Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.
Voilà que je me retrouve envahie de minuscules fourmis qui mesurent à peine 3 millimètres de longueur. Envahie est un bien grand mot. J'en ai vu quatre rôder par ici.
Mais s'il y en a quatre ou cinq qui sont visibles, je sais qu'il doit y avoir une petite armée planquée quelque part, et j'ai enfin trouvé où : les acharnées marcheuses sortent d'une plante qui a passé l'été dehors et que j'ai rempotée ce matin.
J'ai repris ma lecture du Journal de Kafka, abandonné à la page cinquante l'été dernier. Je ne me souviens plus pourquoi [ou pour qui]. K. me manquait. Pour le lire, lui, j'ai toujours envie comme quand j'avais quinze ans d'accrocher sur mon front ces petits cartons que l'on place aux portes des chambres d'hôtel : Prière de ne pas déranger.
Et mes fourmis ? Pas grave. La plante aux fourmis est un pamplemoussier que j'ai fait pousser à partir du noyau d'un fruit dégusté il y a quelques années, abondamment recouvert de sucre granulé blanc, qui était très bon, merci, et qui mesure maintenant 90 centimètres de hauteur [pas le fruit, la plante]. Je mesure la progression de mon oeuvre régulièrement en faisant des marques sur le mur.
Elle n'a pas l'air trop malade, mais qui sait, je ferais bien de la nettoyer de ces petites bestioles qui servent pas à grand chose dans une maison. Allez hop sous la douche les fourmis.

Journal de Goethe. Une personne qui ne tient pas de journal est dans une position fausse à l'égard du journal d'un autre. S'il lit, dans le Journal de Goethe par exemple : 11.1.1797. - Passé toute la journée chez moi à prendre diverses dispositions, il lui semble qu'il ne lui est encore jamais arrivé de faire aussi peu de choses dans une journée.
K. portait, selon la mode de son époque, un veston et une cravate bien coincée sous un faux col rigide, et très blanc, les coins attachés avec de petites épingles dorées. Il avait un regard noir vraiment perçant, très triste. Sur la photo illustrant la couverture du Journal [et un peu différente de celle-ci], ses oreilles ont l'air décollées, et le nez assez long descend droit ; est-ce un nez aquilin ? Il semble remonter un peu vers le bout... Ses pommettes très hautes font paraître le menton plutôt fin et les joues creusées. Les lèvres sont minces et déployées comme les ailes des oies sauvages. J'aurais aimé voir K. en photo debout. Le voir en vrai. Savoir s'il était grand, si son dos était un peu voûté, et si la peau à l'intérieur de ses mains était aussi douce que celle de Nietzsche. Savoir s'il était gentil et s'il aurait accepté de m'écrire des lettres très longues comme à Milena. Ce n'est pas de la curiosité à proprement parler, mais bien plutôt de l'amour.
Une personne qui n'écrit pas, et qui n'écrit pas de journal non plus, est dans une situation encore plus fausse à l'égard du journal d'une personne qui écrit.
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Aujourd'hui, je commence à apprendre le russe sérieusement. Dans un gros dictionnaire. Et quelques livres. Le ciel est gris presque blanc. Il faut que je sorte de cette maison. J'ai commencé à déménager Emma sur Blogstudio. Est-ce mieux que Blogger ? Sans aucun doute. J'en peux plus de Blogger, c'est trop plein de pannes et de bogues. Hier j'ai dit : c'est fini. Pour commencer, on s'occupe de L'[In]dicible. Ensuite on déménagera les Carnets rouges. Da.
Le souffle court. Ennuis de santé. Envie de recréer l'illusion d'écrire pour elle, juste pour elle. La carte du monde est à l'envers. La grande mascarade l'écrase. Elle disait qu'elle avait mal comme si on l'avait rouée de coups. Je lui ferai du café noir. Avec beaucoup de sucre de canne. Je lui donnerai un long bain bouillant en prenant bien soin de faire déborder la baignoire à la façon du Saint-Laurent. Elle se lavera le coeur dans la mare des larmes. Après ce samedi de sabbat, jamais au grand jamais, jamais plus elle ne vous laissera lui faire du mal, je vous le jure. Elle gravera votre nom sur une pierre et elle la jettera en bas du pont Jacques-Cartier. Et si c'est pas assez, elle ira la jeter en bas du Grand Canyon. Elle aura pris soin de suspendre devant la scène le grand rideau de velours rouge sombre. Elle aura placé mille longues bougies de cire blanche dans les vieux candélabres en laiton à neuf branches. Dans une heure exactement elle les allumera une par une. Et quand le théâtre sera ruisselant de lumière, cela signifiera qu'un monde nouveau a été créé. Juste pour elle. Toc toc toc. Le rideau s'ouvre. Elle danse.
Connaissance totale de soi-même. Pouvoir encercler l'étendue de ses capacités, comme la main enveloppe une petite balle. Prendre son parti de la plus grande déchéance comme de quelque chose de connu, à l'intérieur de quoi on reste encore élastique. [Journal de K., 8 avril 1912]
Bientôt 15 heures. Je suis sortie faire des courses au centre Rockland malgré la toux et la douleur partout. Je fais comme hier, je fais comme si j'étais en forme. Vu des pères Noêl énormes. Acheté trois pyjamas. Fait trop froid pour coucher toute nue. Et puis si je m'habille pour dormir, peut-être que je guérirai, qui sait ? Un autre avantage, c'est que je vais pouvoir vivre en pyjama jour et nuit. Et puis, heureux hasard, j'ai eu un vrai coup de coeur pour une petite écharpe en fausse fourrure noire qui coûtait une fortune. Si douce. J'ai pensé c'est du luxe, j'achète pas ça, j'en ai pas «vraiment» besoin. Moi et ma logique. Je pourrais pas m'adonner à des obsessions moins souffrantes que l'écriture et l'amour, compulser comme les autres femmes dans des trucs dingues comme manger trop ou acheter des tas de choses inutiles ? Peut-être que ça me ferait du bien. Depuis que je suis sortie du magasin, j'arrête pas de penser à cette fourrure. Elle me manque. Et puis j'aurais été beaucoup plus jolie pour dormir, ce soir, avec mes trois pyjamas.