu'une théorie comme une autre. Le temps passe trop vite et en même temps il se traîne comme un escargot. Il faudrait plutôt dire que le temps est immobile.
Il me semble que je viens tout juste de commencer Love and Writing Project et pourtant j'ai déjà écrit cinquante pages avec ce sentiment que je n'ai encore rien écrit de valable, rien qui se tienne. Que je n'ai pas encore vraiment commencé le vrai « Projet » qui m'inspirait tant il y a quelques mois. Ces pages ne sont que des fragments épars au milieu de nulle part.
Cela n'a aucune importance.
Ma lanterne chinoise donne une drôle de couleur aux nuages. Elle est si belle que je l'allume en plein jour. Elle se balance au vent. Doucement. J'ai accroché la petite cloche japonaise en-dessous. Ça tintinabule au moindre coup de vent.
Rosa vient dîner ce soir. On mangera des saucisses grillées sur du charbon de bois. On mangera dehors à cause de la chaleur et parce que c'est l'été pour quelques semaines encore. On s'imagine qu'on est en Chine avec l'air chaud, la lanterne et le brasero qui lance des flammes oranges tellement haut, tellement loin : je crains qu'un coup de vent un peu fou ne mette le feu à ma lampe couleur coucher de soleil [n'empêche que ça serait beau]. Mais non. Le feu se calme. Rosa rit, elle rit de cette histoire de coccinelles et de brugnons dans le journal.
Je l'apprends tout juste : Rosa lit mon journal depuis le premier jour. Elle m'avoue l'avoir trouvé par hasard en cherchant un truc sur Google et deviné assez vite qui était Script. Elle admet ne pas être la seule de la bande à le lire depuis l'été 2001 ou avant. Je comprends tout maintenant. Je comprends les petits coups de fils gentils mais discrets quand j'écrivais une page un peu triste. Je comprends le silence du téléphone quand je sentais le besoin de me retirer dans ma bulle pour écrire Épiphanie, ou concocter Love and Writing Project.
Vers les mois de mai et juin et toute cette histoire avec X., elle dit : « on s'est fait du sang d'encre pour toi.» Ainsi, les amis veillaient de loin...
C'était peut-être Rosa, la coquine, qui m'avait joué le tour de « Maman elle aime pas les brugnons » au téléphone. Peut-être, mais elle n'avouera jamais. Elle se cache le nez dans son livre, à moitié morte de rire, pendant que je prépare la salade. Ah, avec les amis que j'ai, vraiment, j'ai beaucoup de chance : pas besoin d'ennemis...
L'erreur, c'est comme l'alcool : on est très vite conscient d'être allé trop loin [...]
En fait, les gens qui s'obstinent dans leurs torts sont des mystiques : car ils savent bien, au fond d'eux-mêmes, qu'ils investissent à trop long terme, qu'ils seront morts avant la caution de l'Histoire, mais ils se projettent dans l'avenir avec une émotion messianique, persuadés qu'on se souviendra d'eux - qu'au siècle d'or des alcooliques on dira : « Machin, pilier de bar, était un précurseur », et qu'à l'apogée de l'Idiotie on leur vouera un culte.
[Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux].

Oui, oui, ma coquillette, tu peux toujours rêver du jour où un savant fou va t'insérer une puce qui te permettra de ne piquer que les imbéciles, les gros cons, les pédophiles, les batteurs de femmes et d'enfants, les brutes et les sales types. Oups, désolée pour les pléonasmes. C'était une blague. Et qui n'est pas de moi en plus. J'ai encore lu Grosse fatigue et son histoire du « moustique anti-cons », je l'ai trouvée sublime. J'ai joué un peu avec l'idée en l'adaptant au contexte nord-américain. Sans perdre de vue qu'on est tous l'imbécile de quelqu'un. Pauvres moustiques.
Plus sérieusement, c'est ce petit moustique qui est infecté par le Virus du Nil Occidental et qui fait peur en ce moment à plein de gens qui ont la phobie des bébêtes. Avec Rosa hier soir, on a trouvé plusieurs sites intéressants sur le coquillettidia perturbans, dont :
La page de Wayne J. Crans, du New-Jersey, et son article qui traite de la question ;
...la page du Notheastern mosquito control association, par Peter J. Bosak, au Nouveau-Brunswick ;
et puis il y a cet article dans Le Soleil, qui parle aussi de la dengue, en plus du VNO... L'histoire est à suivre.
Moi, je trouve cela étrange. Les moustiques piquent les oiseaux. Et les oiseaux meurent. Ils piquent aussi les chevaux et les humains qui, eux, attrapent une sorte de rhume, certains font une encéphalite, mais tous n'en meurent pas. Pourquoi ? Développerions-nous une tolérance à la piqûre des moustiques ?
J'imagine que oui. C'est comme avec les gens finalement. Les crétins qui débitent des imbécillités sur leurs voisins à chaque trois phrases, à un moment donné on ne les entend plus. Les propos bêtes et insignifiants n'ont de prise sur rien. Ils ne signent que l'impuissance à parler intelligemment et les yeux dans les yeux, en face. Les propos bêtes et méchants se plantent dans le dos des gens. Comme un couteau. C'est bas et lâche. Et vient un jour où plus personne ne s'intéresse aux imbéciles. Ils sombrent dans l'oubli général. Mais plus on les oublie, plus ils cherchent à attirer l'attention. Logique. Ils veulent passer à l'Histoire, quitte à faire la une des petits journaux à potins.
« ...une sorte de rage dont l'origine est étrangère à l'ivresse oblige à continuer. Cette fureur, si bizarre que cela puisse paraître pourrait s'appeler orgueil : orgueil de clamer que, envers et contre tout, on avait raison de boire et raison de se tromper. Persister dans l'erreur ou dans l'alcool prend alors une valeur d'argument, de défi à la logique : si je m'obstine, c'est donc que j'ai raison, quoi que l'on puisse penser. Et je m'obstinerai jusqu'à ce que les éléments me donnent raison - je deviendrai alcoolique, j'achèterai la carte du parti de mon erreur, en attendant que je roule sous la table ou que l'on se fiche de moi, avec le vague espoir agressif d'être la risée du monde entier, persuadée que dans dix ans, dans dix siècles, le temps, l'Histoire ou la Légende finiront par me donner raison, ce qui n'aura d'ailleurs plus aucun sens, puisque le temps cautionne tout, puisque chaque erreur et chaque vice aura son âge d'or, puisque se tromper est toujours une question d'époque. »
Cette citation est tirée, comme celle d'hier, du Sabotage amoureux, dévoré une deuxième fois cette nuit.