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Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.

1. chaleur - le jeudi 20 juin 2002


Il fait chaud sur ma peau. Il fait chaud dans mon âme. Le coeur fournaise torride jaune orangé enveloppé d'un large ruban de satin violet. Seul le coeur. Seul et plein de tendresse. Ravi par la vie palpitante que fleurit la terre, les gens, la ville. Oh voler comme un oiseau. Ou cheval galopant sur le chemin du coeur. Longue crinière au vent. Tristan embrassant le bout de ma tresse noire. Ardente passion. Faire serment. Ne pas se séparer de la flamme pure. Habiter la maison des rêves impossibles à saisir pour les regards froids inertes. Les regards de poissons morts. Seigneur, ne pas jamais laisser la rivière se détourner de ses rives par les petits morceaux de miroir cassés. Ne pas se laisser fuir et séduire par la verroterie, le toc, l'illusion, ni suivre alice au pays des malices kaléidoscopiques. Ouch. Les étoiles fleurissent la nuit bleue. Elles tendent les bras à la douceur. Lagrima d'amore.

Rosa eglanteria
Rosa eglanteria. Crédits: Dr. Robert Thomas and Margaret Orr, et California Academy of Sciences. Berkeley Digital Library Project

2. couleur - le vendredi 21 juin 2002


Devant la maison, les iris de Russie sont en fleur. Dans le coeur, des lignes noires et une tache jaune d'or. Le rosier sauvage, élégamment surnommé Églantier, a pris tellement d'expansion que ses branches chargées de fleurs d'un rose pâle – très pâle, ploient jusqu'au sol. Je pose un tuteur et j'attache le tout en forme de bouquet vaporeux. Sur le sol en dessous, une pluie de pétales odorants. Ça sent mon parfum préféré.


5. rosa eglanteria - le lundi 24 juin 2002


I know a bank where the wild thyme blows, Where oxlips and the nodding violet grows, Quite over canopied with luscious woodbine, With sweet musk-roses and with eglantine: There sleeps Titania sometime of the night, Lull'd in these flowers with dances and delight... [Shakespeare]

Je découvre de belles images de fleurs pour illustrer mes pages. Des jardins fleurissent partout, sur le toit des maisons, dans les fentes des trottoirs. Partout. On ne les voit pas.


7. les fourmis - le mercredi 26 juin 2002


Aujoud'hui et hier : nausée. La grande nausée. Physique, simplement. Le corps. J'ai mal au coeur.

Je marchais ce matin dans les petites rues du quartier Parc Extension. Les odeurs des pivoines mêlées à celles des roses sont tellement fortes qu'elles envahissent tout l'air que je respire. J'aime ce parfum d'habitude. Mais avec la grande chaleur et l'humidité, cette odeur est écoeurante.

Il y a encore des fourmis plein la maison.

[21:30], quelle soirée avec toutes ces fourmis qui essaient de se faire un chemin dans la maison et pour monter sur moi sans vergogne comme des sans-gêne. Non mais. Mais qu'est-ce qu'elles ont toutes à courir comme ça ? Qu'est-ce qu'elles cherchent ? Où elles s'en vont si vite ? Doivent courir après des chimères. On dirait qu'elles se multiplient en plus. Donc, il me restait un peu de miel du Jura. Pas beaucoup, juste un peu au fond du pot. J'ai ouvert le pot et je l'ai mis dans la dépense. Depuis, les fourmis se dirigent par là, elles entrent là et restent les pates collées dans le miel. Je me dis que ça doit être bon pour elles de mourir doucement gavées de bon miel du Jura. Douce overdose. Mais quand elles montent le long de mes jambes, c'est moins drôle, ça fait des chatouilles qui piquent, ça m'énerve. J'aimerais bien être en miel et que les fourmis restent collées mortes en bas sur mes pieds, ou quelque part par là ; comme ça, j'aurais plus à me secouer comme un épouvantail en écrivant pour les chasser de sur mes cuisses quand ce n'est pas sur mes bras. Brrr. Ah, ces fourmis. Faudra que je trouve un peu de cyanure. Non, de l'arsenic. Bref, de la poudre anti-fourmi. Mais j'ai horreur de ça, le poison. J'aime mieux leur mort naturelle. Clap, le pied dessus, je les écrase à pieds nus. Hier soir, je lisais tranquillement dans mon lit et elles se promenaient par terre. Clap. Clap. J'en ai tué trois, sept, dix, avec le numéro de mai du Magazine littéraire : Les écritures du Moi. Fait du bien.


16. un délire bleu, au miroir - le samedi 06 juillet 2002


Écrire un journal c'est un peu comme se regarder dans un miroir. L'objet peut être une belle surface polie avec un cadre doré ouvragé, ou encore très moderne et sans cadre du tout. Les anciens miroirs étaient en métal et aujourd'hui on fait les miroirs avec du verre étamé. L'objet sert à réfléchir la lumière, à refléter l'image des personnes ou des choses.

Quand on se regarde dans un miroir, on dit parfois : se mirer. Se mire-t-on dans son journal ? Et comme les miroirs, existe-t-il un journal déformant, grossissant, de poche, mural, un journal ameublement, une psyché ? Pourrait-on parodier Mallarmé et dire : Ô journal ! Eau froide par l'ennui de ton cadre gelée... ?

Si je pousse un peu plus loin l'analogie, je me demanderai s'il pourrait y avoir un journal ardent comme il existe un miroir ardent, sorte de miroir concave qui peut faire enflammer des objets par la concentration des rayons solaires. J'aime cette image.

On trouve aussi des miroirs magiques, qui sont censés faire apparaître des personnes ou des choses absentes; et des miroirs aux alouettes qui sont des engins composés d'une planchette mobile munie de petits miroirs que l'on fait tourner et scintiller au soleil pour attirer les oiseaux. Cela nous fournit donc deux autres possibilités : le journal magique où on peut tout faire apparaître, et le journal aux alouettes pour attirer les vrais oiseaux avec des plumes... J'aime moins le sens figuré, mais ça aussi, ça doit bien exister quelque part !

Specularia perfoliata

Dans mon petit jardin sauvage, j'ai trouvé une nouvelle fleur, elle est bleu-violet. Elle se nomme Specularia perfoliata et pousse partout ici, sur la côte est du Canada et des États-Unis. Cette fleur a un très joli nom en anglais, c'est la Venus's Looking-glass (© Daniel Reed). Les noms de fleurs ont quelque chose de divin et d'un peu fou : Miroir de Vénus ! Et c'est à cause d'elle, c'est à cause de cette fleur-là que j'ai vécu ce petit délire matinal au miroir : un délire bleu.

Je crois sincèrement que la plus belle page de journal [de vie] ne sera jamais écrite car elle est écrite depuis toujours dans le secret de mon coeur. Et toutes les autres pages sont une tentative ultime d'écrire celle-là, d'écrire l'essentiel, le plus beau, ce qui compte au moment où je le vis, le jour qui passe. Seul celui qui est près de mon coeur et qui partage cette vie que je vis dans la grande maison avec des planchers de bois qui craquent peut la lire sans que j'aie besoin de la mettre en mots. On ne pourrait jamais écrire «vraiment» tout ce qu'il y a dans le coeur. C'est toujours le plus beau qu'on écrit pas, cette lumière qui est en dedans et qui s'allume parfois.


24. l'intime beauté - le lundi 15 juillet 2002


On se demande si on a le droit d'observer les fleurs d'aussi près. Celles-là, ce n'est pas possible. Elles sont trop belles. Elles ne mesurent que 7mm.

Voir d'aussi près la nature, cela me bouleverse. Avons-nous le droit de capturer des images comme ça ? Les fleurs n'ont-elles pas le droit elles aussi de s'aimer dans le plus grand secret ? Peut-être que c'est l'émotion devant tant de beauté qui me fait dire ça. Les fleurs ont-elles besoin d'intimité ?

petites fleurs rouges vues de près
© chocolat-bleu

Je me dis que oui. Qu'il ne faut pas troubler, pas déranger la vie des plantes, ni celle des animaux. Ni celle des humains, d'ailleurs. Mais au moment où l'on regarde cette image, les petites fleurs rouges avec des enveloppes vertes poilues ne sont déjà plus de ce monde. Nous devenons ainsi des spectateurs privilégiés de leur fascinante splendeur. Avec nos yeux, nous ne pouvons que voir, regarder. Rien de plus.

Les papillons se posent aussi sur les fleurs et ils les regardent sûrement à la dérobée en s'abreuvant de nectar. Ils font comme nous ? Ils doivent avoir de fort jolies prises de vues. Mais ils ne se doutent pas que pendant qu'ils se nourrissent de leur suc, les fleurs secouent sur leurs ailes une partie de leur pollen, une fine poudre qu'ils vont transporter à leur insu sur une autre fleur.

Je le savais bien que tout ce beau monde-là faisait l'amour pendant que nous les observions comme des voyeurs pervers... Sauf qu'en transportant des fragments d'images ici et là, nous faisons un peu comme les papillons. Nous butinons pour donner aux fleurs une autre vie, une vie nouvelle. Celle de notre sensualité.


42. la Fée Verte - le dimanche 04 août 2002


Absinthe Robette : Livemont
Photo d'un vieux poster démodé que j'aime bien

Week-end torride, humide. Plus de temps passé au lit qu'en rêveries d'une promeneuse-pas-tellement-solitaire dans le Mile-End, tendon d'Achille douloureux et oedémateux oblige. Enfin bref, la fin de semaine idéale pour lire et relire les gros bouquins et les poètes disparus chers à mon âme : Nin, Verlaine, Nelligan, Nin, Van Gogh, Miron, Miller, Nelligan, Degas, Arthaud, Verlaine, Rimbaud... oups [je sais], et pour retrouver la Fée Verte prise comme la graine de la page 41 entre deux pages de mon journal en vrai papier. C'était peut-être une graine de l'Artemisia absinthium, qui sait ? Impossible de l'oublier longtemps, celle-là.

Impossible de l'oublier, parce que c'est le premier été de leur amour, si tendre. Sauf que si l'Armoise n'existait pas, on ne pourrait pas parler de cet été-là, ni de la Fée Verte, ni de toute une génération d'artistes qui se sont brûlé le cerveau avec [entre autres].

L'Absinthe était fabriquée à partir de la plante au joli nom latin, [Wormwood, en anglais]. C'était un alcool «efficace» et «naturel», et surtout moins cher et moins bourgeois que le vin, alors on l'associait à la Fée Verte, à cause de sa couleur et des ses propriétés hallucinogènes.

Était-ce une première manifestation du politically correct, pour ne pas nommer les sorcières, ces femmes qu'on avait brûlées par milliers et qui portaient des robes de velours vert, celles [les femmes, pas les robes] qui avaient la joyeuse réputation de coucher avec le diable en personne [la nature], ce qui devait leur donner bien des idées, n'est-il pas ?

Toujours est-il que la légende raconte que ce sont les femmes qui faisaient fondre ou brûler le sucre dans des cuillères perforées au-dessus des verres d'alcool qui ressemblaient à de très jolis verres à pastis, parce que l'absinthe avait l'air d'être assez amère [bitter], et que donc il fallait la sucrer. Quelle sensualité. Quelle image ! Au sujet de l'absinthe, Oscar Wilde écrit :

After the first glass you see things as you wish they were. After the second, you see things as they are not. Finally you see things as they really are, and that is the most horrible thing in the world.

Et...

If he didn't drink [absinthe], he would be somebody else. Personality must be accepted for what it is. You mustn't mind that a poet is a drunk, rather that drunks are not always poets.

Selon le Larousse encyclopédique, l'absinthe est une plante très amère et très odorante, que l'on trouve dans les terrains vagues, les sables et les rocailles, mais que l'on cultive aussi. C'est aussi le nom d'une liqueur alcoolique obtenue par macération d'un mélange de plantes (grande absinthe , petite absinthe, anis, fenouil, hysope, etc.) et distillation : Il se passait là d'extravagantes bacchanales, enfiévrées par l'absinthe et par le climat d'Afrique (Loti).

[...à suivre]


43. la Fée Verte [suite] - le mardi 06 août 2002


Artemisia absinthium
Artemisia absinthium

Comme c'est le cas pour plusieurs plantes, le nom de la fleur est souvent celui de la personne qui l'a vue le premier. Dans le cas de l'absinthe, la découverte remonterait à tellement loin dans le temps que ça me donne le vertige, et que cela me rappelle la naissance de l'anémone et des autres fleurs que Script collait dans son journal l'année dernière.

La première histoire, et la plus belle, que je retiens à propos de l'Artemisia absinthium est celle rapportée par Coligny [1862]. C'est l'histoire de la reine Artémise, épouse du roi Mausole qui régnait à Carie dans un temps aussi éloigné qu'il était une fois. Artémise était-elle une Fée verte ? L'histoire ne le dit pas.

Et comme dans toutes les belle histoires, l'époux d'Artémise devait être un tantinet belliqueux car il partit un jour pour aller faire la guerre à ses voisins. Quand il revint, il était gravement malade et il mourut de la thyphoïde dans les bras de sa femme [on a le diagnostic en plus... je commence à douter de ma source, mais chut... c'est juste une histoire].

Folle de chagrin, Artémise fit bâtir un mausolée [à Mausole, arf]. On fit brûler le corps et ensuite Artémise, obsédée par l'idée de posséder son mari à l'intérieur [oups, j'avais oublié, c'est elle la reine qui préférait l'amour oral] prit un jour un peu de ses cendres qu'elle mit dans du vin rouge et elle but le mélange jusqu'à la dernière goutte. Comme elle avait beaucoup de peine et qu'elle avait toujours soif, elle en but tous les jours. Après, elle sortait se promener autour du mausolée pour pleurer [et digérer].

C'est ainsi qu'un soir elle vit une belle plante toute verdoyante couverte de fleurs jaunes, une plante si belle qu'elle n'en avait jamais vue de pareille dans tout le pays. Les grands experts et savants furent appelés en consultation, la reine leur demanda quel était cette plante, et ils déclarèrent :

Nous, docteurs assemblés du royaume de Carie et fidèles sujets de la reine Artémise avons examiné avec soin la plante en question. Sa racine est un peu épaisse, fibreuse et aromatique : elle pousse des tiges hautes de deux à crois pieds, cannelées, blanchâtres, dures, feuillées et rameuses. Ses feuilles sont assez larges, molles, d'un vert argenté. Ses fleurs sont jaunâtres, globuleuses, un peu aplaties en dessus, et naissent aux sommités de la tige et des rameaux en grappes. Ses propriétés sont stomachiques, toniques, anti-acides, anti-putrides, fébrifuges, vermifuges et emménagogues...

Et pour faire une histoire courte, les éminents savants finirent par dire après trois jours de grattage de crâne qu'ils n'en savaient rien, et que cette plante était inconnue des grands livres de la science.

Il n'en fallait pas plus pour qu'Artémise se mette à croire que l'âme de Mausole avait donné vie à la fleur mystérieuse. Et comme la reine avait presque fini de manger tout le corps de Mausole, elle résolut de consommer également son âme. Et l'âme, cela ne pouvait être que la fleur, et rien d'autre, se dit-elle.

Artémise mit donc une autre équipe de savants à la tâche dans son labo de chimie le soir même et la plante jaune exprima une jolie liqueur verte, dont la reine fit une infusion qu'elle sucra avec la cendre conjugale. En gros, c'est à peu près ça qui a dû se passer là, dans ce temps-là.


102. fleur blanche pour une nuit noire - le lundi 04 novembre 2002


Le Lilium candidum ou lis blanc est une fort belle fleur. Elle pousse à partir d'un bulbe formé d'écailles jaunes et très longues. Ces bulbes seraient comestibles mais j'ai jamais essayé d'en manger. Dès l'automne, les feuilles réunies en touffes naissent des bulbes et, au printemps suivant, on voit vite apparaître une tige florale qui peut facilement dépasser un mètre de hauteur.

Le lilium candidum est une de mes fleurs préférées. Les feuilles sont lancéolées et elles n'ont pas de pétioles, leur sommet est pointu et le bord ondulé ; elles sont glabres, avec une surface supérieure brillante et lustrée. Plus on monte sur la tige, plus les feuilles sont petites.

Les fleurs qui arrivent à maturité en juin et juillet sont groupées au sommet de la tige. Elles ont cinq ou six beaux pétales blancs dont le sommet est retourné vers l'extérieur et vers l'arrière. Et elles portent cinq étamines jaunes. Le pollen est jaune orangé et l'odeur est parfaitement suave.

De plus, elles ont une fort jolie histoire. Le nom lilium candidum est tiré du latin lilum [lui-même venant du grec leirion = délicat, tendre]. Il semble qu'il serait question du lis sur une tablette sumérienne [> 5000 ans]. Wow.

Selon la légende, deux gouttes de lait s'échappèrent un jour des lèvres d'Hercule [bébé] tétant le sein de Junon endormie. Une goutte de ce lait se répandit dans le ciel et créa la voie lactée. L'autre tomba sur la terre et fit naître le lis blanc.

Une autre légende ? Le jour où Ève fut chassée du paradis après avoir mangé la pomme, elle versa quelques larmes qui firent pousser des lis.

Et l'Histoire ? Sous le règne de Louis VII, en 1147, après la deuxième croisade, le lis devint le symbole de la Royauté. Il fut d'abord appelée fleur de Louis puis fleur de lux [lumière] et enfin fleur de lis. Cet emblème disparut avec la Révolution.

Autre chose : le lis blanc est gravé sur de vieilles pièces de monnaie devenues extrêmement rares pour ne pas dire introuvables, le Blanc aux lis accotés [1429] de Charles VII le Victorieux.

Qui ignore encore que le fameux lis fut l'emblème floral du Québec de 1963 à 1999 ? Pour des raisons pratiques, il fut remplacé par l'iris versicolore.


177. le journal du dimanche - le dimanche 23 février 2003


primevères [23-02-03]
Des primevères en plein hiver

C'est long à lire cette Autobiographie de tout le monde. Je lis dans mon bain, je lis au café et dans mon lit et parfois des petits bouts aux feux rouges dans ma voiture mais ça, ça fait hurler les monsieurs pressés, mais je m'en fiche, j'aime lire partout partout et je lis et ainsi ce matin j'arrive aux dernières pages là où il y a ce passage où Stein écrit :


    Et maintenant il me semble que je l'ai fait, la première autobiographie n'était pas cela, elle était une description et la création de quelque chose qui s'était passé qui d'une certaine manière était en train de se passer non pas de nouveau mais comme si cela s'était déjà passé, et c'est cela l'histoire c'est cela les journaux c'est cela les illustrations mais ce n'est pas une narration simple de ce qui se passe, non comme si cela s'était passé non comme si cela était en train de se passer mais comme si cela existait tout simplement. Et maintenant je l'ai fait dans ce livre je l'ai fait.


Alors ce matin j'ai fait des photos des primevères rouges au coeur jaune avec la petite Quick cam. Les photos sont pas mal. La plante est là sur mon bureau juste à côté du clavier, et à droite du téléphone. La plante ne fait rien et elle est là pour moi et maintenant pour vous. Hier j'ai vu chez le fleuriste des mimosas et c'était écrit sur l'emballage transparent : long lasting flowers froms French Riviera, j'avais les bras trop chargés de paquets et je ne les ai pas pris, mais je vais y retourner aujourd'hui et après je les regarderai avec la caméra et si je peux, je ferai des photos. Je ne peux pas faire pousser des mimosas ici, et des branches de mimosas coupées ce n'est pas aussi beau que les arbres jaunes en fleur à cette saison de l'année, là-bas. Ils étaient tellement beaux l'année dernière, j'avais le coeur qui débordait chaque fois que j'en voyais un et il y en avait des centaines quand j'étais passée en train au matin, le train Paris-Ventimiglia dans lequel j'avais dormi dans une petite couchette au deuxième étage.

Je me souviens une lectrice m'en avait envoyés en photo mais j'ai perdu la photo sur le serveur de Free une fois quand j'ai tout effacé le Journal de Script l'été dernier. L'original de cette photo que j'avais trouvée en consultant mes mails à distance est resté sur un serveur de mail quelque part en France parce que j'ai oublié de faire suivre le courrier ouvert à Paris jusqu'ici.

Et dans le train, le matin on avait replié les lits et on s'était assis devant la fenêtre et je regardais passer les arbres et la mer et c'était magnifique les chiens couraient sur la route et les gens ouvraient leurs fenêtres parce que c'était le matin et ils sortaient les chats et les chiens et ils étendaient les draps dehors pour sécher et puis il y avait des palmiers très hauts. Sur un des draps, j'avais vu de loin une tache rouge une tache de sang en forme d'étoile de mer et alors je m'étais enroulée dans la serviette éponge bleue avec des étoiles jaunes. Et j'avais pris des notes pour l'autobiographie d'Erika von Strohem.

Je me demande ce que je vais lire après l'autobiographie de tout le monde. Envie des Chroniques d'Alvin le Faiseur ou Maeterlinck ou les Lettres persanes. J'irai donc à la librairie aujourd'hui faire le plein de bouquins car maintenant que c'est écrit dans le journal du dimanche il faut le faire.

09:42 AM

mimosas
@2002 Anonyme

Comme c'est le journal du dimanche et que ce dimanche a décidé d'être doux et magique, j'ai reçu pour la deuxième fois une photo des mimosas de la French Riviera et ils viennent de la même femme qui a lu le journal l'année dernière et qui le lit encore et qui m'envoie de temps en temps des belles images pour mes pages et qui me demande de rester anonyme alors je lui ai donné le pseudo d'Anonyme parce que j'aime ce mot-là il est féminin et si poétique et elle s'est reconnue quand elle a lu mon histoire de la photo perdue du mimosa et moi j'avais oublié qui me l'avait envoyée mais je me souvenais que c'était une femme et je trouve cela parfaitement magique et extraordinaire que de telles choses puissent arriver de recevoir ces fleurs du printemps une deuxième fois avec le ciel bleu au soleil pendant qu'ici la neige est partout et elle tombe lourde et molle, chaude et pressée.

Je recommence à faire des phrases beaucoup trop longues, sans doute que je suis un peu contaminée par mes dernières lectures. On dit que la neige se changera en pluie ou en verglas, on verra mais on en profite quand elle est là, ça change des grands froids et des rues toutes nues blanches de calcium et des petits cailloux pointus qui entrent dans les maisons collés après les semelles et pour finir on en retrouve partout et c'est l'invasion des petits cailloux noirs de l'hiver montréalais qui piquent les pieds nus sur les parquets de bois vernis.


186. pourquoi les fleurs ? - le mardi 04 mars 2003


Il y a des jours je perds toutes mes images de fleurs : trop fragile. Trop triste. Pourquoi ? Cette maudite guerre et caetera. Je meurs, et je dis que je veux rentrer dans ma coquille pour ne plus en sortir jamais. Dimanche je ne voulais même pas aller dehors. Ça va passer.

J'ai lu la page du dimanche d'Emma, cette page qui parlait de guérir avec des fleurs et ce jour-là, au même moment, j'écrivais [je le jure on s'était pas parlé avant] qu'on ne se guérit pas avec les mots qu'on écrit dans un journal online, et que c'est pas surtout pas pour me faire du bien à moi [nausée] ni pour faire le bien d'autrui [re-nausée] que j'écris. J'écris parce que je ne sais pas vivre autrement, et parce que je mourrais si je ne le faisais pas. Écrire ça n'a jamais été pour faire du bien, c'est pour faire n'importe quoi sauf ça : déranger, réveiller, et, et... Le bien et les bien-pensants ça sert à quoi ? Se sentir trop bien ne serait-ce pas s'endormir-mourir ? autant prendre des pilules ou de l'alcool qui cogne, non ? Mais là n'est pas la question. La seule question c'est : pourquoi les fleurs ?

Si les fleurs consolent et font du bien et parfois du mal aussi, elles ne sauvent personne, elles rassurent et donnent du plaisir aux sens, du rêve, et de l'évasion ou même de l'espoir... et si elles guérissent le corps avec ce qu'on en extraie pour faire des essences et des élixirs, des infusions, des parfums, et des médicaments [c'est bon – encore mieux –], c'est tout ce que je sais. Mais je doute : en pleine guerre, les fleurs, elles font quoi pour arrêter les bombardements ?

Ces jours-ci les fleurs me donnent la nausée comme le reste, mais au moins elles n'inspirent et ne sèment pas la guerre ni la haine — peut-être donneront-elles l'opportunité à quelques génis [sic] oubliés d'exprimer leur irrréductible et néanmoins fort «viril» mépris, eux les derniers et valeureux défenseurs et chauds partisans de la riposte sans vergogne à coup de tapes sur la gueule et qui trouveront toujours puérile cette histoire de fleurs — : je me demande «néanmoins» pourquoi ils me lisent, euh? – Mais c'est pas grave. Le mépris et le ridicule ne tuent pas. Enfin, pas moi. Les insultes et le dénigrement non plus. C'est un peu humiliant sur le coup mais bon. Maman disait souvent : quand on vaut pas une risée on vaut pas grand chose. Non ? Bref, on écrit et on dérange. Les fleurs dérangent. Les oiseaux aussi. C'est très bien comme ça. Et ne me demandez pas comment ça se fait, je ne sais pas. J'y réfléchis.

Quoi qu'il en soit, il se passe de bien drôles de choses dans le monde et à Montréal c'est fort étrange, comme ailleurs, et ça n'arrête jamais, et je sais que je ne suis pas la seule à être bouleversée et surtout triste avec tout ça. Triste. Ce qui me rassure c'est que je n'ai pas peur. Il y a une femme quelque part sur la terre qui a écrit sur l'internet qu'elle était triste et qu'elle a planté des fleurs dans la pluie avec de l'eau qui dégoulinait dans son cou, et c'est ça. Planter des fleurs. Continuer malgré tout. Je ne sais pas comment ni pourquoi je veux et peux le faire ni comment je vais y arriver : c'est marcher sur le chemin du coeur, le dos droit et le corps-coeur en avant. Et ne pas se laisser abattre. Jamais.




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