Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.
J'ai peu dormi la nuit dernière. Peu n'est pas le mot juste. Entre deux et six heures du matin, j'étais dans mon lit et j'avais les yeux fermés. Avant deux heures, plus précisément entre 22 heures et deux heures du matin, j'ai écrit. Et puis vers deux heures du matin et quelques, je me suis couchée. Je me disais : il faut que je dorme, donc je dors. Un leitmotiv qui me retenait là, enchaînée à ce lit comme pour un voyage forcé au fond d'un container dans un cargo géant sans horaire ni destination, infesté de rats, fuyant un pays où la guerre a tout rasé et espérant au bout de mes peines mettre le pied sur un sol accueillant dans un monde nouveau, doux et civil, que j'étais certaine de voir se lever en même temps que l'aube. Naviguant ainsi, je sombrai dans une sorte d'état trouble comme de la vase. Je m'enlisai là-dedans et je restai là sans bouger presque, la tête incrustée dans l'oreiller, trop épuisée et nauséeuse pour émerger, me lever, et faire quelque chose d'utile. À six heures, je me suis levée et j'ai écrit.
[...]
La chaleur d'aujourd'hui était étouffante. C'est bon.
[...]
J'ai finalement acheté du poison pour exterminer mes fourmis. J'ai pensé à Emma Bovary. S'exterminer soi-même avec de la poudre, c'est plus propre et puis il me semble que ça doit faire moins mal qu'avec un pistolet ou un couteau de cuisine. Si je mangeais cette poudre, est-ce que les fourmis me grignoteraient toute et qu'après elles seraient mortes elles aussi ? On ferait d'une pierre deux coups ?
Image : une diariste du web bouffe du fourmicide jusqu'à ce que suicide corporel s'ensuive comme la grande Emma Bovary, mais en l'écrivant tout le long et de tout son long avec ses dix petits doigts. A-t-on déjà assisté à la mort de la diariste en direct ? Je veux dire live écrite à mesure ? Une magnifique page où la [ou le] diariste décrirait avec foule détails morbides chacune des phases de son agonie sur le plancher du salon, couchée à côté de son clavier pour pitonner et bidouiller jusqu'à son dernier soupir, juste à côté des grosses plantes tropicales pleines de maladies ? Si quelqu'un a déjà vu un journal comme ça sur l'Internet, prière de me laisser un commentaire avant que lesfourmis ne grignotent cet ordinateur.
Un jour, j'ai écrit dans Le Journal de Script :
La vie m'a appris qu'on a besoin de se brûler vif parfois pour naître à soi-même, s'enfoncer en soi vers le cristal, la fissure. Et soudain de ce grand lac sombre s'envole un oiseau de feu.
En octobre 2001, j'étais amoureuse de Jack et j'écrivais quelques réflexions sur la liberté d'être et de s'exprimer. Quand je relis cette page, je repense à la robe noire, au deuil. Je porte encore beaucoup de vêtements noirs, même en été. Encore hier, en revenant du travail, j'ai rencontré mon image dans le miroir et j'y ai vu le portrait d'une femme en deuil. Pourtant, je ne porte le deuil de personne. Simplement, j'aime le noir, j'aime porter cette jupe noire qui est doublée de satin [noir] avec un corsage [noir] en dentelle sans manches. C'est doux et soyeux quand je marche, ça fait des petits froufrous qui ne s'entendent pas mais je sais qu'ils sont là. Cette jupe est ouverte sur le côté gauche en bas et ça montre un peu le genou. Ainsi, je peux faire des longs pas et avancer plus vite.
Quand je porte du noir, mon visage paraît plus pâle alors je mets du rouge à lèvres plus foncé, plus rouge tendre, et je me maquille un peu plus. Je regarde les fleurs et les nuages, et les feuillages des grands érables de la rue Bernard qui embrassent et lèchent les fenêtres des maisons. Je parle aux bébés et aux petits chiens parce que les gens parlent à leur téléphone.
Et je transporte partout mon grand sac de cuir rouge [sur l'épaule] avec mon journal et plein de livres et des crayons dedans. C'est pour aller lire et écrire au parc en attendant d'avoir mon portable et de transporter Love and Writing Project dans mon sac. Pour écrire dehors en ligne et ne rencontrer que des vraies personnes en chair et en os qui ne savent pas encore écrire sur l'Internet. Je leur dirai que j'écris des histoires. Que j'écris parce que j'aime ça et que tout le reste je m'en fous. Que je ne me prends pas au sérieux. Que j'espère ne jamais être contaminée par le virus de la vanité et de l'autosatisfaction. Et que par dessus tout j'aime vivre, j'aime le noir. Et les étoiles.
Cette chaleur qu'il fait dehors est divinement agréable. J'ai pas envie d'écrire, mais de jouer.
Il y a quelques semaines, par curiosité, pour voir un peu ce qui amène les gens vers Le journal de Script quand ils cherchent dans Google, j'ai relevé la liste des mots qu'ils avaient tapés. Voici les 33 premiers. Ça devait être au mois de mai ou quelque part par là. J'ai pas noté le jour mais j'avais conservé cette liste dans mon cahier à reliure spirale, le cahier de bord pour mes bidouillages informatiques autodidactes. Je la recopie ?
C'est fou, on recopiant ces mots ici, j'écrivais mentalement une réponse pour chacun. C'est quoi mes réponses ? OK. Je vous les mets entre crochets.

C'était juste un jeu, pour jouer. Pour trouver ça drôle [lire : comprendre] il faut presque avoir lu le journal de Script dans son intégralité et s'en souvenir [almost].
Écrire ce que je fais au moment où cela se fait reviendrait au même que d'arrêter le temps. Jouir du moment et le capturer vif pour immédiatement, instantanément, le mettre en mots. Le reste du temps je ne peux jamais écrire que ce qui est mort, ce qui est déjà vécu, passé - terminé - . Cette envie qui revient tout le temps d'écrire dans le journal pendant que je fais quelque chose, d'écrire - absolument tout - , de trans-crire, de traduire les sensations, l'événement, le parfum. Non pas bêtement écrire pour écrire : « en ce moment je fais l'amour », mais laisser les mots sortir du corps anéanti de plaisir [par exemple]. J'écris ceci sur un banc de Central Park. Sur le banc à côté de moi : une jeune femme dans la vingtaine, très troisième république, écrit son journal; à droite, un acrobate qui grimpe dans les rideaux rouges, très cirque du soleil, est installé à dix bancs plus loin et promène sa caméra sur les images, choisissant soigneusement à l'avance celles qui deviendront ses souvenirs de voyage. En face, un terrain de football (?) piqué d'arbres en fleurs. J'écris ces mots le lundi premier avril 2002 à Central Park, assise parmi les jonquilles jaunes, blanches, les bourgeons vert tendre, le soleil, et les joggers.
Écrire un journal c'est un peu comme se regarder dans un miroir. L'objet peut être une belle surface polie avec un cadre doré ouvragé, ou encore très moderne et sans cadre du tout. Les anciens miroirs étaient en métal et aujourd'hui on fait les miroirs avec du verre étamé. L'objet sert à réfléchir la lumière, à refléter l'image des personnes ou des choses.
Quand on se regarde dans un miroir, on dit parfois : se mirer. Se mire-t-on dans son journal ? Et comme les miroirs, existe-t-il un journal déformant, grossissant, de poche, mural, un journal ameublement, une psyché ? Pourrait-on parodier Mallarmé et dire : Ô journal ! Eau froide par l'ennui de ton cadre gelée... ?
Si je pousse un peu plus loin l'analogie, je me demanderai s'il pourrait y avoir un journal ardent comme il existe un miroir ardent, sorte de miroir concave qui peut faire enflammer des objets par la concentration des rayons solaires. J'aime cette image.
On trouve aussi des miroirs magiques, qui sont censés faire apparaître des personnes ou des choses absentes; et des miroirs aux alouettes qui sont des engins composés d'une planchette mobile munie de petits miroirs que l'on fait tourner et scintiller au soleil pour attirer les oiseaux. Cela nous fournit donc deux autres possibilités : le journal magique où on peut tout faire apparaître, et le journal aux alouettes pour attirer les vrais oiseaux avec des plumes... J'aime moins le sens figuré, mais ça aussi, ça doit bien exister quelque part !

Dans mon petit jardin sauvage, j'ai trouvé une nouvelle fleur, elle est bleu-violet. Elle se nomme Specularia perfoliata et pousse partout ici, sur la côte est du Canada et des États-Unis. Cette fleur a un très joli nom en anglais, c'est la Venus's Looking-glass (© Daniel Reed). Les noms de fleurs ont quelque chose de divin et d'un peu fou : Miroir de Vénus ! Et c'est à cause d'elle, c'est à cause de cette fleur-là que j'ai vécu ce petit délire matinal au miroir : un délire bleu.
Je crois sincèrement que la plus belle page de journal [de vie] ne sera jamais écrite car elle est écrite depuis toujours dans le secret de mon coeur. Et toutes les autres pages sont une tentative ultime d'écrire celle-là, d'écrire l'essentiel, le plus beau, ce qui compte au moment où je le vis, le jour qui passe. Seul celui qui est près de mon coeur et qui partage cette vie que je vis dans la grande maison avec des planchers de bois qui craquent peut la lire sans que j'aie besoin de la mettre en mots. On ne pourrait jamais écrire «vraiment» tout ce qu'il y a dans le coeur. C'est toujours le plus beau qu'on écrit pas, cette lumière qui est en dedans et qui s'allume parfois.
Quand j'écris ici, je ne fais rien de plus que coller des mots sur un écran d'ordinateur. Immédiatement je peux les lire. Ensuite je les fais voyager jusque sur un réseau où ils sont captés et relayés et recopiés sur d'autres écrans d'ordinateur où d'autres lecteurs que moi peuvent les lire le même jour, dans la minute qui suit.
Ce n'est pas comme sur le papier. Sur l'Internet, les mots sont comme des oiseaux qui voyagent. Ils s'exposent un moment aux regards et puis ils disparaissent. Les mots-écran sont in-tangibles, on ne peut les toucher du doigt, ils n'appartiennent vraiment à personne. Sur certains écrans, ils ne peuvent même pas être lus. Et si je les retirais du réseau, ou si quelqu'un les détruisait, ils ne seraient plus là, ils n'existeraient plus à part dans la mémoire des gadgets qui stockent et cachent les textes.
Un homme est mort : son corps n'est plus que poussière
Et les siens ont disparu de cette terre
C'est un livre qui fera revivre sa mémoire
Dans la bouche de celui qui le lit.*
Quand j'écris sur du papier, je ne fais rien de plus que coller des mots sur du papier. Mais ce papier pourra être recopié plusieurs fois et devenir un livre et se retrouver un jour entre les mains des personnes qui le liront et il se retrouvera sur les rayons d'une bibliothèque. Il voyagera ainsi partout dans le monde porté par des feuilles. Il pourra être noyé, brûlé, ce sera un objet véritable avec un corps et un âme. J'aurais beau essayer, je ne pourrais jamais retracer et retirer de la circulation les livres que j'ai écrits. Si je publie une deuxième fois le même livre, je pourrai toutefois apporter des modifications au texte initial. Un auteur a le droit et le devoir de faire les changements qu'il veut à ses propres textes. Comme un lecteur a le droit de comprendre comme il veut le texte qu'il est en train de lire.
Cependant, les mots que je colle sur l'écran de l'ordinateur, ceux de l'Internet, peuvent-ils être les mêmes que ceux que je colle sur le papier pour en faire des livres ? J'ai longtemps pensé que oui. Et depuis peu, j'ai compris que non.
Et depuis que j'ai compris cela, je remets en question l'écriture telle que je la pratique sur l'internet. Je médite ici uniquement sur la sorte d'écriture qui est la mienne, sur ce que j'écris, moi. Mon commentaire n'analyse pas et ne vise pas le contenu des publications des autres auteurs de journaux et de blogs. Chacun fait ce qu'il veut, comme il veut, selon ses objectifs et ses capacités à gérer la chose. Si j'écris mes réflexions aujourd'hui, c'est tout d'abord pour m'aider à y voir un peu plus clair et en même temps éclairer mes lecteurs sur ce qui se passe.
Donc, je réfléchis et médite sur la nature de me textes, et sur les échanges avec les lecteurs, sur ce que je transforme en mots et au destin qui attend ces mots. Ce n'est pas pour rien que j'ai suspendu la publication du Journal de Script. Je veux bien sûr le déménager dans mon nouvel espace où se trouve scriptocentris.org. Mais il y a autre chose : plus j'y pense, plus je crois qu'il sera nécessaire que je révise attentivement le Journal avant de le republier. Je suis la seule responsable de ce que contient ce journal. Il n'est pas là pour écrire l'histoire, surtout pas. Ce n'est qu'un journal, une infime partie de mon histoire à moi, de ma vie et ce n'est pas moi. Ce sont des mots.
Quand on écrit un livre, on a le temps de construire le manuscrit, de le relire après l'avoir laissé déposer, de sorte que, lorsqu'il devient public, on a eu le temps de le peaufiner et de prendre une distance critique permettant de mesurer l'impact de la diffusion de son contenu pour soi et pour les autres. Sur l'Internet, avec un journal, ce temps de réflexion est aboli. Et je ressens cela comme un manque de liberté. S'il faut livrer de l'instantané et ne plus jamais y toucher, autant me résigner à écrire des banalités, du n'importe quoi. Autant écrire autre chose, et c'est ce que je fais depuis peu, j'essaie de trouver une alternative viable, une autre façon de faire. Peut-être que je ne trouverai rien. J'essaie, j'expérimente. Je publierai probablement une édition révisée et commentée du Journal de Script. Je dis probablement, parce que aujourd'hui, je ne sais pas. Je fais le point.

Je préfère la lecture d'un livre à la lecture à l'écran. J'ai le choix. Je choisis la paix du corps et du coeur. Je choisis de goûter la nature tous les jours de ma vie. Parce qu'en dehors de tout cela, qui n'est rien en comparaison avec la beauté du monde, juste une poussière d'étoiles, la vie est belle. Si belle. J'ai un grand herbier dans lequel je colle des feuilles et des fleurs sauvages que je recueille et dont je note les noms en latin, avec la date. Souvent, je le feuillette et je regarde mes trésors. Parfois, il arrive que certaines feuilles ou fleurs brunissent et pourrissent. Celles-là, je les enlève. Ce journal est comme mon herbier, d'une certaine façon. Si quelque chose pourrissait, il me faudrait l'enlever. Les choses mortes ne m'intéressent pas, elle doivent retourner à la terre. Redevenir poussière. Il n'appartient qu'à moi de faire ce geste de les jeter, à moi et à personne d'autre.
_____________
* par un scribe de l'Égypte, vers 1300
Script va bien. Je sais que des lecteurs s'inquiètent. Les petits souris qui dansent autour de mon lit la nuit et qui font craquer le plancher de la chambre me l'ont dit ce matin. Elles m'ont traitée de fainéante parce que je n'écris plus aussi souvent et aussi longuement qu'avant. Elles m'ont dit de penser aux deux ou trois lecteurs qui attendent peut-être et qui pourraient croire que je suis en train de procéder à l'opération « fourmicide » de la page 9, mais offline. Script avaler de la poudre comme Emma Bovary ? C'est pas sérieux. Script va bien, très bien. Et elle est heureuse. Infiniment.
Je suis là. J'ai moins de temps pour le journal, mais il n'est pas question d'abandonner, et puis j'ai pas fini mon livre. J'avance. Je profite des beaux jours et du soleil. Et j'ai encore des fleurs à arroser. Et des tas de belles images à coller sur mes pages en gris et blanc.
Il est bien joli le « haîku ...tidien » de Morgazilla. Si je l'ai découvert, c'est parce que j'ai enfin trouvé la clé pour accéder [lire] ce blog haïkien[?]. À chaque fois que j'allais sur ce site, les caractères étaient géants et le bloc de texte disparaissait sous la colonne de droite. Je repartais bredouille, déçue. Et puis soudainement, tout à l'heure, j'eus une idée [ça m'arrive] : j'ai cliqué sur View, puis sur Text Size... Le crochet était à Largest [je fais pas exprès pour les mots anglais, mon ordi est en English]. En sélectionnant un caractère plus petit, normal, disons, je peux lire tout Morgazilla. Et ses haïku[s?]. Belle découverte. Juste à temps pour le 14 juillet.

Et puis il y a ce chat gris et blanc qui va manger et dormir dans la cour avec de la mousse verte. C'est un chat errant qui accepte de se laisser caresser. Son poil est rugueux. Les chats aiment dormir à des endroits différents. Quelqu'un sait pourquoi ? J'irais bien faire une recherche sur Google, mais je ne peux pas parce que j'ai encore un truc ou deux sur le feu et puis j'ai pas fini mon livre et j'ai des fleurs à arroser. Et des tas de belles images à coller sur mes pages en gris et blanc.
Je me suis levée avec une envie folle de prendre congé de journal, de faire l'école buissonnière. Si. De ne pas écrire et de faire des choses, des tas de choses que je n'écrirai pas. Des choses que je garde à mûrir dans le silence de mon coeur. Et je les ai faites.
Avec tout ça, il est déjà 17 heures... et j'ai encore des choses à faire. Donc, je reviendrai tout à l'heure pour une petite page de blog. Si, si.
Je me dis que si des blogueurs purs et durs ont parfois l'impression de glisser dans le diarisme, la diariste pourrait bien avoir aussi envie, certains jours, de se laisser glisser dans le blog. Alors ce soir, je vais bloguer. Juste pour le fun. Pour voir si le blog me va comme un gant. Et parce que j'ai envie d'essayer le bidule à bloguer de Movable Type pour concocter une belle petite soupe de liens. À suivre...
05:09 PM
The Birdhouse Network : Tree Swallow
Le plus beau « blog » jamais vu, celui qui écrit au jour le jour ce que voit la camera.
06:39 PM
Et puis non. Après le blog des oisillons, y'a rien qui fait le poids. J'ai fait un tour sur les blogs, les journaux, les listes de blogs, j'ai tapé toutes les combinaisons possibles sur Google. J'ai lu, j'ai vu, je suis vaincue. Toute cette avalanche de bloggage me donne le vertige. Donc, je bloguerai pas davantage. Deux liens pour une même journée, c'est quand même pas mal...
Le plus drôle de toute cette histoire, c'est qu'après avoir tout lu [almost] ce qui s'écrit sur le blogueur ou sur le diariste, je constate que je ne «pratique» ni l'un ni l'autre «genre».
\*Tant mieux\*. Je peux aller me coucher maintenant ?
09:09 PM
Sinon, j'ai bien aimé la journée parenthèse de plinecake :
Ça c'est du blog comme j'aime.

La mer a la couleur du ciel et des nuages,
Le ciel communique avec l'univers.
Si la mer a la couleur du ciel,
Peut-être que la mer est le sang de l'univers ?
Il existe aussi un monde secret, caché sous les mots et les images, un voyage au centre de la vie : Bonjour étranger, d'où viens-tu ?
07:28 AM
Je dois aimer bloguer, finalement. Voilà que je blogue. J'y crois pas moi-même. Pas grave, ça va me passer. Je jure que je tiendrai pas deux jours. J'arrive fatiguée. J'ai travailé comme une folle sur mon roman toute la journée. Ça roule. Cherché le mot leechee dans tous mes dictionnaires. Pas trouvé. Sur Google : lychee. OK.
Cherché dans les blogs si quelqu'un parle des lychees. Bingo ! J'ai trouvé : bitter lychee
C'est merveilleux. Un lychee blog.
Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,
Promener mon esprit par de petits desseins
Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,
Méditer à loisir, rêver tout à mon aise,
Employer toute une heure à me mirer dans l'eau,
Ouir, comme en songeant, la course d'un ruisseau,
Écrire dans les bois, m'interrompre, me taire,
Composer un quatrain sans songer à le faire...
[Théophile de Viau]
Quand j'ai lu ce petit poème qui a pour titre : Élégie à une dame, j'ai pensé tout de suite à Karl. Je sais, je fais peut-être un lien vers La Grange.net, mais aujourd'hui, je ne blogue pas. Fini. Terminé, je blogue plus. J'ai envie d'écrire au quotidien, juste pour écrire la vie et le temps qui passe. Pour le plaisir. Sauf que sans blog, je crains de m'ennuyer de mon nid d'oiseau...
Théophile de Viau n'est pas un poète très connu. Je l'aime bien. Il a vécu au XVIIe siècle. C'était un protestant libertin qui fut emprisonné, exilé, brûlé en effigie et qui connut les faveurs et l'inconstance du Prince. Tout compte fait, ses contemporains l'admirèrent pour sa spontanéité, sa diversité, qualités peu communes en son temps, semble-t-il. On raconte que le beau Théophile était léger, libre, insolent, qu'il prenait des risques et qu'il était fait pour être aimé. Il en mourut à 36 ans.
Je me demande s'ils ont mis de nouvelles images de la webcam. Mais si je blogue pas, est-ce que je peux quand même aller voir sur le site de Birdhouse Network ? Juste une fois ? OK. J'y vais.

Aujourd'hui, les oisillons ont faim. Très faim. Ils ont le bec tout grand ouvert. Ça doit être un sacré travail pour la mère oiseau. Et le père aussi, les deux sont occupés tout le temps à remplir les grands becs affamés. Loi de la Nature. C'est ça l'amour. Être là quand l'autre en a besoin. Aimer et protéger. Les oisillons ont l'air d'être quatre ou cinq. On voit la mère qui passe la tête par le trou. Pit, pit, pit. Tais-toi pis mange. J'ai téléchargé le plan et je construirai moi-même cette maison d'oiseaux en bois. Projet de vacances. J'espère avoir un nid avant la fin de l'été.
Ça va être ça, mon Love and Writing Project : faire une maison pour un couple d'oiseaux qui auront des petits. Et puis aimer mes petits oiseaux, les regarder grandir et en même temps écrire leur histoire jusqu'au jour où ils vont apprendre à voler, puis s'envoler. En attendant, je vais surveiller la webcam du nid des petits oiseaux bleus de l'ouest, les Sialia mexicana, en Oregon.
Vendredi matin. Le 26 juillet est une belle journée. Le 26 août sera aussi une belle journée, encore plus belle. Pourquoi ? Ah ça, c'est mon secret. Un secret que je n'ai pas envie de confier à ce journal parce qu'il est public. Cet espace n'en est pas un pour les confidences. Désolée pour les voyeurs de la chose intime.
Qu'est-ce que c'est que tout ce charabia aujourd'hui ? Je ne sais pas. Love and Writing Project, c'est tout et n'importe quoi sauf un journal intime. C'est tout et n'importe quoi sauf un journal de création au sens strict du terme. Et ce n'est pas un exercice d'écriture. C'est rien, finalement. Rien.
Ce journal existe pour rien, sauf pour me procurer le plaisir de l'écrire. Surtout pas pour jouir du plaisir de l'écriture en tant que résultat. Ce ne sont que des mots qui ne cherchent pas le sens, qui n'ont pas de sens et qui n'en auront jamais.
Il n'y a que le temps : le 26 juillet. Cette page est une mémoire du jour qui passe et il n'en gardera pourtant aucune trace sauf l'inscription de la date et quelques paroles de plus, une autre citation.
Elle, aujourd'hui, elle n'a pas de corps. Elle écrit Love and Writing Project pour se donner la liberté d'aimer et d'écrire. Alors elle aime et elle écrit. Sans se perdre.
Et peut-être qu'elle a envie de lecture. De beaucoup de lectures. Lire, et lire sans arrêt ne laisse pas beaucoup de temps pour écrire et c'est tant mieux.
Et peut-être qu'elle a envie de vivre sa vie. De construire des maisons d'oiseaux et de prendre soin des chats et des êtres fragiles et de les protéger. Dormir douze heures, douze heures non-stop. Vivre et vivre sans arrêt ne laisse pas beaucoup de temps pour écrire et c'est tant mieux.
Elle aime lire les grandes histoires de l'amour et de la mort dans la littérature. Ce matin : L'amant de la Chine du Nord, et ce passage :
Elle était restée là à le regarder, à l'appeler, à lui parler. Et puis elle s'était endormie sur la marche de la porte. Alors il avait tout oublié de sa vie « heureuse », il était allé la chercher à l'autre porte, il l'avait jetée dans le lit et il l'avait rejointe et il avait parlé et parlé, en chinois, et elle, elle dormait et lui à la fin il s'était endormi à son tour.

Je sais, j'exagère. J'exagère tout le temps en fait. J'avoue que je suis un peu excessive. Une amie a dit une fois : arrête donc, tu dramatises. J'ai répondu : mais non, et puis oui, tu as raison, je dramatise parce que ce moment est follement dramatique, et c'est pour ça que tu m'aimes... Un autre jour D. m'a dit : tu es si théâtrale parfois. Et j'ai répliqué : pourquoi pas ? Je suis ainsi, alors tu dois bien aimer le théâtre, sinon tu pourrais te passer de moi. Une fleur qui s'ouvre au jour n'est-elle pas théâtralement belle ? Et le lever du soleil n'est-il pas dramatiquement éclatant de lumière ?
Pourquoi cet aveu ? Parce que parfois, j'ai envie que ces pages quotidiennes jouent aussi un peu le rôle traditionnel du journal, ce fameux déversoir de l'égo qui se mire. Pourtant, je me méfie de tout cela comme de la peste bubonique ou du typhus exanthématique.
Je veux bien avouer. Je suis tentée de jouer le jeu du journal, mais j'y crois pas trop. Parce que le fait de savoir qu'il sera lu par des centaines, que dis-je des milliers d'yeux [ça y est, X. va encore me traiter de tous les noms... mais je m'en fiche royalement, totalement, et infiniment], je me dis que c'est pas possible, que malgré un authentique effort d'authenticité, la feinte va se glisser partout. La feinte est insidieuse. Et puis tout cela est un peu redondant, prétentieux. J'assume. On a beau ne pas vouloir tricher, se fouiller pour raconter la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, les mots enjolivent ou déforment. C'est pas possible autrement. Mais je veux bien faire un effort. Sans exagérer.
Alors ce matin, j'avoue l'école. J'avoue qu'enfant, mon plus grand vice était d'aimer aller à l'école. Parce que j'apprenais ce qu'il y avait dans les livres avant d'y aller, et que je pouvais ensuite rêver toute la journée, et puis écrire des petits papiers en cachette.
Quand j'allais à l'école, le plus gros souci de Mademoiselle Vollant était que je pusse définir le losange, le cercle, conjuguer le verbe « coudre », dire par coeur les capitales de tous les pays du monde, expliquer la condensation ou le principe d'Archimède. Mais, pour moi, la chose la plus intéressante était, au mois de mai, que les hannetons naissaient dans mon étui à crayons en bois ; un de mes secrets plaisirs était que l'araignée filait sa toile dans les ténèbres de mon pupitre et même dans celui de mon cher professeur.
Dans les rangées de bancs tachés d'encre et couverts de graffitis gravés avec des croix de chapelets, on se passait des petits billets pliés dans les trous des encriers. Ou encore des mots vite chuchotés ; l'inconvénient était que Mademoiselle Vollant surprenait parfois un fou rire et cassait net le fil de nos intrigues. Parfois, une abeille, venue du grand pommier de la cour, entrait sans se méfier par la fenêtre, et moi, je surveillais son bourdonnement comme celui d'un avion à bord duquel je montais pour m'enfuir avec l'abeille dehors et survoler le monde, laissant là les nombres premiers et la liste des gisements du Labrador.
Hier, un message qui a dû être laissé par erreur sur mon répondeur disait : «Allô ! c'est maman. Tu veux bien m'apporter un kilo de poires... des pommes, mais pas des brugnons, hein, j'aime pas les brugnons, et puis des pêches, des bananes et aussi des prunes ? Maman, elle aime pas les brugnons. » Arf.
Depuis l'autre jour, la femme de la page 44 n'est pas revenue me voir. M'aurait-elle fermé la porte au nez à moi aussi ? Elle n'a peut-être pas aimé que j'écrive sa vie dans le journal. Mais, me direz-vous, ce n'est pas sa vie... et puis cela n'a pas d'importance, on croyait que tu parlais de toi.
Non. La femme de la page 44 ce n'est pas moi. C'est un personnage pour un prochain roman, un personnage qui m'embête parce qu'il s'est présenté avant le temps, avant que j'aie terminé Épiphanie ; et j'ai pas envie de travailler sur deux gros projets en même temps. Mais quand j'ai senti la douloureuse fureur d'enfermement de cette femme, ça m'a fait mal, et j'ai décidé de l'écrire, en pleine nuit, pour m'en libérer. Toc, dans le journal.
Mais si une telle femme existait pour vrai, dans la vraie vie, on peut se demander ce qu'elle dirait si par hasard elle tombait sur cette page et qu'elle s'y reconnaissait.
C'est pas grave me direz-vous [encore], c'est toi qui écrit, cette histoire ne lui appartient pas à elle, et tu dois écrire, écrire, sans te soucier de ce que les monsieurs et madames Tartempion pourraient en dire.
Après tout, ils ne sont pas forcés de lire tout ce qui s'écrit, alors tu peux tout dire/écrire. Alors tu arrêtes de t'en faire et tu écris et puis c'est tout. Écris, sans te préoccuper de ce que les autres pensent ou font avec ça. N'essaie surtout pas de ménager la susceptibilité de X., ou de Y., ou de Z., par exemple. On s'en fout de ces gens-là. Et si ce que tu écris les touche en bien ou en mal, on n'y peut rien. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent avec tes mots, en parler comme ils veulent comme ils parlent de toi dès que tu as le dos tourné, c'est pareil. Voilà qu'ils exagèrent. Encore...
Ils exagèrent mais cela ne me touche pas. On s'en fout que sa mère, elle aime pas les brugnons. Elle n'a qu'à manger des bananes et un kilo de poires.

Intime jusqu'au bout. Intime jusqu'au cou. Écrire l'intime sans rien mesurer, sans rien censurer, elle rêve d'écrire un journal intime publiquement, comme si elle l'écrivait juste pour Soi. Pouvoir tout raconter, tout dire et puis que ce ne soit pas banal, pas faux. Vrai. La vraie vie dans toute sa beauté, dans sa somptueuse souffrance, et dans son incontournable puanteur, certains matins. Non. Faire ça, c'est impossible. Dément. Je ne LA laisserai pas aller jusqu'à l'intime. Le vrai.
L'intime c'est le bazar exotique, les douceurs marines et gourmandes, textuelles, contextuelles, sensuelles et anachroniques, les banalités, les horreurs et l'inavouable. Un voile à soulever sur la vie de tous les jours, quotidienne. Amoureuse. Douloureuse. Tendrement déchirante.
Intime jusqu'au bout ? Intime jusqu'au cou. J'en rêve la nuit. C'est fou, mais oui : il m'arrive de rêver la nuit [dans des rêves noctures pour vraI] que j'écris mon journal. ELLE est folle, je vous dis.
Je cherche une solution à ce mal. Questions par-dessus questions. Aujourd'hui, je dis : j'écris tout. Je dis tout. Et puis j'avance. Je recule. Un mot. Un deuxième. Non. Un autre. Non, pas celui-là. Celui-ci ? Pas terrible. Celui-là alors ? Aaaaarf, vaut mieux pas.
Au bout du compte ils se demandent : que fera-t-elle ? Il s'agirait [not so evident, not so easy] de trouver le moyen de faire ce que je veux, comme je veux sans trop de fla fla. De bla bla. Lâcher du lest. Faire des bulles, des ronds dans l'eau. Bloub. Bloub.
Le paradoxe s'annonce follement et proprement vertigineux. J'explore. J'examine la dissection du matériau profond qui me laisse froide. Impartiale. L'intime ? Elle peut bien l'écrire, après tout, cela ne me concerne pas puisque cela ne regarde personne. Alors quoi ?
Écrire l'intime, tout l'intime, sans aucune contrainte ni censure, puis le lancer sur les ondes et trembler de cette inconséquence, de cette complète indécence. Violation du privé au profit du public. Je jure que je jouerai le jeu. Je jure devant la grande assemblée des absents à soi-même. Promis. Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Écrire, c'est écrire. Comme aimer, c'est aimer. Inutile de jurer. Je refuse de jurer. Je retire ces mots qui sont là.
Dernières entrées dans les petits numéros du mois, du jour et de l'année toute entière. La soupe est en train de se faire et il la verse dans des assiettes creuses avec une grosse louche. Je dépose les prémisses de mes mots comme ils inventeront les prémices de l'amour dimanche prochain :
Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au coeur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur
Si on doit se construire l'intime à coup de bols de soupe, autant que la dureté des pois qui lui donnent sa consistance soient cassés pour qu'on en voie le ventre, la chair et la nudité totale.
Je sème des grains de pavot sur les planchers de bois de l'appartement. Vin rosé. Les planchers qui craquent et mon sang qui coule depuis des lunes n'en finissent pas de coaguler sous le soleil exactement et je dîne : soupe de pois cassés, poulet tériyaki, riz basmati, fraises avec de la crème fraîche et du sucre. Blanc. Vertige et frissons sous le gros soleil et la lanterne chinoise rouge. Rouge cerise.
Je vis, je meurs: je me brûle et me noie.
[Louise Labé, Chants du désir]
J'ai chaud extrême en endurant froidure:
Ma vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entre-mêlés de joie:
Tout à coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure:
Mon bien s'en va, et à jamais il dure:
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour, inconstamment me mène:
Et quand je pense avoir plus de douleurs,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Samedi matin : j'ouvre un carnet. Je ne sais pas inventer ma vie. Je regarde la vie, le monde. Je prends des notes dans mes cahiers. J'écris je vis, je meurs, j'aime, je vois et j'entends - du dedans et du dehors -. Le reste c'est du vent : le vent dans les feuilles. Et la voix devient souvent inaudible, les mots s'embrouillent.
Écrire demeure un plaisir. Malgré la tristesse, malgré l'effondrement. Break down. L'écriture ne guérit pas. Je n'écris pas dans ce but, ni pour faire des rencontres ou nouer des amitiés sur le web, mais pour écrire, ce qui permet d'être lue. Elle est prétentieuse et condescendante ? Non. Honnête. Et sauvage, et rebelle à toute forme de dépendance ou d'entrave à la liberté nécessaire à la vie, la vraie.
Je ne crois pas non plus à l'écriture avec une étiquette et un mode d'emploi dite écriture réparatrice, pas sur le web. Je ne crois pas à ces démarches d'autoanalyse sous pseudonyme des journaux sur l'Internet [c'est qui le Je ?] Mais suffit-il d'y croire pour que ça marche ? Y aurait-il un effet placebo rattaché à la thérapie ? Et même si ça marchait, j'ai pas envie de « guérir ». Surtout pas. Ce sont les « névrosés » qui créent, pas les bien-portants.
Un beau projet d'écriture littéraire serait une journal d'autoanalyse fictif avec la mythologie, le jeu et tout [plus le vrai nom de l'auteur]. Ce n'est pas ma tasse de thé. Mais je m'écarte de mon sujet. Normal, il y avait longtemps que je n'avais réfléchi à la chose journal. Fin de la réflexion.
La page de journal ou de carnet, ce que j'écris, ce n'est pas Moi. Les mots ne sont pas une personne ni son portrait même s'ils sont authentiques, vraiment perçus et ressentis. Les mots ne seront jamais Moi : ils ne respirent pas, ne mangent pas, ne font pas l'amour, ils ne marchent pas.
Par ailleurs, on m'écrit que le plaisir d'écrire est contagieux. Tant mieux. On m'écrit aussi : il n'y a qu'une seule raison d'écrire, et elle est plurielle : les autres : Nous. Argument : J'écris d'abord pour moi, par plaisir. Et puis je vous le donne à vous, les Autres. Et puis je dis merci de lire. Merci surtout de ne pas lire quand c'est moche.
Pour cela, pour avoir envie de donner encore des mots, il me faudra ré-apprivoiser ceux qui accepteront de prendre la fuite pour aller vers vous. Il me faudra travailler avec ceux qui sont là, les plus simples, les plus fragiles, ceux qui vacillent en dedans, comme une petite flamme.
Cette petite flamme, c'est le Désir, l'Amour, qui éclaire les mots sur le mur de la caverne, et le Désir c'est ce qui indique le pont qui conduit du quotidien vers le monde toujours vivant des rêves et de l'enchantement.
C'est fragile un journal. Et sur l'Internet, ça devient vite une feuille au vent. Si vulnérable et tournoyante. Parfois je dis que c'est pas un journal. Mais quand on écrit tous les jours ou presque en mettant la date dessus, d'habitude, ça porte le nom de journal, intime ou pas. Et un journal «de soi», surtout s'il est ouvert sur le monde, si on le donne à lire, c'est délicat et sensible, et secret, et on doit le protéger. Sa propre écriture il faut la protéger du regard et tant qu'elle n'est pas prête à s'envoler, la garder à l'abri des monstres et de la destruction. Libre et pure.
On me dit de ne pas oublier qui je suis. Toujours vivante, je n'oublie pas. Je remercie celles et ceux qui ont apprécié les mots que j'ai poussés doucement ou autrement hors de moi. Merci à vous tous, lecteurs amis ou inconnus. Je veux donner davantage de place au livre en papier. D. a un peu raison, car dans l'immédiat, ce journal m'empêche de bien travailler, j'y consacre trop de temps et de ferveur. J'ai besoin, et je prends une pause bien méritée. J'avais pensé revenir de temps en temps écrire une page ou deux avec des mots cachés dedans, comme un gros gâteau pour nourrir les enfants. C'est trop dangereux. Ça me donnerait le goût de recommencer. Faut pas. Je me garde le retour au journal pour quand j'aurai bien ficelé Épiphanie et sorti le manuscrit de cette maison. Le gros gâteau, le vrai, celui dans lequel je casse des douzaines d'oeufs, c'est dans ce livre que je dois le cuisiner. Pas sur l'Internet. Voilà, je dis au revoir au journal. Pour quelques semaines, quelques jours, je ne sais pas. Et si je réussissais à couper le cordon ? Ça serait trop dur d'écrire une dernière page, trop dur. Surtout quand c'est pas la première. Cette fois je ne dis pas : terminus, tout le monde descend. Je prends un pause. Et si c'était la putain de dernière page et que je la mette cent fois en ligne en écrasant l'autre avant, que je la réécrive jusqu'à rencontrer le mot fin ? C'est ça. Après, j'y toucherais plus. Mais je continuerais le roman et mes cours de russe. Et l'Amour, toujours...
Exercices du matin [lire à voix haute en chantant] : angélique basilic benjoin mûre iris myrrhe violette pissenlit chèvrefeuille iris jasmin rose violette amande belladonna trèfle rose camomille chicorée fenouil lavande guy pin rose baies sauvages guy chêne blé tournesol benjoin chèvrefeuille myrrhe fleur passion rose sauge chêne pomme maîs noisette citrouille sauge laurier camomille genévrier guy et pin.
Encore un peu ? basilic cannelle clou de girofle copal coriandre fleur d'oranger genévrier gingembre hibiscus iris jasmin lavande menthe romarin rose vanille et ylang-ylang.
Pourquoi ça ? Pour rien. Pour le plaisir. Et pour que vous me preniez dans vos bras, sans penser à moi.
Mais non. Ce n'était pas pour rien. Ce n'était pas pour le plaisir que j'écrivais des listes de fleurs et de plantes au saut du lit ce matin. Quel plaisir y aurait-il à faire ça ? J'avais besoin de faire une cassure, une belle coupure dans le fil sirupeux du journal. Ouvrir une brèche vers le dehors. Certains matins ça m'énerve ces jours qui passent et le bla bla quotidien docile et parfois j'en peux plus et il faut que je casse tout. Et puis que je recommence.
C'est terriblement dur de continuer à écrire le journal comme si chaque page était une jour ordinaire, ou comme si c'était la première et la dernière seule vraie journée importante de votre vie enchainée à la précédente par de petites chaînes invisibles ou encore détachée de tout le reste les jours où on se sent séparé du reste du monde. Et ce problème-là peu de gens s'attachent à l'étudier ils sont trop occupés à chercher comment faire pour en commencer un, ou pour le faire durer ou encore pour se faire de la pub et bitcher tous les autres. C'est dur, terriblement dur d'écrire – au sens d'écrire comme dans écriture – un journal sur l'Internet jour après jour et pendant des années et des années. Trop à vivre à lire à voir à faire à apprendre à réféchir à rêver à aimer. Trop c'est trop. Jamais le désespoir du vide, jamais l'angoisse de la page blanche. Toujours ce trop plein intérieur-extérieur qui ne laisse aucun répit et puis les mots que je n'ai jamais le temps de mettre sur papier ou sur écran. J'y pense souvent. C'est dur pour n'importe qui d'ailleurs de continuer à faire n'importe quoi parce que tout le monde est dérangé par le premier venu.
Et le premier venu il est toujours meilleur que tous les autres et puis après on se fatigue et il se fatigue et après c'est fini. Si vous faites quelque chose, vous êtes tout naturellement porté à recommencer. J'aime pas la routine. Et pourtant le besoin est là de recommencer à écrire tous les jours que le soleil fait apparaître.
Donc, vous faites quelque chose, et vous aimez ça et tout naturellement vous avez envie de recommencer. Comme cette envie de partir au Mexique. L'hiver est long et trop froid. Je me soupçonnais de vouloir recommencer quelque chose et je me méfiais et caetera.
Mais si vous recommencez, vous savez que vous êtes en train de recommencer et cela manque d'intérêt. C'est pareil pour tout le monde et pour tout ce qu'on fait : les crimes, les tableaux, danser, les livres, manger, dormir, faire l'amour, prendre des photos, faire la guerre, ou faire des marches pour la paix par exemple. On le fait une fois et après on recommence, on peut plus s'arrêter jamais.
Le malheur c'est que le fait de recommencer gâche ce qui commence à se faire. Alors j'ai décidé de réserver le billet d'avion et de partir pour le Mexique. Au moins ça, c'est la première fois : aller dans le Sud en plein hiver, comme une cigogne. Mais partir seule, c'est quand même recommencer. Enfin bref on recommence toujours et on voit bien ce qu'on est en train de recommencer.
Comme le journal. Ou le livre. J'écris et pourtant je ne vois jamais ce que je suis en train d'écrire. Pas comme si je tricotais un chandail et que je le portais. Le livre, le journal, je ne le vois pas, jamais, et pourtant je sais que c'est un excellent journal, probablement un des meilleurs parmi tous ceux qui s'écrivent aujourd'hui. Mais il n'est pas devant moi et donc je ne le vois pas. Ce n'est pas une robe de soie rouge. Ni un tableau. D'où l'envie parfois d'y mettre le feu virtuellement parlant : dire I quit, ou tout effacer.
Je ne brûlerais pas un livre ni un tableau ni une robe de soie rouge. Ni mon corps que j'aime trop. Et ce journal ? pas question ! Vivement le Mexique.

Mon sombre amour d'orange amère
Ma chanson d'écluse et de vent
Mon quartier d'ombre où vient rêvant
Mourir la merMon beau mois d'août dont le ciel pleut
Des étoiles sur les monts calmes
Ma songerie aux murs de palme
Où l'air est bleuMes bras d'or mes faibles merveilles
Renaissent ma soif et ma faim
Collier collier des soirs sans fin
Où le coeur veille
Est-ce que qu'on sait ce qui se passe
C'est peut-être bien ce tantôt
Que l'on jettera le manteau
Dessus ma faceCoupez ma gorge et les pivoines
Vite apportez mon vin mon sang
Pour lui plaire comme en passant
Font les avoinesIl me reste si peu de temps
Pour aller au bout de moi-même
Et pour crier Dieu que je t'aime
Je t'aime tant, je t'aime tant
[Aragon Louis & Ferré Léo]
En écho à cette page d'hier, elle m'écrit : « C'est vrai votre journal est un des meilleurs et sûrement le meilleur pour moi, je ne les lis pas tous, il y en a trop, peut-être se cachent des perles, tant pis, mais le vôtre est un des plus exigeants et émouvant, touchant, attachant... »
Mais je n'allais pas à la pêche aux fleurs quand j'ai écrit ça. C'était même exactement le contraire. Je continue de trouver cela dément et prétentieux que d'écrire moi-même que j'ai un excellent journal, alors c'est très difficile de ne pas effacer tout ça, ces mots d'hier, et je me retiens de pas tout effacer – mais j'ai fait exprès de l'écrire comme ça, exprès pour me dominer et me tenir debout devant moi-même, droite et fière, et pour laisser là cette déclaration, c'est terriblement difficile, et je le fais comme un exercice d'affirmation et je n'arrête pas de penser que ce n'est pas bien et qu'est-ce que les gens vont dire que je suis prétentieuse orgueilleuse et tant pis, ça me fait bizarre d'affirmer cette chose et ça me trouble et je vais laisser là les mots qui me changent simplement parce qu'ils sont là et que c'est la première fois. Ainsi j'aurai peut-être envie de recommencer.
Je cherche à me convaincre de laisser tomber l'importance des jugements des gens que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Parce que quand une personne m'écrit pour dire du bien du journal, j'aime ça et je la crois et ça me donne des ailes, mais si une autre personne écrit pour dire que telle page est moche, je le crois aussi et ça me démolit et je voudrais me cacher dans un trou et ne plus écrire jamais. Je veux me guérir de ça et c'est pour cette raison que dorénavant je vais déclarer que j'écris un excellent journal, un des meilleurs du web. Après tout, il y a des écrivains totalement nuls et moches et qui écrivent un journal tout aussi moche et qui se croient excellents et meilleurs que les autres, alors ? Et puis j'ai aussi un grand ami qui écrit comme un dieu tellement il touche au coeur avec ses mots et cet homme continue de croire qu'il écrit comme une merde et j'aimerais tellement qu'il change cette opinion qu'il a sur lui-même parce que j'ai mal pour lui quand il dit ça parce que je sais bien que ça l'empêche d'écrire comme il voudrait. Alors je me suis dit que si moi je change, si je donne cette image et que j'y croie, si j'apprends à croire en moi vraiment, en retour, peut-être que ceux qui aiment me lire apprendront aussi à avoir confiance en eux et dans ce qu'ils écrivent.
Et puis j'ai collé des fleurs pour vous, faut quand même tenir ses promesses : un excellent journal, écrit sur fond blanc, et puis des fleurs bien sûr. Des jaunes d'orange amère, juste pour vous.
![primevères [23-02-03]](http://www.anniestrohem.com/loveandwriting/archives/images/primeveres_23_02_03.jpg)
C'est long à lire cette Autobiographie de tout le monde. Je lis dans mon bain, je lis au café et dans mon lit et parfois des petits bouts aux feux rouges dans ma voiture mais ça, ça fait hurler les monsieurs pressés, mais je m'en fiche, j'aime lire partout partout et je lis et ainsi ce matin j'arrive aux dernières pages là où il y a ce passage où Stein écrit :
Et maintenant il me semble que je l'ai fait, la première autobiographie n'était pas cela, elle était une description et la création de quelque chose qui s'était passé qui d'une certaine manière était en train de se passer non pas de nouveau mais comme si cela s'était déjà passé, et c'est cela l'histoire c'est cela les journaux c'est cela les illustrations mais ce n'est pas une narration simple de ce qui se passe, non comme si cela s'était passé non comme si cela était en train de se passer mais comme si cela existait tout simplement. Et maintenant je l'ai fait dans ce livre je l'ai fait.
Alors ce matin j'ai fait des photos des primevères rouges au coeur jaune avec la petite Quick cam. Les photos sont pas mal. La plante est là sur mon bureau juste à côté du clavier, et à droite du téléphone. La plante ne fait rien et elle est là pour moi et maintenant pour vous. Hier j'ai vu chez le fleuriste des mimosas et c'était écrit sur l'emballage transparent : long lasting flowers froms French Riviera, j'avais les bras trop chargés de paquets et je ne les ai pas pris, mais je vais y retourner aujourd'hui et après je les regarderai avec la caméra et si je peux, je ferai des photos. Je ne peux pas faire pousser des mimosas ici, et des branches de mimosas coupées ce n'est pas aussi beau que les arbres jaunes en fleur à cette saison de l'année, là-bas. Ils étaient tellement beaux l'année dernière, j'avais le coeur qui débordait chaque fois que j'en voyais un et il y en avait des centaines quand j'étais passée en train au matin, le train Paris-Ventimiglia dans lequel j'avais dormi dans une petite couchette au deuxième étage.
Je me souviens une lectrice m'en avait envoyés en photo mais j'ai perdu la photo sur le serveur de Free une fois quand j'ai tout effacé le Journal de Script l'été dernier. L'original de cette photo que j'avais trouvée en consultant mes mails à distance est resté sur un serveur de mail quelque part en France parce que j'ai oublié de faire suivre le courrier ouvert à Paris jusqu'ici.
Et dans le train, le matin on avait replié les lits et on s'était assis devant la fenêtre et je regardais passer les arbres et la mer et c'était magnifique les chiens couraient sur la route et les gens ouvraient leurs fenêtres parce que c'était le matin et ils sortaient les chats et les chiens et ils étendaient les draps dehors pour sécher et puis il y avait des palmiers très hauts. Sur un des draps, j'avais vu de loin une tache rouge une tache de sang en forme d'étoile de mer et alors je m'étais enroulée dans la serviette éponge bleue avec des étoiles jaunes. Et j'avais pris des notes pour l'autobiographie d'Erika von Strohem.
Je me demande ce que je vais lire après l'autobiographie de tout le monde. Envie des Chroniques d'Alvin le Faiseur ou Maeterlinck ou les Lettres persanes. J'irai donc à la librairie aujourd'hui faire le plein de bouquins car maintenant que c'est écrit dans le journal du dimanche il faut le faire.

Comme c'est le journal du dimanche et que ce dimanche a décidé d'être doux et magique, j'ai reçu pour la deuxième fois une photo des mimosas de la French Riviera et ils viennent de la même femme qui a lu le journal l'année dernière et qui le lit encore et qui m'envoie de temps en temps des belles images pour mes pages et qui me demande de rester anonyme alors je lui ai donné le pseudo d'Anonyme parce que j'aime ce mot-là il est féminin et si poétique et elle s'est reconnue quand elle a lu mon histoire de la photo perdue du mimosa et moi j'avais oublié qui me l'avait envoyée mais je me souvenais que c'était une femme et je trouve cela parfaitement magique et extraordinaire que de telles choses puissent arriver de recevoir ces fleurs du printemps une deuxième fois avec le ciel bleu au soleil pendant qu'ici la neige est partout et elle tombe lourde et molle, chaude et pressée.
Je recommence à faire des phrases beaucoup trop longues, sans doute que je suis un peu contaminée par mes dernières lectures. On dit que la neige se changera en pluie ou en verglas, on verra mais on en profite quand elle est là, ça change des grands froids et des rues toutes nues blanches de calcium et des petits cailloux pointus qui entrent dans les maisons collés après les semelles et pour finir on en retrouve partout et c'est l'invasion des petits cailloux noirs de l'hiver montréalais qui piquent les pieds nus sur les parquets de bois vernis.

La fatigue, le travail, les conflits, ce qui ronge et qui inquiète, la guerre, ce qui gruge et qui fait du chagrin se couche toujours avec le soleil et ça se réveille la nuit et ça joue avec les limites du dedans et du dehors et le matin ça revient et certains matins je me retourne vers l'intérieur fragile et vacillante. La fragilité est là comme un volcan endormi et la psy à la radio dit c'est la souffrance enfouie, je dis c'est un torrent et on ne guérit pas de ça ce n'est la faute de personne si on ne guérit pas et guérir c'est un mythe et la psy à la radio décrit cette souffrance et la fragilité avec l'image que j'ai du volcan endormi ; comment peut-elle savoir ce qui est au dedans [elle doit être un peu sorcière] elle dit la fragilité c'est le terreau de la création sinon le volcan risque d'entrer en éruption.
Quand c'est comme ça la grande fragilité et le torrent et le volcan endormi la psy me disait autrefois écrivez. Quand ça va pas je me dis écris, écris, on s'en fout que tu pleures. Et ce n'est pas en écrivant un journal sur l'Internet qu'on peut se guérir ni se connaître mieux, évoluer, grandir, et tout le tralala. On ne guérit pas de soi. Être et vivre c'est pas une maladie et la peur et la souffrance, l'angoisse, la fragilité non plus, c'est là et c'est tout.
Ce n'est pas Soi qu'on offre au regard de l'autre quand on écrit dans le journal c'est des mots et ce sont les mots qui évoluent et qui grandissent sur la page ou dans le livre ou le site web les mots s'accumulent et c'est avec les mots que les lecteurs sont en relation, pas avec Soi, Moi ou Toi ou Vous. Une fois que les mots sont écrits chacun qui lit y prend ce qu'il veut mais il ne peut pas avoir, capturer l'auteur. Toute cette histoire n'est qu'illusion et c'est marcher sur un fil au-dessus du vide que de se nourrir de cette illusion que les mots sont à eux seuls capables de représenter la personne qui écrit. J'aime voir savoir le jeu, et l'illusion, j'aime l'idée que de soi on ne se guérit pas si on s'aime voyons quelle idée, je me nourris de la lave bouillante du volcan qui me nourrit [aouch c'est chaud ça brûle] en retour pour laisser se créer la fiction. Et la fragilité, ça me va.
Il m'arrive de parler à des gens qui ne me connaissent pas du tout, mais il faut bien reconnaître que la plupart des gens ne me connaissent pas du tout, je veux dire qu'il m'arrive de parler à des gens que je côtoie tous les jours ou presque et que à ces gens-là je leur causerais un léger choc nerveux, qu'ils arrriveraient mal à dissimuler, avec cette question-là de l'internet si je disais par exemple que j'apprécie beaucoup l'internet, c'est génial [sic] – et cela en réponse à la question d'usage : « internet, j'y comprends rien, faudrait bien que je m'y mette, et toi ? »
Je prends toujours bien soin de respirer profondément et de mesurer mes paroles en prenant un air tout à fait détaché pour formuler une réponse je dis que j'aime bien l'internet, c'est pas mal, et je dis que j'ai une connexion haute vitesse et si l'autre s'intéresse, j'avoue même que je peux construire un site web à partir de zéro en écrivant les codes html à la main mais ça c'est rare que je le dis alors personne le sait ou presque, ou encore je dis que j'écris des textes sur le web, je reste vague.
Si je sens l'interlocuteur dubitatif, je dis que l'internet c'est pratique pour faire des recherches et je parle de Google et des autres moteurs de recherches et je me retrouve à chaque fois un peu désemparée devant cette énorme gigantesque extraordinaire ignorance des gens en général devant cette réalité que l'on appelle virtuelle parce qu'on a pas eu le temps de la baptiser autrement, et surtout devant ce nouveau monde inconnu des signes qu'on a pas encore eu envie d'appréhender et dont la plupart des gens se méfient comme de la peste bubonique, le sida, ou je sais pas quoi de galeux.
Mais quand je pense à ce journal, à dire simplement quelque chose comme j'écris un journal — [disons intime ?] sur l'internet, je n'y pense même pas, parce que ça serait tellement incongru comme révélation, comme réalité, une bombe, je me dis que non, pas question de parler de ça et je ne le dis pas à des gens qui ne s'en remettraient tout simplement pas. Je suppose.
Par exemple, je teste juste un peu et je dis que j'écris un livre et ce que cela implique, un peu, pas beaucoup, et à peu de personnes je le dis, parce que je vois à quel point cela déstabilise [surtout moi, d'ailleurs], parce que soit ils ont l'air désolés comme pour dire la pauvre elle doit être totalement paumée ou illusionnée de s'imaginer qu'elle sera publiée un jour, ou bien elle doit fabuler ou soit ils osent parler et là, c'est terrible, ils me demandent si j'ai lu tel ou tel auteur américain de best seller que leur belle soeur ou leur femme a dévoré les six premiers tomes mais ils se souviennent plus des noms ni des titres, mais elle elle les a tous lus voracement et c'est bon comment ça tu le connais pas et elle ne jure que par ça et comment ça toi tu as pas lu, tu connais pas cet écrivain de génie, ah, et c'est à ce moment-là exactement que mon image de futur écrivain ternit et se dégonfle parce qu'ils pourront jamais dire à leur belle-soeur référence littéraire de premier choix et grande lectrice que je suis auteur de best seller et que donc je ne suis rien et à partir de là ils perdent tout intérêt à ce que je peux écrire ; mais en général, je n'imagine même pas la réaction qu'ils pourraient avoir alors j'en parle pas ou je commence doucement par dire j'écris et on me dit que c'est un beau loisir et que ça doit donc faire du bien. Bullshit.
Et quand on me demande candidement si je sais comment envoyer un «courriel», je dose la réponse... question de leur épargner un trop grand choc.
Ce journal publié sur l'Internet n'est pas un herbier de fleurs séchées, il n'est pas un cimetière où j'enterre mes morts. Je ne sais pas le définir ni en tracer les contours. Jamais eu envie de formuler une définition. Cette opération se fait toute seule, comme en creux. Et j'aime caresser l'idée, l'ambition, que les pages du journal demeureront indéfiniment vivantes.
Devant cette vie propre que le journal revendique, je ne suis pas toujours respectueuse, mais avide, comme pressée de le retrouver jour après jour. Ou de l'envoyer promener, quand j'en ai marre et que ça va mal, quand j'ai l'impression que cette aventure ne mène nulle part. J'ai toujours jugé bon de traverser ces crises en les écrivant pour mieux les vivre et ne pas les escamoter ni les renier parce que je sentais bien qu'elles faisaient partie du lot «journal online».
J'ai toujours su bien avant de le lire que ça pouvait lasser certains lecteurs qui n'aiment pas trop entendre parler de l'acte d'écriture [d'un journal] et qui s'intéressent d'abord et avant tout à la vie de l'auteur et à celle de ses proches, à ses états d'âme et à ses expériences et tout ça. On m'a critiquée parfois de manière fort virulente. Méchante et gratuite aussi. Ça sentait trop fort l'envie pour que je réagisse publiquement. J'ai lu. J'ai pris note. Mais je ne vois pas pourquoi j'aurais changé ma façon d'être et le sujet même de mon écriture dans ce journal pour faire plaisir à des gens qui ne m'apprécient pas. L'internet regorge de blogs : faites vos jeux et oubliez-moi, me disais-je.
J'écris avec ce que je suis et je ne cherche pas à séduire quiconque, ni à devenir populaire, aimée, ou célèbre, ni à caqueter pour une petite [basse-]cour. Je suis maladroite ? Tant mieux. Je cultiverai donc l'esthétique de la maladresse. Je vous énerve ? Tant mieux. C'est peut-être le signe que vous n'êtes pas tout à fait morte.
D'où qu'elle vienne, la voix qui parle dans ce journal est un cri d'amour : un cri qui cherche le contact, qui veut toucher l'autre moitié de moi-même, cet étranger de qui j'ai peur et de qui je suis séparée. Que je suis et que je fuis et refuis.
Écrire ce journal c'est avant tout écrire. Et rien d'autre. Qui donc a dit : si l'écriture ne vous aide pas à vivre, faites autre chose ? Et, par extension, pourrait-on dire : si le journal ne vous aide pas à vivre, faites autre chose ?
Quoi qu'il en soit, et comme je l'ai déjà annoncé, le cahier Love and Writing Project va se refermer à la page 300. Et sur un vrai beau rideau de velours rouge. Bientôt. Plus que 22 pages. Après, la parenthèse du projet L'écriture ou l'amour se refermera, et j'ouvrirai un autre cahier.
C'est quand même étrange que j'aie mis autant de temps à trouver un équivalent français pour le titre de ce journal. La peur ?