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Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.

19. la mer, l'amour, les vacances - le mardi 09 juillet 2002


Dans la chaleur de la nuit je me lève. Toute seule dans cette grande maison, je souris. Il fait noir. Je sors sur le balcon et je regarde en haut. Je ne vois pas les étoiles. Dans le ciel, de gros nuages roulent. Le ciel n'est pas complètement noir et je ne vois pas les étoiles. Je ne vois pas la lune non plus. Le jour va bientôt se lever. Fera-t-il soleil? Un gros camion passe sur la rue et coupe en deux le silence de la nuit, comme un jeu de cartes. Pourquoi je ne dors pas ? Je ne sais pas. Le silence se réinstalle dans la maison, épais et doux. Je ne fais pas de cauchemars. Ce n'est pas de l'insomnie si je me lève la nuit. J'ai simplement envie de voir la nuit. Il se passe des choses étranges, bizarres et ça ne me touche pas. Quelqu'un m'a écrit pour me parler d'une histoire drôle, une drôle d'histoire, et je n'ai pas ri. C'est une histoire triste. La forêt qui brûle ne devrait pas partir en fumée. Le feu dans les arbres c'est triste. C'est très beau et très triste. J'ai encore envie de partir très loin à l'autre bout du monde pour sauver les arbres de la forêt.

Mouche sur une fleur jaune
© chocolat-bleu

Et si je partais ?

C'est le matin. Je ne suis pas partie cette nuit.

La nuit, je ne pars pas. Je veux voir les étoiles et les étoiles sont parties. Je retourne dans le lit, je brosse mes cheveux. Je dors.

Mouche sur une fleur jaune
© chocolat-bleu

Je bois un thé sucré. Le soleil brille comme de l'eau qui rêve de caresser mon corps. Je prends un bain parfumé aux huiles essentielles : Lavendula angustifolia, la fleur de lavande, Chamaemelum, la camomille, et Citrus reticula, la mandarine.

C'est l'après-midi. Je sors acheter des abricots. Je prépare un bol de thé et je l'apporte avec moi dehors. Je m'asseois et j'ouvre mon livre. Je lis Les petits chevaux de Tarquinia. Je mange des abricots et je bois du thé. Cet été, je lis et relis Duras. Certains de ses livres, je ne les ai jamais terminés. D'autres, je les ai lus une, deux et trois fois et je veux les relire encore. Et il en reste quelques uns que je n'ai jamais lus. Aujourd'hui, depuis samedi, jeudi, je ne sais plus quand, Les petits chevaux de Tarquinia sont entrés dans ma vie avec la mer, l'amour, les vacances. Il arrive que je ne puisse pas lire plus d'une page à la fois. Je dépose le livre. Je le reprends quand mon coeur bat moins fort.


25. des mots qui ont traversé le temps - le mardi 16 juillet 2002


Matin gris. La brume et l'envie de rien. Nausée. Ouvrir les Sonnets à Orphée au hasard et recopier la première strophe pour rien, pour faire quelque chose de concret. De vrai. Écrire, cela devrait toujours être : écrire des mots qui ont traversé le temps, et rien d'autre. Les autres mots n'ont aucune valeur. Oui. Recopier cette strophe. Ensuite, la lire :

« Veux la métamorphose. Ô sois plus que fou de la flamme,
ce qu'elle te soustrait se transforme en elle avec faste ;
l'esprit qui trame et trace et se rend maître du terrestre
n'aime rien d'une ligne autant que son point d'inflexion. »

Ce qui est bien avec le fait d'écrire les codes html à la main, c'est qu'il faut ajouter des petits signes à l'écriture, et ça lui donne l'air un peu folle, ça lui enlève son ridicule sérieux, quelque chose de sa dureté tragique. Écrire le html ajoute à la dimension jeu de l'écriture. Ça donne du plaisir quand l'acte d'écrire n'en est plus un, parfois.

Je lis les mots de Rilke, je lis la métamorphose de Daphnée. Matin gris-blanc. Ce matin jai mal à ce livre que j'écris, qui est écrit, et que j'essaie de métamorphoser en objet cohérent et intéressant pour d'autres yeux que les miens.

La pile désordonnée de feuillets barbouillés d'encre noire est là. À côté d'elle, une autre pile faite de plans, de griffonnages, de listes d'idées. Des notes.

Quand le jour se lève, quelle pile je prends ? Nausée. Envie de balancer l'ordinateur par la fenêtre. Et puis éclater de rire et prendre un billet d'avion. Partir pour Tombouctou.


40. with love, forever - le jeudi 01 août 2002


Ça va me faire un peu bizarre de ne plus surveiller la caméra des petits merles bleus qui grandissaient dans le nid de l'Orégon. Dernier mot là-dessus ce matin. Adios los zozios.

En écrivant cette petite phrase d'adieu aves deux mots dans une autre langue, j'ai repensé à la question de l'accessibilité (ou de la lisibilité? ), bref, je me suis rendu compte que je n'avais pas encore trouvé le moyen d'indiquer les changements de langue dans mes textes.

Avec le code span lang="sp" (ou le code de la langue en question entre " " ), je ne suis pas certaine d'être lisible, mais le bidule à valider ne me signale aucune erreur. Je l'ai laissé exprès pour le lecteur bien informé qui aurait le temps d'y jeter un petit coup d'oeil. Si j'en ai encore un ou deux. J'arrive pas à trouver la manière de mettre l'autre code dont parle le W3C en personne. J'essaie avec le code span xml:lang="en" sur I dont'care et c'est pareil, je valide. Ben coudonc !

À la section C.7 du document, «The lang and xml:lang Attributes», ils disent : «Use both the lang and xml:lang attributes when specifying the language of an element. The value of the xml:lang attribute takes precedence.»

Mais encore ? On les place où et comment ces codes ? Les longs et indigestes textes expliquant toutes les normes et standards du html, xml et compagnie aiment bien garder leurs secrets, ce qui donne lieu à d'aussi indigestes et interminables blogs [ah zut, parait qu'il est bien vu de dire blogue maintenant que la madame office de la langue française s'est prononcée sur la question elle z'aussi... ] pour discuter de la question. Le plus beau c'est que tout cela n'a aucune espèce d'importance. J'exagère? Je crois qu'un jour tout cela va me faire mourir de rire.

Mourir de rire. Partir pour Tombouctou. Balancer l'ordinateur par la fenêtre. Débrancher forever l'Internet. Mais dites-moi, tout cela, vous le feriez dans l'ordre ou dans le désordre ?


54. ça chante, ça chante - le vendredi 23 août 2002


abeille.jpg
© chocolat-bleu

Annie Strohem reçoit tous les jours des lettres et des cartes postales qui arrivent de l'autre bout du monde. Certaines sont remplies de fleurs exotiques aux parfums capiteux, d'autres contiennent de petits poissons qui font des bulles dans l'eau, et d'autres, d'autres tout aussi parfumées, sont illustrées avec des oiseaux merveilleux au plumage multicolore. Et toutes sont tissées avec des mots d'amour tendre qui la font vivre et sourire.

Il est loin, l'autre bout du monde. Très loin. Parfois, quand j'y pense, je me dis que c'est à Tombouctou. Parce qu'il n'y a qu'à Tombouctou qu'on a envie de partir quand plus rien ne va. Et puis on reste. On reste pour ne jamais perdre de vue ses désirs et ses délires. Pierre Rey, Une saison chez Lacan :

Ne jamais repousser le délire, il fait partie intégrante de la création. Il est moteur. Pour peu qu'on n'en soit pas dupe et qu'on le contrôle, il prendra le relais, les jours creux de grand vide, de la volonté qui défaille, du courage qui s'étiole, du doute qui paralyse.

Aujourd'hui, elle a encore envie de faire des choses pas racontables. Parce qu'elle se réveille à 5 heures du matin et qu'il fait beau et que dehors, aussi bien que dans son coeur à elle : ça chante, ça chante. Et parce qu'elle n'a presque plus mal à son tendon d'Achille. Parce que c'est comme ça. Et parce que...

Et parce qu'il n'y a pas encore d'oiseaux dans sa maison d'oiseaux. Pas grave.

Aujourd'hui, elle travaille, travaille. Mais ça va aller, après tout, quand elle travaille à autre chose qu'à écrire des livres, elle gagne des sous, beaucoup de sous. Et avec ça elle peut manger, et lire, et continuer d'écrire, et caetera.

Elle a encore passé une demi-heure dans son bain rempli d'eau bouillante et de mousse aromathérapie aux huiles essentielles qu'il serait trop long d'énumérer toutes sur cette page. Pas grave.

Vers 7 heures elle a écrit cette page et elle a pris deux cafés. Et depuis, je ne l'ai plus revue.

Après tout, on s'en fout que sa mère, elle aime pas les brugnons.


56. dix heures vingt-six - le dimanche 25 août 2002




Montréal. Dix heures vingt-six. C'est la nuit. Toute la journée je fais des choses indispensables et j'attends la nuit en pensant à d'autres choses encore plus indispensables que boire et manger.

Chaque jour contient son lot de secrets et ce n'est que lorsque la nuit tombe qu'il est possible de les découvrir. Quand il faisait encore soleil et que l'après-midi était plein de lumière gris-jaune sur la ville, j'observais sur un écran la migration des cigognes. Elles parcourent toute l'Europe pour descendre jusqu'en Afrique, pas loin de Tombouctou... [mon Tombouctou]. Je dis : je veux y aller moi aussi. Quand est-ce qu'on part ?

Peu après, je dis : je ne pars pas, j'attends. Mais les cigognes, oui. Elles voyagent tout le temps en se faufilant dans les courant d'air chaud qui les portent tout en haut du ciel. Elles se laissent en quelque sorte planer sur des coussins géants pleins de chaleur.

J'aime la chaleur. Ne pourrais-je pas un jour monter sur le dos d'une cigogne et m'envoler jusqu'au nord de l'Europe et ensuite redescendre au-dessus de la Méditerranée jusqu'à Tombouctou, en passant par la Tunisie, et tout ?

Faut pas trop rêver de la Méditerranée, parce que, au-dessus de cette mer, les cigognes ne peuvent pas trouver les courants chauds. Il n'y en a pas. C'est curieux. Si l'air et ses courants y sont immobiles, le temps doit l'être aussi : complètement immobile. Je rêve ?

Toute la sainte journée, le temps se traîne à la vitesse d'un vieux crabe fatigué. J'observe le vol des cigognes qui ne se laissent pas abattre par la Méditerranée trop calme : elles la contournent et passent par le détroit de Gibraltar ou par le Bosphore. Les cigognes sont intelligentes. Certaines se trompent et prennent de mauvais courants ou percutent des fils électriques-machins : Oups, elles meurent. Alors on dessine des petites croix sur les cartes des satellites. On trouve ça triste.

Ce sont des cigognes, très belles et très vivantes. Et personne ne comprend comment il se fait qu'elles se retrouvent en très grand nombre en Alsace, dans le temps de Noël, alors que logiquement, elles devraient être encore en Afrique. Mystère. Le secret des cigognes, c'est peut-être de parvenir à briser un tout petit fil entre l'espace et le temps, pour y faire filer une maille comme dans un bas de soie, une maille à travers laquelle elles peuvent s'échapper.

C'est l'été. Il est dix heures vingt-six. Il fait noir et je rêve à la migration des cigognes. Je rêve à une maille dans un bas de soie. Je lis Duras, je lis :

« Il est dix heures et demie du soir. L'été.

Et puis il est un peu davantage. La nuit est enfin là, tout à fait. Il n'y a pas de place durant cette nuit, dans cette ville, pour l'amour. Maria baisse les yeux devant cette évidence : ils resteront sur leur soif entière, la ville est pleine, dans cette nuit d'été faite pour leur amour. »


66. l'eau du lac comme une peau - le jeudi 19 septembre 2002


tamia rayé
© chocolat-bleu :le tamia rayé de la page 59...

Il y a des jours, des soirs, elle ne comprend plus le monde dans lequel elle vit, les personnes qu'elle croyait connaître. Retour à la case départ où elle se sent toute seule et abandonnée, isolée dans un enfer hostile. À ces moments-là, elle éprouve comme une envie soudaine et irrésistible de sortir de la maison en laissant les lumières allumées et les portes ouvertes, envie de courir jusqu'au lac et de se coucher dans l'eau, sur le dos, toute nue et bien à plat, et puis de s'endormir là jusqu'au dernier matin du monde.

W. m'écrit : « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. » Ces mots coulent sur moi comme l'eau du lac. Ils me font du bien.

Si certains mots font du bien, c'est parce qu'ils permettent de reprendre le fil de l'écriture en soi, de renouer avec ce qui se niche profondément tout au fond de la caverne et qui cherche une voie pour sortir. La parole et encore plus les mots ont ce pouvoir de nous envelopper comme une seconde peau. « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. »

Le contenant se resoude, la fuite peut ainsi se colmater tranquillement. Tout n'est pas fini, ce qu'elle vit n'est pas plus tragique que ce qui se passe dans la maison de son voisin. Pourtant, d'où lui vient cette impression qu'elle souffre plus que les autres, que ses sensations sont exacerbées [qu'elle saigne en dedans] et que les mots la pénètrent comme de petits couteaux à la lame bien tranchante pour la blesser. Ils diront ensuite : je n'ai pas voulu te faire mal, je disais ça comme ça. Et alors ? Alors elle a mal et ils sont impuissants à l'apaiser, la consoler. Personne ne peut la protéger de ça.

Comme elle, je ne sais pas me réparer toute seule. Je suis une poupée qui a le coeur et le corps cassés. Il faudrait qu'elle se rende à l'hôpital des poupées. Cela, ou bien se coucher dans l'eau du lac, si fraîche et apaisante. Elle en a tellement envie parfois, depuis toujours. Envie de laisser l'eau entrer dans ses oreilles, dans ses yeux, dans les narines puis dans la bouche et dans les poumons, cette eau en elle, dans le nombril et le sexe, partout, partout dans les moindres orifices, il y aurait de l'eau partout. Ça serait bien. Elle serait si bien toute entourée d'eau, comme une peau. Dormir jusqu'au premier matin du monde. « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. »


83. un goût de goyave et de thé Dayat - le lundi 14 octobre 2002


Je rentre tard le soir, je me perds dans les étoiles. Je me dis demain je prends le premier avion, le premier train. Je pars pour n'importe où : voir la mer, dormir dans le sable chaud, ramasser des coquillages, ne plus comprendre les langues qui se parlent autour de moi. Ne plus parler autrement qu'avec des gestes, des signes, des regards, des sourires. Je me lève tôt le matin. Encore avec l'envie de partir. Avec D., je devais aller à Bruges et à Paris en décembre pour découvrir des vieux livres, écrire, aimer, et hanter les galeries de musées. C'est fou, cette rupture, c'est ce que j'ai vu de plus fou depuis des milliards d'années-lumière. Cela me désespère et me rend heureuse tout à la fois. Parce que l'amour est encore là, parce que je vous garderai dans mon coeur. Forever.

J'irai malgré tout à Bruges, deux ou trois jours. Et je retournerai quelques semaines à Paris. Ou plus longtemps. Pourquoi pas ? Même si fragile, même toute seule, j'irai. Mais d'ici là je fais mes courses.

Je fais mes courses dans un supermarché chinois de Parc-Extension. Je fais provision de nouilles, de tubercules étranges, de soupe Miso, de crevettes et de champignons séchés, de sauces piquantes et de thé au jasmin. Et des sachets de thé vert de Chine Dayat. Pour dîner, je mange des biscottes et de la goyave en conserve dans le sirop. Le goût est fade et un peu écoeurant. Je bois le thé Dayat. Sucré, mais pas trop. Je sors le soir. Je rentre tard. J'écris toute la nuit.


154. le ciel qui s'ouvre - le mardi 28 janvier 2003


Il y a l'envie de partir qui est là. Alors je partirai. Je sais pas quand mais j'en ai envie, très envie, bientôt un jour de partir d'ici mais pourtant dans cette ville, dans cette maison je suis heureuse et surtout libre, je suis bien, et je fais ce que je veux et par moments cette folie de partir prendre le premier avion me monte à la gorge et je m'envolerais comme un oiseau tout de suite si je le pouvais et j'irais loin si loin là-bas j'irais à Islamabad rejoindre mon ami Baldev aux yeux noir charbon qui porte un turban rouge feu et des vêtements tout blancs, et en Angleterre quelques soirées avec Dylan, et bien sûr je passerais du temps à Paris, plusieurs jours et plusieurs nuits à Paris pour le plaisir de sentir son coeur battre et la pluie de ce ciel-là surtout me manque et tous mes amis car il n'y a qu'à Paris que le ciel s'ouvre si grand et que la pluie descend comme d'un seul coup, vroum, et longtemps aussi et elle est froide et drue, et c'est passionnant des pluies comme ça, c'est le contraste et que les dernières gouttes de l'averse sont si tendrement douces, les dernières gouttes laissent passer le soleil, tout ce soleil sur le gris et l'ocre des vieilles pierres et après tout devient gris bleu, on dirait - quand ça sèche - de la craie ou du carton pâte. J'irais à Bruges aussi je l'ai dit et peut-être même jusqu'à Moscou même pour deux jours j'irais mais pas en Allemagne, pas tout de suite, je préfère Prague oui, là-bas, il y a une église et dans cette église, j'allumerais un cierge comme sur l'image, et si j'ose rêver bien comme il faut, je rencontrerais Dostoïevski et Kafka et Rilke, et à Paris il y aurait peut-être Henry Miller et Anaïs Nin dans un petit bateau sur la Seine et Duras j'aimerais lui prendre le bras pour traverser la rue et regarder de près son beau visage et avant de partir je retournerais me recueillir auprès de La Dame à la Licorne à Cluny et lire et écrire dans les parcs toute seule et tout de suite après je prendrais le premier train pour aller voir Marie et Emma et nous irions ensemble manger des tellines et boire du Listel gris à Aigues-Mortes et visiter une petite église où il y a une statue de saint Louis et une icône de la vierge noire et j'allumerais des cierges tout petits en faisant semblant de faire le signe de croix et des voeux plein de voeux et ensuite on pourrait marcher marcher six kilomètres le long du canal et de la mer en se racontant des histoires et je penserais à Jack avec la nostalgia de cet amour-là et pour me souvenir toujours d'écrire avec mon sang, mon propre sang. Il est trop tard ce soir et je n'ai pas fini de rêver cette envie de partir. Dans mon bol il y a du lait bouillant sucré avec un peu de gingembre, je vais le boire et puis aller dormir et garder des mots pour demain. J'ai pas fini d'écrire mon envie de partir demain.


211. les oies des neiges - le vendredi 11 avril 2003


Riopelle
Riopelle

« Je peindrai des oies blanches tant qu'il y en aura dans le ciel. »

Une personne qui écrit pourrait-elle dire comme Riopelle : j'écrirai des oies blanches tant qu'il y en aura dans le ciel. Non. Et pourquoi pas. Aujourd'hui, j'écris des oies blanches. Rien d'autre n'a d'importance ni ne mérite d'être écrit. Ce jour est donc un jour heureux. Un jour inscrit sous le signe de la sauvagine.

Très tôt hier matin, j'ai eu la chance d'apercevoir le vol des oies blanches, les belles oies des neiges, juste au-dessus de ma maison. J'étais dehors. Je suis restée debout à regarder le ciel et les milliers de grands oiseaux qui formaient un immense V.

Presque chaque année, je les vois remonter vers le nord. J'ai besoin de ça, de cet ancrage qui indique le passage d'une saison à l'autre. Le vol des oies m'offre un autre point de vue, la vie selon une nouvelle perspective. Plus juste.

«... Elles s'avancent par volées angulaires, liées ensemble à l'oie capitale par un fil invisible. Inlassablement, elles entretiennent cette géométrie mystérieuse, toutes indépendantes, chacune tendue vers sa propre fin, mais, en même temps, toutes unies, toutes obliques, sans cesse ramenées, par leur instinct social, vers cette fine pointe qui signifie : orientation, solidarité, pénétration unanime dans le dur de l'air et les risques du voyage... » [F.-A. Savard, L'Abatis]

Demain je volerai vers le sud, je ferai donc la route des oies en sens inverse. Judith arrive tout à l'heure. Elle va s'occuper de la maison et du chat et des plantes pendant mon absence. J'avais espéré qu'elle voyage avec moi, mais ça n'a pas pu s'organiser ; elle aura donc la maison pour elle toute seule. Les oies voyagent loin et longtemps. Cette route vers le nord, je sais ce que cela signifie, sans jamais l'avoir suivie moi-même. Génétiquement, c'est inscrit, et cette ligne là, c'est ça qui me coupe en deux. Le sang mêlé. L'envie de partir, celle d'une vie nomade, qui s'agrippe à moi d'un seul coup.

Découvert une carte géographique permettant de voir la route suivie par les oies des neiges sur Environnement Canada. Quand elles arrivent à Cap-Tourmente, elles y font escale quelques temps. Par milliers. Les champs deviennent blanc. D'un seul coup, le ciel se remplit de cris et de coups d'ailes.


212. l'absence d'horizon - le samedi 12 avril 2003


plage_isla_mujeres.jpg
Isla Mujeres

Je pars pour dix jours faire le plein de soleil et de sable. M'imprégner des odeurs de la terre, marcher dans les herbes, rencontrer des gens, parler espagnol. Et puis la plage. Lire. J'installerai la chaise longue et la serviette éponge bleue avec des étoiles roses près d'un palmier incliné sur le sable. J'y accrocherai des foulards de soie rouge et safran pour me faire de l'ombre. Ils claqueront dans le vent. J'irai me baigner dans la mer. Ma peau va brûler. Je passerai des heures à rêver. À dormir.

Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l'eau, c'est le saisissement, la montée d'une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère — la nage, les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rebattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l'eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l'onde par mes jambes — et l'absence d'horizon. Sur le rivage, c'est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d'os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l'eau, le duvet blond et la poussière de sel.
[Albert Camus, Noces à Tipasa]

Note : L'écriture de ce journal devrait reprendre vers le 23 avril...





264. envol - le samedi 28 juin 2003

Cui-cuis du samedi

Manque de souffle pour écrire dans ce journal. Et pour écrire tout court. Je prends une pause roman, une pause mail. Une pause journal qui durera pas. Je prends du soleil, cultive mes fleurs. Envie de m'amuser et de manger des mets indiens qui donnent trop chaud. Ça, c'est parce que dans un grand pot, je fais pousser de la coriandre et que je grignote toujours quelques feuilles quand je l'arrose. J'ai presque réservé mes billets d'avion pour fin juillet vers la France, Paris, puis le sud ouest, la Normandie, et un coin de Bretagne si possible. Je louerai une petite voiture pour faire de la route cette fois, beaucoup de route dans les campagnes partout. J'aurais pas dû attendre si longtemps, c'est cher, mais tant pis, je n'arrivais pas à me décider et puis à un certains moment j'en avais même plus envie. Et ce matin, oui. L'envie de partir a repris ses droits. C'est comme si j'étais déjà en vol dans le grand oiseau. Pour jouer, j'ai mis des chants d'oiseaux sur le Jardin d'A-List.

L'audimat en folie

Toujours au sujet du Jardin d'A-List [pas fini de mettre tous les liens que je veux... ni de décorer la page], une petite erreur s'est glissée en transportant les images : la photo du livre de Catherine Millet s'est comme tricotée dans le lien vers le Journal d'Emma, L'[In]dicible. Elle m'a écrit et j'ai ri quand j'ai lu « c'est pour augmenter l'audimat ou quoi? » Et mes chants d'oiseaux alors ?