Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.
Dans la chaleur de la nuit je me lève. Toute seule dans cette grande maison, je souris. Il fait noir. Je sors sur le balcon et je regarde en haut. Je ne vois pas les étoiles. Dans le ciel, de gros nuages roulent. Le ciel n'est pas complètement noir et je ne vois pas les étoiles. Je ne vois pas la lune non plus. Le jour va bientôt se lever. Fera-t-il soleil? Un gros camion passe sur la rue et coupe en deux le silence de la nuit, comme un jeu de cartes. Pourquoi je ne dors pas ? Je ne sais pas. Le silence se réinstalle dans la maison, épais et doux. Je ne fais pas de cauchemars. Ce n'est pas de l'insomnie si je me lève la nuit. J'ai simplement envie de voir la nuit. Il se passe des choses étranges, bizarres et ça ne me touche pas. Quelqu'un m'a écrit pour me parler d'une histoire drôle, une drôle d'histoire, et je n'ai pas ri. C'est une histoire triste. La forêt qui brûle ne devrait pas partir en fumée. Le feu dans les arbres c'est triste. C'est très beau et très triste. J'ai encore envie de partir très loin à l'autre bout du monde pour sauver les arbres de la forêt.

Et si je partais ?
C'est le matin. Je ne suis pas partie cette nuit.
La nuit, je ne pars pas. Je veux voir les étoiles et les étoiles sont parties. Je retourne dans le lit, je brosse mes cheveux. Je dors.

Je bois un thé sucré. Le soleil brille comme de l'eau qui rêve de caresser mon corps. Je prends un bain parfumé aux huiles essentielles : Lavendula angustifolia, la fleur de lavande, Chamaemelum, la camomille, et Citrus reticula, la mandarine.
C'est l'après-midi. Je sors acheter des abricots. Je prépare un bol de thé et je l'apporte avec moi dehors. Je m'asseois et j'ouvre mon livre. Je lis Les petits chevaux de Tarquinia. Je mange des abricots et je bois du thé. Cet été, je lis et relis Duras. Certains de ses livres, je ne les ai jamais terminés. D'autres, je les ai lus une, deux et trois fois et je veux les relire encore. Et il en reste quelques uns que je n'ai jamais lus. Aujourd'hui, depuis samedi, jeudi, je ne sais plus quand, Les petits chevaux de Tarquinia sont entrés dans ma vie avec la mer, l'amour, les vacances. Il arrive que je ne puisse pas lire plus d'une page à la fois. Je dépose le livre. Je le reprends quand mon coeur bat moins fort.
Vendredi matin. Le 26 juillet est une belle journée. Le 26 août sera aussi une belle journée, encore plus belle. Pourquoi ? Ah ça, c'est mon secret. Un secret que je n'ai pas envie de confier à ce journal parce qu'il est public. Cet espace n'en est pas un pour les confidences. Désolée pour les voyeurs de la chose intime.
Qu'est-ce que c'est que tout ce charabia aujourd'hui ? Je ne sais pas. Love and Writing Project, c'est tout et n'importe quoi sauf un journal intime. C'est tout et n'importe quoi sauf un journal de création au sens strict du terme. Et ce n'est pas un exercice d'écriture. C'est rien, finalement. Rien.
Ce journal existe pour rien, sauf pour me procurer le plaisir de l'écrire. Surtout pas pour jouir du plaisir de l'écriture en tant que résultat. Ce ne sont que des mots qui ne cherchent pas le sens, qui n'ont pas de sens et qui n'en auront jamais.
Il n'y a que le temps : le 26 juillet. Cette page est une mémoire du jour qui passe et il n'en gardera pourtant aucune trace sauf l'inscription de la date et quelques paroles de plus, une autre citation.
Elle, aujourd'hui, elle n'a pas de corps. Elle écrit Love and Writing Project pour se donner la liberté d'aimer et d'écrire. Alors elle aime et elle écrit. Sans se perdre.
Et peut-être qu'elle a envie de lecture. De beaucoup de lectures. Lire, et lire sans arrêt ne laisse pas beaucoup de temps pour écrire et c'est tant mieux.
Et peut-être qu'elle a envie de vivre sa vie. De construire des maisons d'oiseaux et de prendre soin des chats et des êtres fragiles et de les protéger. Dormir douze heures, douze heures non-stop. Vivre et vivre sans arrêt ne laisse pas beaucoup de temps pour écrire et c'est tant mieux.
Elle aime lire les grandes histoires de l'amour et de la mort dans la littérature. Ce matin : L'amant de la Chine du Nord, et ce passage :
Elle était restée là à le regarder, à l'appeler, à lui parler. Et puis elle s'était endormie sur la marche de la porte. Alors il avait tout oublié de sa vie « heureuse », il était allé la chercher à l'autre porte, il l'avait jetée dans le lit et il l'avait rejointe et il avait parlé et parlé, en chinois, et elle, elle dormait et lui à la fin il s'était endormi à son tour.

Montréal. Dix heures vingt-six. C'est la nuit. Toute la journée je fais des choses indispensables et j'attends la nuit en pensant à d'autres choses encore plus indispensables que boire et manger.
Chaque jour contient son lot de secrets et ce n'est que lorsque la nuit tombe qu'il est possible de les découvrir. Quand il faisait encore soleil et que l'après-midi était plein de lumière gris-jaune sur la ville, j'observais sur un écran la migration des cigognes. Elles parcourent toute l'Europe pour descendre jusqu'en Afrique, pas loin de Tombouctou... [mon Tombouctou]. Je dis : je veux y aller moi aussi. Quand est-ce qu'on part ?
Peu après, je dis : je ne pars pas, j'attends. Mais les cigognes, oui. Elles voyagent tout le temps en se faufilant dans les courant d'air chaud qui les portent tout en haut du ciel. Elles se laissent en quelque sorte planer sur des coussins géants pleins de chaleur.
J'aime la chaleur. Ne pourrais-je pas un jour monter sur le dos d'une cigogne et m'envoler jusqu'au nord de l'Europe et ensuite redescendre au-dessus de la Méditerranée jusqu'à Tombouctou, en passant par la Tunisie, et tout ?
Faut pas trop rêver de la Méditerranée, parce que, au-dessus de cette mer, les cigognes ne peuvent pas trouver les courants chauds. Il n'y en a pas. C'est curieux. Si l'air et ses courants y sont immobiles, le temps doit l'être aussi : complètement immobile. Je rêve ?
Toute la sainte journée, le temps se traîne à la vitesse d'un vieux crabe fatigué. J'observe le vol des cigognes qui ne se laissent pas abattre par la Méditerranée trop calme : elles la contournent et passent par le détroit de Gibraltar ou par le Bosphore. Les cigognes sont intelligentes. Certaines se trompent et prennent de mauvais courants ou percutent des fils électriques-machins : Oups, elles meurent. Alors on dessine des petites croix sur les cartes des satellites. On trouve ça triste.
Ce sont des cigognes, très belles et très vivantes. Et personne ne comprend comment il se fait qu'elles se retrouvent en très grand nombre en Alsace, dans le temps de Noël, alors que logiquement, elles devraient être encore en Afrique. Mystère. Le secret des cigognes, c'est peut-être de parvenir à briser un tout petit fil entre l'espace et le temps, pour y faire filer une maille comme dans un bas de soie, une maille à travers laquelle elles peuvent s'échapper.
C'est l'été. Il est dix heures vingt-six. Il fait noir et je rêve à la migration des cigognes. Je rêve à une maille dans un bas de soie. Je lis Duras, je lis :
« Il est dix heures et demie du soir. L'été.
Et puis il est un peu davantage. La nuit est enfin là, tout à fait. Il n'y a pas de place durant cette nuit, dans cette ville, pour l'amour. Maria baisse les yeux devant cette évidence : ils resteront sur leur soif entière, la ville est pleine, dans cette nuit d'été faite pour leur amour. »

« Je vais écrire tous les noms du calendrier, je vais mêler votre nom à tous les autres noms. Oui, on va faire ça tous ensemble. On va réciter tous les noms par coeur, trouver un air de quatre notes qui envahit le monde, la hauteur du ciel. »
[Yann Andréa : Cet amour-là]
Des histoires sont écrites par terre, dans le ciel, sur le sable et sur les feuilles des arbres. Sur le dos voûté des passants. J'ai envie d'écrire des histoires d'amour, d'écrire partout. Pour vous.
Les plus belles histoires se cachent dans les secrets que l'on ne raconte pas et qu'on grave sur la pierre polie. La pierre plate est ronde. Je monte dessus et je tourne, je tourne, en lisant les mots que vous avez écrits pour moi dans le plus grand secret de votre coeur.
Je monte sur la montagne, puis je monte sur la ronde pierre plate et je tourne en rond pour lire des mots sur la montagne secrète de votre âme endimanchée pour m'aimer, pendant que chantent les cigales et que vous m'arrachez de doux frissons.
Oui, vous m'aimez pendant que chantent les cigales et que les longues herbes sèchent sur pied dans l'entre-deux saisons, juste un peu avant que le tamia rayé ne surgisse de son trou, sous les gros cailloux, au bord du chemin graveleux. Aujourd'hui, c'est le 2 septembre 2002, et la vie est belle, si belle.

Il avait dit que pour lui, c'était curieux à ce point-là, que leur histoire était restée comme elle était avant, qu'il l'aimait encore, qu'il ne pourrait jamais de toute sa vie cesser de l'aimer. Qu'il l'aimerait jusqu'à la mort.
[M.D., L'Amant de la Chine du Nord]
Cette lanterne rouge-là, elle me vient de vous. Vous me l'aviez offerte avec des étoiles dans les yeux. Vous l'aviez suspendue au plafond et puis vous aviez pris des photos. Et ces photos, vous me les avez données aussi, comme tout ce qui me vient de vous, en disant : je tiens à toi, je vous aime, je veux vivre avec vous, forever.
Depuis des jours, quelques jours, je ne savais plus bien me retrouver dans ce jeu insoutenable des mots-témoins. Je ne savais plus écrire dans le journal online. Comme si Love and Writing Project devait d'abord s'écrire dans le coeur, et sur le papier [manu scriptum] avant de s'offrir aux regards, pour lecture. Je regarde mes mains. Je regarde la petite fleur verte tatouée dessus au Jardin Botanique : c'est un trèfle. L'encre a coulé et je dis que peut-être la fleur a pleuré.
Les graines de pavot et de datura sèchent sur le bord de la fenêtre, au soleil. C'est pour semer le printemps prochain ; faire pousser des fleurs, encore et toujours des fleurs.
J'ai fermé les chassis doubles à cause du froid d'hier. Ne pas oublier de brosser le chat et de changer sa litière. Quand vous ne serez pas là, qui donc s'occupera de ce chat ? Et de moi ? Qui s'occupera de moi ? Vous voyez bien que vous ne pouviez pas partir, prendre cet avion. Et en plus, c'est un vendredi treize... Et vous ? Quelqu'un s'occupera-t-il de vous ? Il faudra penser à manger. Et à faire du thé, le soir. Et puis aussi écrire, vous devez écrire, cela est en vous.
L'âme secrète, la flamme amoureuse, intime, cachée, scintille entre l'ombre et la lumière. Entre le rire aux éclats, sous les draps, et les larmes qui perlent sur les joues, si chaudes et salées, quand elle se croit abandonnée, entre la fusion et l'arrachement. C'est ainsi que jour et nuit, elle vous aimait.
Je rentre de l'aéroport. Je vous ai laissé là. Je n'aurais pas dû. Après, j'ai marché. J'ai marché dans les ruelles quand le soleil se couchait, avec les chats que je ne connais pas. Les vignes tombent en cascades sur les palissades verrouillées avec des chaînes et de lourds cadenas. Je ne vois que ce qui n'est pas visible pour les autres. Vers 18:50, je rentre. J'écoute votre message, au répondeur. Je ne pleure pas. J'allume la lanterne rouge et je suis heureuse de voir que la maison se souvient de vous. J'ouvre l'ordinateur, mon éditeur de textes. Je colle d'abord une [votre] image [la lanterne rouge] et j'écris que tu vas me manquer. Vous me manquez. Je vous écrirai souvent.
Le chat s'endort en ronronnant. Elle dit : je serai forte. Vous dites : il le faut. À 19:30 précises, votre avion s'élevait au-dessus de Montréal.