Logo Love and Writing

Quelques textes extraits de la chronologie du journal, classés selon des thèmes récurrents, obsédants. Mais quand même pas des obsessions... Et aussi des lectures et des auteurs. Des notes sur l'écriture d'un roman, et ce journal.

6. comme envoûtée - le mardi 25 juin 2002


À l'aube, je me suis fait réveiller par une petite chouette venue hululer près de la fenêtre de ma chambre. Quelle merveilleuse façon de commencer une journée.

La chouette semble installée sur le toit de la terrasse. Je me demande si elle va bien s'entendre avec mon chat.

L'imprimante est programmée pour me livrer les deux premières parties « révisées » du manuscrit cet avant-midi : 316 pages bien tassées. Les cinq autres blocs sont encore sur le disque dur et attendent leur tour sagement. Faudra que je coupe là-dedans, c'est beaucoup trop volumineux depuis que j'ai fait une mise en page [marges et interlignes] correspondant aux normes des éditeurs. Mais j'ai tout mon temps. Rien ne presse.

Un peu fatiguée de la Fête d'hier. Comme envoûtée. Je ne rêve plus que Jack me jette en bas de la maison. Je ne rêve plus que je me perds dans les labyrinthes. Je fais des rêves doux et sensuels. La vie est belle.


11. une question de mots - le dimanche 30 juin 2002


J'aime les dimanches. J'ai dormi comme un ange. Il faudrait que j'écrive une définition du mot ange. Pas celle du dictionnaire, non, j'ai envie d'une définition qui exprime ce que je sais de ce personnage aérien, ailé. Imaginaire.

Le dimanche j'aime porter du blanc et allumer des bougies en plein jour dès que je sors du lit. Je fais ça depuis que j'ai quinze ans et que j'ai arrêté d'aller à la messe.

Hasard ou coïncidence ? J'ai retrouvé le Lexique que j'ai écrit et puis laissé [oublié serait le terme plus juste] dans Le journal de Script. J'ai envie de le transporter ici en continuant d'y écrire des mots, ceux de cette année et tous les mots qui ont été importants l'année dernière, et plus précisément depuis que j'ai arrêté d'y inscrire de nouveaux mots : cela doit bien remonter à l'été 2001. Eh oui, le dernier mot inscrit était Disjonction et c'est Jack qui me l'avait donné dans sa lettre du 6 juin.

La nuit dernière j'ai bien dormi comme si un ange avait veillé sur moi. Ce matin, un ami m'écrit et me demande si j'ai déjà vu des anges. Il dit que lui, non, pas encore, alors il attend et il regarde le ciel chaque matin. Il dit : « mais viennent-ils toujours du ciel ? » Je ne sais pas. Je ne crois pas aux vrais anges du ciel avec des plumes sur les ailes.

Avant de m'endormir, j'ai relu mon Lexique. Et puis j'ai «vu» cette évidence que je pourrais l'inclure en annexe au roman, puisque ce sont des thèmes qui s'y retrouvent tous. Ce sont ces mots qui me hantaient quand je l'ai écrit, et puis il s'en est rajouté plusieurs autres en cours d'écriture, que je n'ai pas mis dedans, et qui y attendent une place. Alors c'est décidé, le Lexique sera placé à la fin d'Épiphanie.


25. des mots qui ont traversé le temps - le mardi 16 juillet 2002


Matin gris. La brume et l'envie de rien. Nausée. Ouvrir les Sonnets à Orphée au hasard et recopier la première strophe pour rien, pour faire quelque chose de concret. De vrai. Écrire, cela devrait toujours être : écrire des mots qui ont traversé le temps, et rien d'autre. Les autres mots n'ont aucune valeur. Oui. Recopier cette strophe. Ensuite, la lire :

« Veux la métamorphose. Ô sois plus que fou de la flamme,
ce qu'elle te soustrait se transforme en elle avec faste ;
l'esprit qui trame et trace et se rend maître du terrestre
n'aime rien d'une ligne autant que son point d'inflexion. »

Ce qui est bien avec le fait d'écrire les codes html à la main, c'est qu'il faut ajouter des petits signes à l'écriture, et ça lui donne l'air un peu folle, ça lui enlève son ridicule sérieux, quelque chose de sa dureté tragique. Écrire le html ajoute à la dimension jeu de l'écriture. Ça donne du plaisir quand l'acte d'écrire n'en est plus un, parfois.

Je lis les mots de Rilke, je lis la métamorphose de Daphnée. Matin gris-blanc. Ce matin jai mal à ce livre que j'écris, qui est écrit, et que j'essaie de métamorphoser en objet cohérent et intéressant pour d'autres yeux que les miens.

La pile désordonnée de feuillets barbouillés d'encre noire est là. À côté d'elle, une autre pile faite de plans, de griffonnages, de listes d'idées. Des notes.

Quand le jour se lève, quelle pile je prends ? Nausée. Envie de balancer l'ordinateur par la fenêtre. Et puis éclater de rire et prendre un billet d'avion. Partir pour Tombouctou.


26. un parfum prégnant - le mercredi 17 juillet 2002


Un jour, je m'en souviens, Érika m'a dit : c'est bon des fraises avec de la crème et beaucoup de sucre. Blanc.

Et ce jour-là elle m'avait aussi parlé des violettes sauvages, les Viola riviniana. Elle aimait le parfum prégnant des petites fleurs rouges et sauvages qui ne vivent pas longtemps. Elle cueillait les fleurs, elle les respirait et elle mettait les fleurs dans son cou, comme on fait avec les petits chats. Après, elle sentait la violette, couleur fraise des champs.

Érika disait que cette couleur, c'est une couleur qui n'existe presque pas. Parce que c'est difficile d'être une fleur rouge. Rouge. J'ai appris hier que même les appareils photos les plus sophistiqués n'arrivent pas à capturer cette couleur-là et certains roses aussi. Est-ce que ce sont nos yeux qui ne voient pas la bonne couleur des fleurs, et que seule la machine à faire des images peut la capturer parce qu'elle les approche et les regarde de très près, de beaucoup plus près que nous ? Je ne sais pas.

Viola riviniana : violette sauvage

C'est exprès qu'elle disait le mot capturer. Elle sait bien que cela n'a pas de sens, on ne peut pas capturer la couleur. La couleur, ce n'est pas du gibier. Elle aime ce qui n'a pas de sens et qui n'est pas visible pour les yeux. Le rouge, c'est la vie, la mort, la joie, l'enfance. Je ne peux pas résister à cette couleur-là. L'enfance ne me quitte pas, surtout la nuit, quand je rêve à l'amour absolu, impossible.

Un jour, je raconterai peut-être la suite de l'histoire des sept petites filles. Celle que j'ai gribouillée dans le cahier caché sous le matelas, quand j'étais petite. C'est pour parler encore un peu des sept petites filles tristes que je connais et qui avaient lu trop de livres et que chaque jour je faisais arriver tout ce qu'il fallait dans l'histoire pour ne plus les entendre pleurer.

Cela se passait dans une colonie de vacances, un été de je ne me souviens plus trop quelle année. Mais le temps n'a pas d'importance. Le temps n'existe pas. Pas plus que l'événement. De toutes façons, je me souviendrai toujours de tout.

Tout ce qui subsiste de tout cela, de cette enfance-là, en juillet 2002, ce sont les petites fleurs rouges, les Viola riviniana. Leur couleur et leur parfum prégnant. Et les fraises rouges, très rouges, avec de la crème et du sucre. Blanc.


34. le silence du rêve - le jeudi 25 juillet 2002


Le silence. Dans la chambre.
Elle aime le silence de la maison en été après que les gens sont couchés. Elle dénoue ses cheveux, allume des bougies. Elle fait couler un bain. Le téléphone sonne. C'est lui. Ils parlent. Elle se glisse dans ce bain comme si c'était un creux entre les grosses roches de la rivière glacée du pays de son enfance. Le bain est bouillant. Tendrement parfumé. Elle lit La pluie d'été.

Dans le lit, les draps rouges sont froissés. Avant d'entrer dans le bain elle les a changés. Elle a mis les draps bleus. Bleus comme la nuit. Les draps ont séché dehors, ils sentent bon la fleur de lavande et le soleil.

Elle reste dans son bain de longues heures. L'eau prépare sa peau pour la tendresse. Elle sait qu'à cet instant précis il rêve d'elle. Il rêve qu'elle lui sourit, qu'elle s'approche, il voit ses cheveux, il les caresse, il voit son sourire et il met ses bras autour de son cou. Il la prend. Sans un mot. Sans décors. Sans détails. Sans rien. Elle se tait.

Dans la chambre, avant de s'endormir, ils parlent. Ils boivent un thé à la fleur d'oranger.

box_2.jpg

Mise à jour de mon mini blog : une maison pour les oiseaux [bleus, si possible]...

Les oisillons de l'Orégon prennent des forces et sont de plus en plus vigoureux. Ils arrivent à marcher partout dans le nid. Ils devraient commencer à s'envoler hors du nid entre le 28 et le 31 juillet ! Dans trois jour ? Déjà ?

J'ai bien avancé dans la construction de ma maison d'oiseaux. Hier soir j'ai coupé le dos, les deux côtés, la façade et le petit plancher (c'est pas grand, 12,5 cm carrés). Le plan est ici. Il me restera ce soir à couper le toit et trouver une solution pour percer le trou, ensuite assembler le tout avec des vis. Et puis je mettrai un peu de couleur. Faudra aussi que je trouve de la nourriture pour attirer des parents, des vers qui s'appellent mealworms, je sais pas ce que c'est : des vers ordinaires, ceux qu'on prend pour aller à la pêche ? Bizarre, ce mot n'est pas dans le dictionnaire...


41. tout donner pour un sorbet aux fraises - le vendredi 02 août 2002


une graine prise dans une toile d'araignée
Une graine prise dans une toile d'araignée...
© chocolat-bleu

Retour dans la grande fournaise. Love. Cette immense insoutenable chaleur les écrase. Elle leur fait du bien. Seigneur, si vous saviez combien les amants aiment les jours chauds, la canicule terrible dans cette ville délinquante, chaude et humide, à vous faire perdre l'envie de manger, à vous insuffler l'énergie de vous donner à lui jusqu'au petit matin, si vous saviez, il n'y aurait plus jamais d'hiver. Non : l'hiver glacial et le coeur de l'été, torride. Pareil.

Chaque nuit comme la dernière, après le gros orage, quand le tonnerre déchire le silence et que l'eau déferle de la fenêtre jusque sur le lit, elle ferme les yeux précisément au moment où il allait s'endormir la tête entre ses seins. Elle aime D. comme elle n'a jamais aimé avant. Jamais.

Et au matin, quand le jour perce derrière les lourdes tentures bleues, les amants se lèvent du lit et elle fait le café. La lumière éclate derrière les voilages blancs pendant qu'ils déjeunent dans la cuisine, interdits devant ces oeufs qui ont l'air de les regarder dans l'assiette : sunny side up : la bourse ou la vie ? Élu par cette crapule. Ils jouent au cow-boy avec les mots, les extrêmes, les envers, les endroits. Tout ça, c'est pareil. Jouer. Vivre.

Oui, joue. N'oublie pas de jouer. Elle n'aime pas la guerre. Je crois que je vais faire du thé. Il aura envie de se doucher une autre fois. Il aime le grattement de la loofa sur sa peau, l'eau qui descend lentement sur le corps pour le faire revivre. Les gouttes d'humidité qui perlent en longs collliers sur le rideau de plastique transparent dans la proximité de son corps à elle, odorant comme la mer, il goûte. Fougères.

L'eau, quand il fait si chaud, ça fait du bien. Le café turc, ça coule trop vite trop loin dans la gorge et c'est un peu amer, ça gratte, même si on met trois cuillèrées de sucre et que ça devient épais comme du vrai sirop, elle boira jusqu'à la toute dernière goutte. Et les yeux piquent à cause du manque de sommeil. Les corps sont brûlants. Tout donner pour un sorbet aux fraises. Donner.

Ils diront : on se rattrapera ce soir, ce soir on dormira. Et puis le soir venu, quand la nuit tropicale tombera tendrement sur eux, ils se retrouveront dans les bras l'un de l'autre et ils ne se lâcheront pas, et ça durant des heures. C'est le premier été de leur amour. Tendre.


63. caresser d'un doigt - le samedi 14 septembre 2002


champignons
© chocolat-bleu

Chaud, il fait chaud pour un 14 septembre. Parmi toutes les images que vous avez capturées des gros champignons bruns attachés au tronc d'un arbre géant, sur la montagne, je choisis celle-ci pour la rugosité de l'écorce que je caresse d'un doigt comme pour écrire dessus.

J'ai dormi jusqu'à deux heures et demie de l'après-midi. J'en avais besoin. C'est le téléphone qui m'a réveillée. C'était D. J'ai dit que je faisais la sieste et ce n'était pas vrai. Pourquoi je lui ai dit ça ? Pourquoi maintenant je vous écrit ici, ce que je ne faisais jamais avant ? Je ne sais pas. Peut-être parce que je sais que vous ne lisez pas mon journal. J'aime que vous ne lisiez pas mon journal, c'est bon. Et aussi parce que je vous sens dorénavant trop loin. Parti.

Vous dites : je ne suis pas sorti de votre vie, je suis loin. Vous avez raison. Mais pour moi, loin c'est loin. Loin, c'est parti. Je sais bien que vous êtes resté tout près de mon coeur. Je le sais. Alors pourquoi je dis ça? Vous me direz que c'est une autre de mes réactions bizarres que vous ne comprenez pas.

Vous savez quoi ? Je ne comprends pas non plus pourquoi je réagis comme ci ou comme ça. Pas grave. S'il fallait « s'en faire » avec la moindre réaction qu'on a, avec le moindre poil qui se hérisse, on finirait tous fous à lier.

Aujourd'hui je me suis habillée sans trop regarder d'un jean bleu et d'un t-shirt noir. J'ai mis le rouge à lèvres que vous aimez par-dessus l'autre, le rubis red. J'ai laissé la masse de cheveux en friche avec leurs frisous peser dans mon cou. Ainsi, je suis sortie les pieds nus dans mes sandales acheter du café, du lait, de la viande rouge, du raisin et du fromage au lait cru, et des gâteaux, beaucoup de gâteaux. Et du chocolat. Et je suis passée chercher ma commande de savons Marius Fabre à l'églantine chez Thuy. Ce soir je préparerai de la bavette à l'échalote. Je boirai du vin rouge en pensant à vous pour me donner des forces. Je travaillerai quelques heures [ou toute la nuit] sur Épiphanie, et après je prendrai un long bain et je dormirai un peu.

Demain matin, j'essaierai de faire fonctionner la webcam. J'aime qu'il y ait des objets à vous chez moi. Nous avons dit : chez-nous. Alors demain je ferai fonctionner votre webcam pour faire des images, pour conserver une trace du laurier rose et de ses fleurs très belles, si belles.

J'ai mangé en écoutant les vieux disques de Garfunkel. Je n'ai pas oublié : j'ai nettoyé la litière du chat. Et puis je l'ai brossé longtemps et il m'a parlé de vous en ronronnant. De vous, si doux.


71. une fleur rouge pour Mausole [bis] - le mardi 01 octobre 2002


balisier du mexique/canna indica

Rouge comme les fraises de la confiture de ce matin. C'est un rouge de désir, de petit déjeuner. Quand je me lève au milieu des songes de ma nuit, je commence par la confiture de fraises qui dessine sur la table tout le rouge dont j'ai besoin pour vivre. Après, le noir du café me réveille.

J'ai changé les draps. J'ai remis les coussins du canapé dans leur état optimal. J'ai nettoyé la table avec mon chandail. Quoi d'autre ? Arf. Je cherche, je cherche et tout semble vouloir être nettoyé, lavé et frotté en même temps. Je n'ai plus un endroit où aller sans que je me dise qu'il faille absorber la poussière toute déposée sur les choses. Et ça ne m'exaspère même pas. J'ai même de la peine à choisir entre ce qui est nécessaire et ce qui est superflu. Au bout du compte, je me dis qu'à force de trop vouloir tout embrasser je me rends compte que la fatigue est en moi, dans le fondement des mes abattis. Arf. Me voilà un monument. « Ici le mausolé de la fatigue. J'ai une annonce à faire : je démissionne. Mausole, mon ami, rendez-moi mes effets personnels, je rends mes galons et mon arme de service. Voilà. Je signe en bas : Artemisias. »

Reste que si ce soir, je sors manger une soupe chinoise [cantonaise ?] ce sera ma façon à moi de démissionner de ma vie, juste pour une petite heure, un passage, un petit chemin de traverse dans mon affaire à tout faire. J'ai tout fait, personne n'a rien vu. Demain, je recommence...

[Extrait du Journal de Script, le lundi 1er octobre 2001]


76. le journal du dimanche - le dimanche 06 octobre 2002


dragon sigurdr
[reste avec moi, petit dragon]

Dimanche calme. Le vieil érable brille devant la fenêtre, les feuilles frémissent et virent à l'orange et au rouge. Le ciel est doux, bleu acier. L'air, froid. Je perds des cheveux. Trop. Vais-je bientôt me retrouver complètement chauve ? Avec la coupe d'hier, j'ai la même tête qu'il y a dix ans. Oserais-je sortir la caméra de la boîte et prendre un petit cliché pour la postérité ? Pourquoi pas.

La maladie se cramponne. Mes poumons sont en feu. Mais le coeur va bien, paisible. Ce matin et depuis hier, il ne me fait même plus mal. J'ai dû cracher le méchant chagrin d'amour avec les quintes de toux qui me déchirent la poitrine depuis dix jours. Et puis j'ai pas le cancer, c'est toujours ça.

Quelle pudeur, parfois, à parler de moi. Et à d'autre moments je dis tout ce que je devrais mettre un point d'honneur à dissimuler. Comme la douleur. Cette douleur du corps, surtout. Pourquoi je ne disais pas simplement que je suis malade ? Si je savais répondre à ça.

Je préfère peut-être écrire autre chose sur du papier. Des choses graves et nostalgiques. Et regarder les arbres changer de couleur.

Hier soir, j'ai repris le manuscrit, relu les 230 premières pages, pris deux pages de notes. C'est fou, j'avais oublié l'histoire d'Érika, son délire autobiographique avec Théo.

Hier soir donc, Érika m'a pris par la main [en quelque sorte], elle va m'aider à continuer. J'écris pour elle. C'est dimanche matin. J'écoute la musique grave et nostalgique.


77. hasard - le lundi 07 octobre 2002


dragon sigurdr
[reste encore un peu avec moi, petit dragon]

J'ai finalement terminé la révision de la première partie de mon roman aujourd'hui. Malgré la panne de courant qui a effacé les trois quart de mes corrections sur les 30 premières pages, malgré la maladie, malgré le coeur qui a fait mal ces derniers jours.

Hasard. La page 77 de Love and Writing Project coïncide avec les 77 premières pages d'Épiphanie qui sont maintenant prêtes à partir chez l'éditeur... un fois que j'aurai terminé de rassembler la suite, bien évidemment. Un vrai travail de fourmi ! Mais un travail que j'adore. J'aimerais passer tous les jours de ma vie à ne faire que ça. Et lire, et rêver. Réfléchir.

Le corps va mieux, un peu. Le coeur aussi. D. m'a téléphoné hier, nous avons parlé et cela m'a fait du bien. J'avais besoin de ça. Quand il m'engueulait pour me convaincre d'aller consulter un médecin, j'aurais dû détester ça. Sauf que non. J'aime bien quand D. joue à la mère avec moi. Mais je dis surtout n'arrêtez pas, ne cessez pas de vouloir être mon amant et de m'aimer et de danser avec moi.

Alors je vous ai obéi. J'ai vu le médecin qui m'a diagnostiqué une bronchite et collé un traitement de dix jours aux antibiotiques. Une saloperie : pas le droit de courir ni de faire d'efforts physiques, pas le droit de boire de vin, obligée de boire beaucoup d'eau, de manger. Et quoi encore ?

Pas envie de mourir moi non plus. Merci Emma pour cette page terrible et belle. Ce qu'Emma écrit si généreusement, c'est ce que j'ai lu de plus infiniment tendre depuis des lunes. Des mots comme ceux-là, ça donne un bon coup de hache dans la mer gelée en soi. Alors je me soigne.


85. elle photographie les roses [bis] - le jeudi 17 octobre 2002


Vertige. Grand vertige, ce soir. Vertige et nausée. Le travail qui reste à faire pour accoucher d'Épiphanie commence à me donner la nausée. D. avait peut-être vu juste en me laçant l'autre jour au téléphone : si ça continue comme ça, dans dix ans, vous n'aurez pas encore terminé ce livre, et si ça se trouve, vous n'aurez toujours rien publié !

Ce soir-là [je sais, c'était juste pour me provoquer] je vous avais envoyé au diable . Mais peut-être aviez-vous raison. Peut-être que je ne publierai jamais les livres que j'écris. Peut-être que dans dix ans je serai toujours là à me plaindre à cause de cette histoire qui m'arrache l'âme. Je ne sais pas. J'éclate de rire. Je hausse les épaules. On s'en fout. Pour le moment, je publie directement, instantanément, quelques mots sur l'Internet chaque jour et cela me suffit. Les livres en papier, c'est autre chose, c'est beaucoup plus difficile parce qu'il faut énormément de discipline et de la patience pour faire avancer le travail jour après jour, ne pas perdre le fil, ne pas manquer de souffle. Non : il s'agit de garder le fil, d'avoir du souffle... d'en trouver.

Et par moments, avec cette histoire d'Erika, je me dis : j'y arriverai pas. J'ai des fourmis plein la bouche. Trop envie d'en parler à tout le monde, tout le temps, de crier hurler son histoire une bonne fois pour toutes et que cela soit fini, terminé. Que j'en aie fini avec elle. Mais non, il ne faut pas. Parce que si j'en parle, je perdrai justement le fil des mots écrits. Et ce fil est si mince, si mince. C'est une petite respiration d'ange. Un murmure au loin dans la brume.

Ceux qui lisent quotidiennement mon charabia savent que la semaine dernière, j'ai passé à deux doigts d'abandonner ce maudit roman qui me fait damner, et pour toujours. Et puis j'ai repris courage, j'ai continué. Faut être folle pour écrire dans des conditions comme ça. Folle.

Aujourd'hui, je sais que si je n'en parle pas un peu ici [après tout, ici, c'est pas parler, ici, j'écris], maintenant, quelque chose en moi va éclater. Un gros ploush rouge sang. Alors je vous parlerai un peu d'Erika, juste un peu, et puis je refermerai la page 85 et je continuerai de mettre de l'ordre dans le grand désordre de ce roman qui me brûle les mains. Mon but : avoir terminé la révision pour Noël. Autant dire que j'entame le sprint final.

Erika von Strohem, donc. Elle, c'est la petite fille qui pleure, celle à qui j'ai mis des rubans dans les cheveux, hier, c'est elle, Erika. J'écris son délire autobiographique et tout ce qui s'ensuit. Elle a fini par devenir avocate pour défendre les sales types, les voleuses, les brutes, les tueurs. Et surtout pour fouiller dans les archives criminelles à son goût et faire enquête sur la vieille Erika von Strohem, son aïeule, sa passion. Erika voyage. Elle photographie les roses. Surtout les roses pâles très pâles. La mère est morte, l'enfant avait deux ans. Il y avait eu une autre mère et on lui avait caché que cette autre femme du père n'était pas la vraie mère. Une nuit, le père meurt. Et ce jour-là, elle avait eu ses dix ans et ses premières menstruations. Et puis tout de suite après elle avait eu cent ans, ou deux ans, c'est pareil. Dans l'après-midi une amie de la famille lui avait dit : tu devras veiller sur le petit frère maintenant, méfie toi de la femme de ton père parce que ce n'est pas ta vraie mère, ta vraie mère elle est morte depuis longtemps. Et fais attention, ta mère avait beaucoup de bijoux, ne laisse pas cette femme te les prendre. [mais non, j'écris pas un conte de fée, c'est pas écrit comme ça du tout dans le livre]

Le père et la mère morts le même jour. La mère morte deux fois. Non, trois. Il a fait noir toute la journée. Non, non. Elle criait à l'autre mère : non, dis-le que c'est toi ma vraie mère. C'est toi ma mère. Non, je ne suis pas ta mère. Erika marcha lentement vers la salle de bain, emportant avec elle un bol rempli de mures. Elle ouvrit un petit flacon blanc. Elle compta minutieusement les pilules et, une par une, elle avala les vingt-cinq aspirines blanches avec un B et une petite croix dessus qui sont amères et rugueuses sur la langue. Erika pensait : vingt-cinq, c'est beaucoup, au moins beaucoup pour que ça donne la mort. Un comprimé, une mure, une gorgée d'eau. Vingt-cinq fois. Puis elle se coucha par terre. Elle ferma les yeux. Des bulles éclatèrent dans sa tête [j'espère qu'elle était pas allergique à l'acide acétylsalicilyque]. Erika portait ce jour-là une petite robe noire. Et elle continuait d'apprendre à mourir au lieu d'apprendre à mentir, comme tout le monde. Grosse journée.


87. ...à fleur de peau - le dimanche 20 octobre 2002



* Dormir. Rêver que vous me faites l'amour. Manger des tartines. Boire du café. Écrire un peu dans ce Carnet. Tremper dans mon bain de mousse aux essences de romarin en lisant La vie sexuelle de C.M.. Marcher dehors. Rêver. Boire du vin rouge. Manger du poulet. Et des abricots. Travailler une heure sur la révision d'Épiphanie. Boire du thé Dayat. Manger des crackers salés avec beaucoup du beurre dessus. Bannir toute visite/rencontre avant lundi prochain dix-huit heures*. Vivre sauvagement centrée sur l'essentiel. Les romans ne se construisent pas en faisant la conversation. Puis recommencer de * à * dans l'ordre et dans le désordre ad nauseam.

C'est comme ça que j'avance à pas de géante [nu-pieds] - depuis vendredi soir - dans Épiphanie. C'est beau, la vie, quand ça veut être beau.

Ah, et puis je peux pas faire autrement. Je cite Millet :


Rien ne m'encourage plus que de m'entendre dire que je suis « la meilleure des suceuses ». Mieux : quand, dans la perspective de ce livre, j'interroge un ami vingt-cinq ans après avoir cessé toute relation sexuelle avec lui, et que je m'entends dire qu'il n'a depuis «jamais rencontré une autre fille qui faisait aussi bien les pipes», je baisse les yeux, d'une certaine façon par pudeur, mais aussi pour couver ma fierté. Ce n'est pas que j'aie été privée d'autres gratifications dans ma vie personnelle ou dans ma vie professionnelle, mais, à ce qu'il me semble, il y aurait un équilibre à maintenir entre l'acquisition des qualités morales et intellectuelles qui attirent l'estime des semblables, et une excellence proportionnelle dans des pratiques qui font fi de ces qualités, qui les balaient, les nient.

J'ai pas encore tout lu. Juste picoré un peu partout dedans. Suffisamment pour dire que j'adore ce livre. J'en reparlerai. Faut d'abord que je finisse de le lire. Et puis aussi que je termine Épiphanie au plus vite, que je dorme, que je mange, que j'aille un peu dehors, que je boive du vin rouge. Et du thé Dayat. Puis que je recommence *.*.

Et après, lundi après dix-huit heures, que je parle avec des vraies personnes en chair et en os. Faudrait peut-être que quelqu'un que j'aime me fasse un peu l'amour [et vice versa] autrement que dans mes rêves, mais ça, c'est une autre histoire.

Oublié de dire que j'écoute aussi de la musique en même temps. J'écoute quoi ? Ah...je peux quand même pas tout vous dire.


90. un vent de changement - le mercredi 23 octobre 2002


Toujours contaminée par l'idée de changer la présentation de Love and Writing Project, je réfléchis, je fais des croquis... parce que j'ai envie d'un peu de couleurs, et de tout changer. Un peu comme un grand ménage du printemps en automne. Ça mijote. Quand j'aurai rêvé d'un concept assez intéressant pour qu'il m'accroche plus d'une demi-journée - ou deux -, je vais m'y mettre. Pas avant.

Pendant ce temps-là, Épiphanie avance. On dirait que plus rien ne peut l'empêcher de venir au monde. Parce que je tiens le fil et que je le tiens bien. C'est comme une grossesse : quand le bébé est bien accroché, tu peux faire n'importe quoi, tu le «perdras» pas [c'est fou cette métaphores organique, très fou, mais j'y peux rien - c'est comme ça].

Je commence à me sentir plus forte intérieurement avec toute cette histoire-là de faire un livre. Et je trouve cela bien étrange, comme si ça ne m'encombrait plus du tout au niveau des émotions. Même si le manuscrit devait être refusé, je m'en fiche, j'en écrirai un autre jusqu'à ce que celui-là soit le bon [lire : publiable].

Depuis que j'ai replongé dedans [le livre], j'ai envie de ne faire que ça et je résiste, pour ne pas me brûler. Je me demande si les écrivains font des burn-out ou si c'est juste une maladie de salariés. Enfin bref, depuis hier, je m'impose davantage de pauses santé [plus longues] pour sortir de l'oeuf - piscine, sauna, cinéma, bistro - et je me garde des blocs fixés dans le béton de mon agenda pour travailler le roman. Hygiène.

Côté coeur, rien à déclarer [...]


119. un gros gâteau - le lundi 25 novembre 2002


C'est fragile un journal. Et sur l'Internet, ça devient vite une feuille au vent. Si vulnérable et tournoyante. Parfois je dis que c'est pas un journal. Mais quand on écrit tous les jours ou presque en mettant la date dessus, d'habitude, ça porte le nom de journal, intime ou pas. Et un journal «de soi», surtout s'il est ouvert sur le monde, si on le donne à lire, c'est délicat et sensible, et secret, et on doit le protéger. Sa propre écriture il faut la protéger du regard et tant qu'elle n'est pas prête à s'envoler, la garder à l'abri des monstres et de la destruction. Libre et pure.

On me dit de ne pas oublier qui je suis. Toujours vivante, je n'oublie pas. Je remercie celles et ceux qui ont apprécié les mots que j'ai poussés doucement ou autrement hors de moi. Merci à vous tous, lecteurs amis ou inconnus. Je veux donner davantage de place au livre en papier. D. a un peu raison, car dans l'immédiat, ce journal m'empêche de bien travailler, j'y consacre trop de temps et de ferveur. J'ai besoin, et je prends une pause bien méritée. J'avais pensé revenir de temps en temps écrire une page ou deux avec des mots cachés dedans, comme un gros gâteau pour nourrir les enfants. C'est trop dangereux. Ça me donnerait le goût de recommencer. Faut pas. Je me garde le retour au journal pour quand j'aurai bien ficelé Épiphanie et sorti le manuscrit de cette maison. Le gros gâteau, le vrai, celui dans lequel je casse des douzaines d'oeufs, c'est dans ce livre que je dois le cuisiner. Pas sur l'Internet. Voilà, je dis au revoir au journal. Pour quelques semaines, quelques jours, je ne sais pas. Et si je réussissais à couper le cordon ? Ça serait trop dur d'écrire une dernière page, trop dur. Surtout quand c'est pas la première. Cette fois je ne dis pas : terminus, tout le monde descend. Je prends un pause. Et si c'était la putain de dernière page et que je la mette cent fois en ligne en écrasant l'autre avant, que je la réécrive jusqu'à rencontrer le mot fin ? C'est ça. Après, j'y toucherais plus. Mais je continuerais le roman et mes cours de russe. Et l'Amour, toujours...


134. bye bye 2002 - le mardi 31 décembre 2002






Et cet oeil, ce regard sur moi-même, cet unique regard désolé qui est toute mon existence, vous le magnifiez et vous le faites se retourner sur lui-même, et voici qu'un bourgeonnement lumineux fait de délices sans ombres, me ravive comme un vin mystérieux.
[Antonin Artaud, «Lettre à la voyante»]


Heureuse de fermer le grand livre 2002. Sans aucun regrets.

Jamais aimé les bilans. C'est pas aujourd'hui que je vais commencer [mes bilans sont quotidiens, alors...] Des résolutions ? Pareil. Et en plus, j'y crois pas.

Légère. Il a brumé toute la journée. Debout depuis les premières lueurs de l'aube, j'ai passé de longues heures à fignoler les dernières pages d'Épiphanie. Après, vertige. J'ai mangé du pain de campagne, du fromage, une pomme. Puis je suis sortie faire une longue randonnée en forêt et au retour, je suis tombée dans quelque chose de bon : je me suis endormie d'un seul coup, et le sommeil a été aussi profond que pendant la nuit. Ça fait drôle de dormir comme ça le jour. Les lutins en ont encore profité pour me faire plein de noeuds dans les cheveux.

Heureuse, légère et euphorique. La vie est belle. Pour des raisons futiles, sérieuses, profondes, silencieuses, à cause d'un fil de soie rouge, d'un kimono bleu pâle, et de tant d'autres choses. Contente, très contente d'avoir enfin terminé mon roman. C'est fait. Fini.

Contente de tourner cette page-là aussi, surtout aujourd'hui. Bonne Année !


136. Bordel - le vendredi 03 janvier 2003


C'est décidé, je reste à la campagne jusqu'au 12 janvier. Je reviendrai à Montréal un dimanche. Un dimanche ? Si. Il le faut. Parce que sais déjà que ce jour-là il va neiger de la bonne grosse neige fondante, bien évidemment. Pour le moment, on marche sur la glace, on skie sur la glace, on patine sur la glace. Et quoi encore ? [on se casse la gueule sur la glace itou]

Encore euphorique à cause d'Épiphanie. Contente d'avoir fini. Contente aussi parce que l'amour est dans le titre de Love and Writing Project et qu'il a passé la dure épreuve. Et que je continue à l'écrire sans l'amour de l'amoureux et malgré le livre à écrire qui tirait la couverture sur son bord du lit.

Écrire et aimer, c'est pareil. Quand j'écris et que ça coule [je parle pas d'écrire ici, mais sur le papier] de moi comme l'eau glacée de la rivière en crue au printemps, je suis amoureuse. De qui ? De tout le monde. De moi, de vous que je ne connais pas mais qui vouz avancez vers moi en souriant tout le temps, de ma mère et de mon père morts depuis longtemps et de mes ex-amants et amoureux, des enfants chéris adorés, des amis sincères ou pas, des grandes soeurs et grands frères si lointains et si proches, de mes chats aux neuf fois neuf vies [mais pas des chiens ;)]. Quand j'écris j'aime toute la terre, dans l'ordre et dans le désordre. Dire que j'ai même pas parlé des fleurs et des arbres et des étoiles, de la soie rougeoyante, de..., de... Ah...

C'est ça aimer, pour moi. Aimer tout. Aimer c'est écrire. Écrire c'est aimer. J'ai pas encore fait mon « plan d'attaque » des maisons d'éditions pour Épiphanie. Rien ne presse. J'ai commencé un autre livre. Titre provisoire : Bordel. Je dis bien provisoire car il s'est imposé comme ça, et puis je sais pas s'il est déjà pris, pas eu le temps ni le désir de vérifier. On verra plus tard. Changer un titre, c'est pas long. J'ai de l'expérience avec les titres et sous-titres de tout acabit. Je pourrais donner des cours de titres... tiens, pourquoi pas ? arf.


144. mettre un roman au monde ? - le samedi 18 janvier 2003


Indien à cheval

Je n'arrive pas à descendre de ce cheval, je chevauche en rêve comme le dernier Apache les bras en croix pour vivre à plein ce nouveau matin baigné de lumière qui traverse le vitrail du bureau et donne à mon image des reflets ocres et dorés. Il fait soleil et hyper froid. Le ciel est bleu acier.

Comme les autres jours le journal chronomètre tic tac tic tac tic tac les palpitations rythmées du calendrier et ceux du coeur. Les pages du manuscrit ne sont plus éparpillées sur le tapis jaune de la salle de bain, elles dorment sagement empilées dans le porte-folio noir fermé par trois rubans de gros grain noir. Les dernières corrections ont été faites sur le papier pendant mon séjour au chalet. J'ai tout relu attentivement et mot à mot les 375 pages en suivant avec une règle en-dessous de chacune des lignes. Il me reste à transcrire ces ultimes changements dans Word et ça sera tout. Je sais. Je mets du temps, je peaufine, je fignole, je perfectionnise. Parce que je suis comme ça, il faut que ça soit impeccable.

Si X. m'aimait et ensuite, après la rupture, il perd toute estime pour moi, est-ce à dire que je suis inestimable ?

Je crois que mon roman sera publié. J'y crois, même si je résiste encore à l'idée de le donner à l'éditeur. Ils attendront que je sois prête. Je ne suis pas pressée. Ce n'est pas une histoire de fric ni même de reconnaissance. Je m'en fiche de ne pas être célèbre, reconnue et tout. Je comprends qu'on écrit pour être lus, mais avant de donner à lire, je veux boucler la boucle pour moi et m'être détachée de mon objet. J'ai pas fini. Quand j'aime, je ne me détache pas facilement. Je veux aller jusqu'au bout de ce plaisir que je prends à faire Épiphanie, à toutes les étapes, même la dernière pour moi, la plus technique qui consiste à réviser à la loupe.

La fuite insensée des heures et des jours me chuchote que les fleurs du magnolia rose de la rue Hutchison seront bientôt là. Déjà, les bourgeons sont gonflés et verts, même en hiver. J'espère le rose sur la neige blanche.

Je rêve parfois que je fuis et je ne le fais pas. Je sors le soir à moins 25 avec des bas de soie noirs et mes chausures italiennes de danseuse espagnole qui font des pieds de fée : érotiques, disait-on. Je fuis la nuit nue sur ma monture. Je sors de la peau du personnage d'Erika von Strohem et des autres, mais surtout d'elle, je commence à tourner le dos une fois pour toutes à Théo et à Nietzsche. Parce qu'ils n'aiment plus Annie Strohem : ils ont perdu toute estime et désir pour elle. Et puis, ne sont-ils pas du papier alors qu'elle, elle est encore là pour vous ? Mais elle se détachera, oui, elle sortira cette montagne de papier de son coeur, dussé-je vendre ma dernière chemise...


146. le blues - le lundi 20 janvier 2003


Je suis tombée dans une sorte de blues du post-partum à cause d'Épiphanie. Normal. Ça va passer. Faut se dire : « Allez ma puce, secoue toi les puces et écris. » [Objection, votre Honneur, les puces peuvent pas avoir des puces] « Objection rejetée ! C'est quoi cette histoire de larmes soir et matin ? qu'est-ce que vous avez à pleurer encore, espèce de petite nature ? »

On m'écrit pour me dire de ne pas m'en faire, ou encore ceci : « Surtout, surtout ne vous croyez pas inestimable parce qu'on vous manque d'estime. Ces balivernes ne sont tout juste que quelques vieux os à donner à ronger à vos démons intérieurs. Qu'ils vous laissent tranquille. »

Touché. Inestimable : dont la valeur dépasse toute estimation => inappréciable, ou :qu'on ne saurait trop estimer => précieux. En écrivant cette petite phrase-là [144], j'envoyais valdinguer mes démons à l'autre bout de nulle part, ce qui par le fait même regonflait un peu mon égo, mais pas trop. Faut quand même que j'arrive à m'en sortir avant que mes blues passent pu dans'porte.

tout seul chez nous avec moi-même
tassé dans l'coin par mes problèmes
j'ai besoin d'queq'chose d'immoral
de queq'chose d'illégal pour survivre
j'devrais appeler chez drogue-secours
on sait jamais, p't'être ben qu'ils livrent

je l'sais, faudrait ben que je sorte
oui mais mes blues passent pu dans porte

le frigidaire fait ben du bruit
c'est parce qu'il est vide pis moé aussi
le téléphone, c'est tout l'contraire
j'voudrais qu'i sonne, lui y veut s'taire
que l'diable m'emporte s'il veut à soir
ça s'rait plus l'fun d'être en enfer qu'icitte

je l'sais, faudrait ben que je sorte
oui mais mes blues passent pu dans porte

chu sûr qu'y a ben du fun dehors
c'est plein d'belles filles
pis de boisson dans les bars
j'aurais juste à me lever pis à tourner
la maudite poignée...

mais chu chez nous, pogné ben dur
j'tourne en rond pis j'compte mes murs
j'use mes jointures dans les coins sombres
à faire d'la boxe avec mon ombre
au bout d'un round, c'est moi qui perd
j'ai mal choisi mon adversaire

je l'sais, faudrait ben que je sorte
oui mais mes blues passent pu dans porte

Reproduit sans la permission d'Offenbach et repiqué sur le site Lyricsfreak, je l'sais, c'est queq'chose d'illégal. C'est pas d'ma faute, c't'à cause du blues.


152. la pause - le dimanche 26 janvier 2003




Les poètes n'inventent pas les poèmes
Le poème est quelque part là-derrière
Depuis très très longtemps il est là
Le poète ne fait que le découvrir.

Jan Skacel








Depuis mon retour de la campagne, je n'avais pas réouvert le manuscrit d'Épiphanie. Il restait pourtant si peu de travail à faire avant de le laisser aller, mais je sais que je résistais encore à l'idée de finir, ce qui revenait un peu à abandonner les personnages en les condamnant à tourner en rond dans un monde clos, fermé. Et je me sentais un peu down et ça commençait à m'inquiéter. J'appelais ça en riant mes blues du postpartum, sauf que... Et puis en réfléchissant encore j'ai compris que c'est tout à fait prévisible d'éprouver cela après des mois si intenses à construire cette histoire avec tout ce qu'il fallait mettre autour pour en faire un livre. Le down a passé. Je me suis réveillée hier matin et j'avais à nouveau l'esprit clair, le coeur léger. Alors j'en ai profité et j'ai fait tout le ménage de la maison et j'ai cuisiné un peu, je suis sortie. Et puis ce matin je me suis assise devant l'ordinateur, j'ai ouvert Word et je me suis mise à faire les dernières corrections et modifications au texte. Ça roulait. Je corrigeais une dizaine de pages, je relisais à l'écran et puis j'imprimais. Une fois un bloc de pages sorti, je relisais sur papier et ouf, ça allait. Enfin, je sais que j'y toucherai plus et le plus beau, la belle chose qui pouvait m'arriver est enfin là : j'ai hâte de le donner à lire à du monde, toute sorte de monde mais en premier, à mes amis, à ma famille et aux lecteurs et lectrices de ce journal qui m'ont écrit pour me le demander.

C'est fou, hier matin, j'ai eu un gros bogue avec la boîte à courrier de Mozilla et en essayant de réparer, j'ai perdu tous les emails archivés et il ne reste plus rien, j'ai tout tout perdu incluant les mails non encore répondus, et certains datent de quelques mois [je sais, je suis lente], j'avais néanmoins l'intention de répondre. Et maintenant, c'est trop tard. Je me souviens de certains mails, mais pas de tous. Dans un des mails, quelqu'un demandait qui j'étais et quelles étaient mes intentions avec ce site Love and Writing Project. Je réfléchissais encore à ce que j'allais répondre. Et à d'autres mails aussi je réfléchissais encore. Et il y a un autre bogue, voilà que l'imprimante s'en mêle, elle vient de me lâcher à la page 21. Toc. Je crois qu'elle est morte de sa belle mort, le chariot est complètement bloqué. Que faire ? Prendre une pause, aller dîner, et me reposer, profiter de ce qui reste de ce dimanche sucré et bien mérité. Et puis demain, trouver une imprimante qui fonctionne.


153. 100% fait main - le lundi 27 janvier 2003


journal_270103.jpg
journal1_270103.jpg
journal2_270103.jpg
journal3_270103.jpg

C'est pas grave que j'aie perdu tous mes mails. Pas grave du tout. J'ai même renoncé à les récupérer après les avoir retrouvés dans les dédales des documents planqués comme des rats au fond de la cale de la machine à voiles et à vapeurs qu'est la mémoire de cet ordinateur. Ils sont bien cachés là ? Ils veulent pas revenir ? Eh bien, qu'ils y restent. Moi, pendant ce temps, je m'amuse trop bien avec la petite quick cam. Quel magnifique gadget.

En général les gens n'aiment pas beaucoup les rats. D'après l'encyclopédie des symboles,

La valeur symbolique du rat est généralement négative comme celle de la souris, bien qu'il soit souvent considéré aussi comme un animal de l'âme. Destructeur des provisions et propagateur d'épidémies le rat en acquit une mauvaise réputation qui en fit un acolyte du Diable et des sorcières dont la fonction consistait à porter préjudice aux hommes. La symbolique ne distingue généralement pas le rat de la souris. Les cultures asiatiques perçoivent pourtant le rat d'une façon tout à fait différente[...]. Au Japon, le rat était le compagnon du dieu de la Chance. En Chine, on dit du rat qui grignote qu'il «compte son argent» et on surnomme les avares des «rats d'argent». En Chine du Sud, on lui attribuait le rôle de héros culturel, car il était censé avoir apporté le riz à l'homme. Le rat présentait toutefois, même dans ce pays un aspect démoniaque : on le considérait alors comme l'homologue masculin des esprits-renards féminins.

C'est étrange, j'aime beaucoup les souris et les rats, beurk, pas trop. Ces histoires de symboliques à toutes les sauces, c'est à prendre avec un grain de sel. Un gros.




177. le journal du dimanche - le dimanche 23 février 2003


primevères [23-02-03]
Des primevères en plein hiver

C'est long à lire cette Autobiographie de tout le monde. Je lis dans mon bain, je lis au café et dans mon lit et parfois des petits bouts aux feux rouges dans ma voiture mais ça, ça fait hurler les monsieurs pressés, mais je m'en fiche, j'aime lire partout partout et je lis et ainsi ce matin j'arrive aux dernières pages là où il y a ce passage où Stein écrit :


    Et maintenant il me semble que je l'ai fait, la première autobiographie n'était pas cela, elle était une description et la création de quelque chose qui s'était passé qui d'une certaine manière était en train de se passer non pas de nouveau mais comme si cela s'était déjà passé, et c'est cela l'histoire c'est cela les journaux c'est cela les illustrations mais ce n'est pas une narration simple de ce qui se passe, non comme si cela s'était passé non comme si cela était en train de se passer mais comme si cela existait tout simplement. Et maintenant je l'ai fait dans ce livre je l'ai fait.


Alors ce matin j'ai fait des photos des primevères rouges au coeur jaune avec la petite Quick cam. Les photos sont pas mal. La plante est là sur mon bureau juste à côté du clavier, et à droite du téléphone. La plante ne fait rien et elle est là pour moi et maintenant pour vous. Hier j'ai vu chez le fleuriste des mimosas et c'était écrit sur l'emballage transparent : long lasting flowers froms French Riviera, j'avais les bras trop chargés de paquets et je ne les ai pas pris, mais je vais y retourner aujourd'hui et après je les regarderai avec la caméra et si je peux, je ferai des photos. Je ne peux pas faire pousser des mimosas ici, et des branches de mimosas coupées ce n'est pas aussi beau que les arbres jaunes en fleur à cette saison de l'année, là-bas. Ils étaient tellement beaux l'année dernière, j'avais le coeur qui débordait chaque fois que j'en voyais un et il y en avait des centaines quand j'étais passée en train au matin, le train Paris-Ventimiglia dans lequel j'avais dormi dans une petite couchette au deuxième étage.

Je me souviens une lectrice m'en avait envoyés en photo mais j'ai perdu la photo sur le serveur de Free une fois quand j'ai tout effacé le Journal de Script l'été dernier. L'original de cette photo que j'avais trouvée en consultant mes mails à distance est resté sur un serveur de mail quelque part en France parce que j'ai oublié de faire suivre le courrier ouvert à Paris jusqu'ici.

Et dans le train, le matin on avait replié les lits et on s'était assis devant la fenêtre et je regardais passer les arbres et la mer et c'était magnifique les chiens couraient sur la route et les gens ouvraient leurs fenêtres parce que c'était le matin et ils sortaient les chats et les chiens et ils étendaient les draps dehors pour sécher et puis il y avait des palmiers très hauts. Sur un des draps, j'avais vu de loin une tache rouge une tache de sang en forme d'étoile de mer et alors je m'étais enroulée dans la serviette éponge bleue avec des étoiles jaunes. Et j'avais pris des notes pour l'autobiographie d'Erika von Strohem.

Je me demande ce que je vais lire après l'autobiographie de tout le monde. Envie des Chroniques d'Alvin le Faiseur ou Maeterlinck ou les Lettres persanes. J'irai donc à la librairie aujourd'hui faire le plein de bouquins car maintenant que c'est écrit dans le journal du dimanche il faut le faire.

09:42 AM

mimosas
@2002 Anonyme

Comme c'est le journal du dimanche et que ce dimanche a décidé d'être doux et magique, j'ai reçu pour la deuxième fois une photo des mimosas de la French Riviera et ils viennent de la même femme qui a lu le journal l'année dernière et qui le lit encore et qui m'envoie de temps en temps des belles images pour mes pages et qui me demande de rester anonyme alors je lui ai donné le pseudo d'Anonyme parce que j'aime ce mot-là il est féminin et si poétique et elle s'est reconnue quand elle a lu mon histoire de la photo perdue du mimosa et moi j'avais oublié qui me l'avait envoyée mais je me souvenais que c'était une femme et je trouve cela parfaitement magique et extraordinaire que de telles choses puissent arriver de recevoir ces fleurs du printemps une deuxième fois avec le ciel bleu au soleil pendant qu'ici la neige est partout et elle tombe lourde et molle, chaude et pressée.

Je recommence à faire des phrases beaucoup trop longues, sans doute que je suis un peu contaminée par mes dernières lectures. On dit que la neige se changera en pluie ou en verglas, on verra mais on en profite quand elle est là, ça change des grands froids et des rues toutes nues blanches de calcium et des petits cailloux pointus qui entrent dans les maisons collés après les semelles et pour finir on en retrouve partout et c'est l'invasion des petits cailloux noirs de l'hiver montréalais qui piquent les pieds nus sur les parquets de bois vernis.


179. Ton bébé, il en est où ? - le mardi 25 février 2003


primevères [23-02-03]
Des primevères en plein hiver

    La foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit mais c'est seulement parce qu'elle est rare, les noisettes tombent toujours au même endroit ce qui fait que l'on dit noisette noisette trouve ta soeurette. Quand vous laissez tomber une noisette il y en a une autre juste là où vous n'aviez pas vu qu'il y en avait deux.
    Eh bien il n'y a peut-être aucun rapport mais ils viennent de me demander d'écrire un article pour expliquer comment quelqu'un qui écrit d'une façon aussi incompréhensible que moi peut être aussi populaire autrement dit aussi bien comprise. Cela a-t-il quelque chose à voir avec la foudre qui ne tombe pas deux fois au même endroit parce qu'elle est rare ou avec les noisettes qui tombent au même endroit parce qu'il y en a tellement. Je me le demande.

On m'a demandé des nouvelles de mon bébé. Développement normal. J'arrive à la seconde moitié du manuscrit. Comme j'ai toujours le problème d'imprimante, je ne peux plus imprimer page par page ce que j'aimais bien [snif] parce qu'ainsi je pouvais voir monter la pile de feuilles à gauche à mesure que j'enlevais des feuilles sur la pile de droite. Donc, reste plus que 2 cm de pages à corriger. J'ai pas encore de contractions.

Je sais, j'avance pas vite parce que je travaille beaucoup et que je trompe allègrement Épiphanie avec Bordel – je n'aime plus du tout ce titre provisoire – dès que j'en ai la chance. Je dois être d'une nature profondément libertine tout en m'imaginant que je suis une femme fidèle.


180. a rush of... - le mercredi 26 février 2003


les fourmis miel

Ils me demandent si je veux publier Épiphanie très vite, et cet article et des tas de choses le plus vite possible et je réponds que ce n'est pas le temps que je ne suis pas prête et que j'en ai pas envie pas maintenant et ils me répondent que je devrais me presser un peu et travailler plus vite et signer des papiers et je ne veux rien entendre. Qu'on me laisse en paix, c'est tout ce que je demande. Pour vivre comme tout le monde dans ce pays ou pour écrire des livres il vaut mieux savoir qui on est avant et à partir du moment où vous ou n'importe qui d'autre savez qui vous êtes c'est que vous ne l'êtes plus et que vous avez déjà commencé à n'être plus personne et ça ce n'est pas donné à tout le monde et comme toute la vie peut se résumer à faire des choses à partir des découvertes qu'on fait sur qui on est vraiment il devient imposible pour tout le monde de ne pas savoir qui vous êtes et pourtant d'accepter d'être cette chose-là que vous êtes. Et tout cela est tout simplement effrayant si vous acceptez de ne pas savoir qui vous vous êtes et d'écrire quand même des livres avec votre nom écrit dessus.

Enfin, il serait peut-être bon qu'on me laisse un peu en paix pour que je puisse réfléchir tranquille à cette question des livres et puis si je décidais de tout effacer et de tout brûler ce que j'ai écrit jusqu'à aujourd'hui cela ne regarderait que moi mais je sais que je ne le ferais pas jamais enfin je ne crois pas. J'ai juste besoin d'un peu de temps. Qu'on me laisse faire les choses à mon rythme et à ma façon et qu'on me laisse encore un peu jouir de cette douce illusion de n'être personne et de faire semblant de ne pas savoir qui je suis.

Contente d'avoir vu le show de Coldplay hier soir parce que je ne voulais plus l'accompagner au dernier moment et Dan a très bien fait d'insister et j'y suis allée avec lui malgré mon envie de rester couchée. Et les moments que j'ai passés là avec cette musique et lui et tout sont peut-être les plus beaux qui soient depuis des lustres. Look at the stars, chantaient-ils...


202. l'image - le dimanche 23 mars 2003


J'ai dormi beaucoup ce week-end. Beaucoup travaillé. J'arrive au dimanche soir fourbue et fraîche comme une rose. R. a passé beaucoup de temps à la maison. Du temps pour discuter et goûter ce qui se goùte au quotidien comme l'aube fraîche des petits matins, le café au lait très chaud, le pain grillé et la confiture de roses, les bains, les livres et la musique.

Et le roman ? Terminé, Sir ? Yes Sir. Mission accomplie. Fini d'entrer les corrections des dernières pages du manuscrit. J'émerge. Je refais surface. Faut pas que j'oublie de peaufiner le lexique [et non le moindre] – du travail pour une à deux semaines, c'est bon – pour moi, c'est sans l'ombre d'un doute la plus belle partie de ce roman et ce qui fait que justement c'est un roman [parenthèse pour dire que la question du genre importe peu, au point où j'en suis] mais je peux me tromper. Je craque pour ce lexique, c'est tout.

Curieux comme 48 heures de travail et de sommeil remettent les choses de la vie en perspective. Comme toujours quand j'en ai besoin, R. est là pour rendre possible ma réclusion volontaire. Je lui dois le calme et la sérénité, je lui dois le confort et le repos. Ça, c'est la faute à certaines odeurs qui finissent par monter à la tête.

Parlant des choses de la vie, la propagande bat son plein dans les médias et un peu partout avec cette guerre. Censure et désinformation, on a droit à tout. Fallait s'y attendre avec le règne de l'hypocrisie à grande échelle. Comme si le fait de voir les corps morts des soldats américains était pire, plus immoral, que l'immoralité de cette guerre elle-même. Pire que tous ces hommes, femmes, et enfants dont le corps est blessé ou mort déjà et qu'on ne voit pas. L'image de ce que je ne vois pas est tout aussi insupportable que celle que je vois. À notre époque, c'est comme si le fait de ne pas avoir d'image créait l'illusion que l'événement n'existe pas, que rien ne peut être, ou prendre forme sans le support visuel ; c'est ce qui fait sans doute qu'on en arrive à ce que toute réalité sans photo ou vidéo peut être occultée, niée, même les massacres, la torture, et la mort. Alors il suffirait peut-être d'une image pour tout arrêter de cette guerre et toutes les guerres à venir ? Reste à savoir d'où viendra la photo, et ce qu'on jugera de visu assez horrible pour imposer la paix.


213. soleil rouge - le samedi 26 avril 2003


Les plages du Mexique sont magnifiques et le soleil qui brille là-bas a quelque chose de singulier et d'envoûtant. J'ai maintenant envie d'aller encore plus au sud de l'Amérique, au Brésil ou en Argentine. J'ai rencontré des hommes et des femmes qui chantent et qui dansent. Je me suis reposée.

Le retour à la réalité n'est pas facile. Depuis mardi, je n'ai presque rien fait d'autre qu'essayer de reprendre pied dans cette vie avec le travail et le froid. Je n'étais pas triste, pas malade, juste là, comme posée exactement sur le bord de quelque chose, entre la fin et le début d'un épisode dans une histoire avec une fin heureuse. Et malgré la pluie et le ciel gris sur Montréal, les bourgeons commençent à pointer un peu partout et j'ai fait des choses folles et inspirées, comme si j'avais des ailes, comme toujours.

Quoi qu'il en soit, depuis le 12 avril, je n'ai écrit que sur le papier, beaucoup, et j'ai aimé ça. Et ces derniers jours j'ai quand même passé du temps dans quelques maisons d'édition pour déposer mon précieux paquet. Un éditeur a demandé que je lui fasse le résumé d'Épiphanie de vive voix. Je ne m'attendais pas à ça, alors j'ai dit n'importe quoi, j'arrivais pas à me concentrer ni à en parler avec flamme. C'est quoi l'idée ? Si j'écris, c'est bien parce que je fais ça encore mieux que parler, non ? Alors pourquoi une fois que c'est écrit il faut le raconter en plus ? C'est pas juste. Pour la parole je suis nulle, et puis je me sentais devant lui comme une petite fille à son premier exposé oral, je suis certaine que c'est raté, j'étais tendue et nerveuse et il n'a pas paru intéressé du tout, il a mis le manuscrit sur une tablette et j'ai l'impression qu'il va l'oublier là jusqu'à ce que les araignées y tissent leurs toiles. Quelle magnifique fin heureuse pour un manuscrit.

Ça m'énerve un peu de savoir que cinq copies de mon livre sont entre les mains grasses et indifférentes de gens qui s'en fichent éperdument et qui ne me connaissent même pas et qui vont mettre leur grand nez dedans, ils vont fouiller dans ce que j'ai écrit avec mon propre sang, ma sueur, mes rires et mes larmes. J'essaie de ne pas y penser et c'est plus fort que moi, ça me donne la grande nausée. Chaque soir de la semaine j'ai relu des passages ici et là en essayant d'oublier que c'était moi qui l'avait écrit comme pour me mettre dans la peau des autres, ceux qui ont pour métier de choisir et de couper dans le tas. C'est fou et complètement débile de faire ça mais c'est ça le trac, le gros trac. Mais à partir de ce soir, c'est fini, j'ai ouvert un tiroir profond et j'ai mis la seule copie papier du manuscrit qu'il me reste tout au fond avec plein de chaussettes sales par dessus. Comme ça, j'aurai plus envie d'y retourner voir.


272. monday monday - le lundi 07 juillet 2003

clic

C'est vrai ce que P. m'écrit, vrai que ça manque d'images et de fleurs ici depuis que j'ai refait la page. Je dis ce n'est que temporaire, pas envie d'en mettre ces temps-ci parce que j'en ai pas en ce moment, parce que pas envie d'en faire. Je dis ce n'est que temporaire et puis je sors la web cam. Clic, je croque une rose. Pour vous.

des églantines le 7juillet03

Des églantines sur mon balcon, ce matin. J'ai tout apporté dehors et clic clic, j'ai fait des images. Dommage que ce soit un peu flou. Je manque d'expérience. Et puis je dois bouger. Faudrait que j'utilise un trépied pour la cam au lieu de la tenir dans la main droite pendant que la gauche clique.

Mais c'est pas tout les images, j'ai encore cette décision à prendre pour mes vacances : choisir où aller et acheter les billets d'avion. Je sais bien ce qui bloque le processus. J'aurai une démarche très importante à faire cette semaine pour l'avenir d'Épiphanie et rien qu'à cette idée je me sens prise de panique. Tant que je n'étais pas sûre que le livre serait publié, j'étais tranquille, on aurait dit qu'au fond, je n'y croyais pas trop. Et maintenant que je suis sur le point de signer le contrat d'édition avec la maison X [je ne veux pas donner le nom avant que tout soit fini; superstition ?], la machine va se mettre en branle, il me faudra affronter les commentaires, la critique, assumer ce que j'ai écrit parce que cela va devenir réel et ne plus être caché. Il y a une sorte de honte à écrire en cachette. Je n'aime pas ce sentiment qui arrive ce matin après tous mes efforts d'affirmation. C'est comme ce journal, je me demande quelle place il pourra prendre, après, demain, dans les prochains mois. J'aimais écrire au jour le jour juste pour moi et mes amis. Que ce soit bien ou mal écrit n'avait aucune espèce d'importance, c'était la règle du jeu d'écrire live sans trop me soucier de lécher les textes. Mais une fois le livre publié, les gens vont-ils s'attendre à trouver dans ce journal du contenu toujours «à la hauteur», une continuité, des idées ? J'aime trop me laisser dériver au quotidien pour procéder autrement, peser chaque phrase, mesurer chacun des mots que je dis. Cet espace d'écriture en était un de liberté. Pourra-t-il le demeurer ? Et puis je reviens à cette hésitation pour mes vacances et je me dis que je dois être simplement fatiguée.

Encore, encore...

un coin de ciel le 7juillet 2003

Oui, encore des fleurs. Celles-ci se sont faites plus sombres pour laisser voir un morceau de mon petit coin de ciel bleu. Finalement, le jour a passé et toutes ces émotions ont pu décanter sans que j'y pense au travers d'une série d'activités indispensables si je veux continuer de boire et manger. Et m'amuser. Voilà que la panique et les angoisses ont levé l'ancre et que j'ai hâte de me présenter à ce meeting chez l'éditeur et de lire les petites clauses écrites en mini caractères et discuter de ce qui entoure la publication de mon livre. Plaisir anticipé. Et puis quand je vais signer, je serai heureuse. Le plus beau jour de ma vie ? Presque. Écrire ce livre, c'était important pour moi. Il le fallait, et je l'ai fait. Le publier, ça l'est aussi. Et ça me donne des ailes. Façon de parler.

Quoi qu'il en soit

Finie la valse des indécisions, hésitations et cogitations, terminées les questions qui ne servent à rien. Je prends l'avion le 8, retour le 22 août. Et j'en ai fini avec ce sondage. Et avec cette satanée couleur de fond. Je l'ai virée. Le sondage avec. Fin de l'épisode rénovations. Retour au blanc, donc.