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215. silence - le 01 mai 2003


Le silence est sans images.

Commentaire laissé ce soir sur le journal de Iokanaan : L'auteur a-t-elle son mot à dire ? Je trouve votre sélection surprenante parce que je n'y avais pas pensée. Mais elle n'est pas artificielle. Dans Love and Writing, je voudrais pouvoir couper n'importe où et puis coller, et recoller à l'infini afin que les thèmes se forment et se reforment et qu'ils s'enchainent après coup. C'est ça l'idée. Et vous l'avez fait pour moi avec votre silence. Vous me montrez ce que je n'avais pas encore vu. Ce journal est libre et ouvert. Les mots veulent sortir, et ainsi ils sont à vous pour écrire, pour aimer. Toujours.

Je recopie pour conserver une trace. Vos lectures de ce journal me donnent parfois le vertige.


216. silence again forever - le 02 mai 2003


Alors elle écrira pour rien parce qu'elle a trop de choses à dire et elle a mal au dos partout et c'est à cause de la rage alors elle écrira pour vous seul pour que vous soyez toujours libre prêt à déployer toutes grandes vos ailes affutées.

Je vous aimais tant ce soir-là du 2 mai de l'an 2003 cher amour que je croyais que mon coeur allait subir une explosion avec un champignon jaune dans le ciel vous voyez ce genre d'explosion qui vous étampe le blanc des os dans le gris noir de l'asphalte.

Alors elle est morte et puis elle ressuscita tout de suite après amen et soudain elle vit que les fourmis venaient tout juste de débarquer pour un autre été torride à se chicaner sur fond bleu pistolet neuf millimètres.

Quoi qu'il en soit, smack boum boum, ça s'écrit comment dans la langue des Malécites ?


217. Io canto al ritmo del dolce... - le 04 mai 2003


Entropie, confusion. J'essaie d'avancer au travers de la faim et de la soif le coeur ouvert posé sur la vaillante volonté des larmes. Tout ça parce qu'il a fallu que vous partiez pour Saint-Petersbourg hier et que je recommence à me demander pourquoi je vous aime encore aussi fort à soupirer et à rester là avec des émotions diaphanes comme des toiles d'araignées roses accrochées aux rideaux orange. C'est à n'y rien comprendre me direz-vous. Che confusione. Tout ça parce que je me suis montrée lâche et totalement incapable de mourir d'amour comme au temps de la princesse de Clèves.

Doucement je glisse et s'avance vers vous l'amour comme un je vous aime poli, arrondi, léché. Il chante Io canto al ritmo del dolce tuo respiro. Il chante et je ris. C'est le printemps. J'ai coupé des branches de lilas avec des petits bouquets de feuilles vert tendre comme de la laitue et au centre de chacun un bouton de fleur violette et ça va fleurir dans la maison au troisième étage. Soupçon de parfum collant comme du miel. Soupirs odorants en forme d'étoile de mer.

Je capte le signal. Ce journal est en danger de rupture ou de mort. Je ne fais rien pour le sauver. Ce dimanche je lirai Miron, Artaud. Je lis Ferré et je note :

Dans notre siècle il faut être médiocre, c'est la seule chance qu'on ait de ne point gêner autrui. L'artiste est à descendre, sans délai, comme un oiseau perdu le premier jour de la chasse. Il n'y a plus de chasse gardée, tous les jours sont bons. Aucune complaisance, la société se défend. Il faut s'appeler Claudel ou Jean de Létraz, il faut être incompréhensible ou vulgaire, lyrique ou populaire, il n'y a pas de milieu, il n'y a que des variantes. Dès qu'une idée saine voit le jour, elle est aussitôt happée et mise en compote, et son auteur est traité d'anarchiste.

Et seul Mallarmé sait redonner leur pouvoir aux mots : (Ne songe pas aux toiles d'araignées qui tremblent en haut des grandes croisées.) J'aime comme vous les coups de vent qui ouvrent les portes d'un seul coup et les chats qui ferment les yeux au soleil, sara perche ti amo.


218. même si - le 05 mai 2003


le chat
le chat de la diariste (*)

Vendredi X. m'a écrit : Écris. Même si c'est pour écrire que tu n'as rien à écrire, tu as une façon de le faire qui fait que c'est bon. Bon de te lire. Quand je n'écris pas, ce n'est pas nécessairement parce que je n'ai rien à écrire. Et je n'ai pas répondu à son mail. Ces temps-ci, je ne réponds pas trop à mes mails parce que je ne trouve rien à écrire dedans, je les lis et je les relis et je me dis mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir répondre à ça et puis rien ne vient. La source mail n'a pas de sève. J'écris trop partout : au bureau, ce sont les rapports et notes de toutes sortes, ici c'est le journal et le reste. C'est pas comme le journal mais ça demande toujours des mots et des mots et on en finit plus. J'écris beaucoup de html et je m'amuse à un point tel que je suis morte de rire et que je me réveille souvent la nuit en train de rire. C'est pas souvent que la vie c'est drôle même si ce n'est que virtuel. Donc vendredi j'ai écrit parce que j'en avais envie et des choses à écrire. Et hier c'était dimanche et j'avais encore des choses à écrire dans le Journal et finalement c'est aujourd'hui que je n'ai rien à écrire et puis j'écris malgré tout. La boucle est bouclée. Et puis hier soir P. m'écrivait : Je ne vous vois ni ne vous juge. Je ne fais que vous lire, et vous penser. J'espère bien un jour vous voir. Et j'espère bien ne jamais vous juger. La vie est trop courte pour dire «je sais». Ecrivez-moi. S'il vous plaît. Ecris-moi. S'il te plaît. Smack-boum-bisous. «...les Malécites refusent toujours de se voir confinés... ». Personne ne devrait accepter de se voir confiné (confiner?).

* qui écrit sûrement son journal intime en cachette sur le web...


219. une histoire de je t'aime - le 06 mai 2003


Aujourd'hui j'ai appris deux nouvelles histoires, des belles histoires qui toutes les deux parlent d'amour et de hasard. Le plus beau c'est que je ne sais pas par où commencer et j'ai envie de les écrire mais les deux se mélangent pour n'en faire qu'une. Tout d'abord, P. m'a montré le chemin vers le mur des je t'aime. Il a dit : Pour vous distraire un peu (mais j'imagine que vous connaissez déjà). Je suis tout de suite allée voir. Mais non, je ne connaissais pas déjà le mur des je t'aime. Peut-être parce que ça parle trop de guerre et de conflits partout. J'ai jeté un coup d'oeil curieux et trop rapide sur le site qui permet de visiter ce mur aux mille je t'aime écrits dans toutes les langues et je suis partie en rêvant pour mon rendez-vous qui n'en était pas un avec Claude. Et puis Claude m'a raconté son histoire. La suite de tout cela demain. Suis fatiguée ce soir. Je n'arrête pas de penser à cet homme du mur des je t'aime qui a pris des feuilles de papier blanc toutes de même grandeur [A-4] et qui est parti se promener en demandant aux gens d'écrire je t'aime dans leur langue. Il a ramassé les mots et les sons avec des couleurs et puis il a tout mis ça sur le mur qui est quelque part à Montmartre et puis dans un livre aussi. Je reviens demain pour la suite. Promis.


220. la suite de l'histoire - le 08 mai 2003


Je crois bien que j'ai perdu le fil pour écrire la suite de l'histoire de la dernière page. Pas douée pour les suites. Aucun talent pour écrire ou raconter des histoires qui sont arrivées pour vrai. Et ça m'embête parce que j'avais écrit « promis »... alors je me sens obligée de continuer.

D'habitude, je tiens parole et j'écris la suite. Mais ce soir, tant pis. Je passe. L'histoire de Claude est très belle, mais c'est son histoire à lui et c'est très étrange parce que, en l'écoutant, j'étais déjà en train de l'écrire. Et depuis l'autre soir, plus rien, l'histoire est entrée en moi et elle ne sortira pas.

Et puis j'ai toujours préféré inventer des mondes et des histoires qui n'existent pas. Je me suis mise à chercher comment je pourrais mettre en mots les yeux de ce renard roux et ça prend toute la place.


221. fringale journal - le 10 mai 2003


Fenêtre du matin, rue Hutchison, devant la naissance des feuilles du vieil érable le 10 mai 2003.
10 mai, 9 heures du matin

Huit heures et demi du matin. Je suis levée depuis presque une heure avec l'envie du journal et c'est la faute à ce soleil qui brille trop fort. Le ciel de Montréal est encore une fois clair et lumineux, si bleu. Les bébés feuilles du vieil érable sont friponnées, d'un vert rougeâtre et je les imagine collantes de sève puisqu'elles sont sorties de leur bourgeon pendant la nuit. J'aurais aimé être là mais je dormais comme un loire. Cette nuit fut sans rêves.

Ce matin, visite chez le coiffeur, ensuite je crois bien que je vais participer au May Day project. Envie d'écrire ma journée en images. Et qu'elle dure le plus longtemps possible. J'ai des livres à lire et des milliers de choses à faire. Une à la fois si possible.

09:06 AM


Il était une fois des cheveux fraîchement coupés, et puis...
10 mai, midi

Pendant que Claude coupait, et appliquait des lotions et des crèmes douces et odorantes, après qu'il m'ait raconté la suite de son histoire, que définitivement je n'écrirai pas de peur de lui porter quelque malchance, j'ai lu 38 pages de Michel Onfray in Théorie du corps amoureux. Retenu cette phrase :
« [...] le désir est naturellement polygame, insoucieux de la descendance, systématiquement infidèle et furieusement nomade.»
Pendant qu'il appliquait le dernier traitement à mes cheveux fous, juste avant que je n'enlève la toge en satin doré, il a dit l'air vaguement inquiet : allez-vous vraiment lire trois livres aujourd'hui ? J'ai dit oui, entre autres choses. Mais un à la fois. Pas le choix, c'est de la philosophie.

12:17 PM


...des fruits près de l'ordinateur, avec une bouteille de vin. Blanc.
10 mai, 15 heures

Voilà. J'ai trop attendu. Trop tard pour m'inscrire au May Day project. Tant pis, je continue pour moi toute seule. J'ai presque fini de lire Théorie du corps amoureux. Un autre passage à recopier sinon je vais l'oublier :
« Nul besoin de parasiter le moment présent de considérations oiseuses sur les regrets et les devoirs en matière d'action, les causes ou les conséquences d'un geste, d'un mot, d'un propos, les suites à donner nécessairement à l'histoire momentanée : que triomphe la pure volupté de l'instant, l'unique réalité du présent. »

Quoi qu'il en soit, le portable a de la compagnie et moi j'ai de quoi boire et manger : j'ai fait mes courses. Maintenant, guess who's coming to dinner ?


222. cassure - le 11 mai 2003


partir

Il me reste quelques photos d'hier. Celle-ci sera la dernière que je mettrai en ligne, les autres ne valent pas grand chose elles non plus. Après trois heures j'avais plus envie de participer au May Day project. Who cares ? J'ai fait autre chose. Et puis je n'aime pas ces photos que je fais avec la quickcam, les couleurs et tout, c'est flou.

Hier soir j'ai écrit trois pages pour un projet d'édition [papier] que je choisis de garder secret. Il est des choses qu'il vaut mieux protéger du regard, il est des idées et des écrits qui grandissent mieux loin des foules.

Depuis mon réveil ce matin, je contemple cette nouvelle évidence qui m'est apparue d'un seul coup, celle que l'amour n'existe pas. La haine non plus. Ce ne sont que des constructions mentales qui permettent de s'approprier quelque chose de culturel, de faire partie d'un certain ordre que la société veut se donner, incluant le contrôle sur l'art et la pensée, sur la vie, le plaisir et la liberté individuelle.

Tout se passe comme lorsque j'ai cessé de croire en Dieu. Ça été une cassure nette, soudaine. Il n'y a jamais eu de retour en arrière possible. Je ne dis pas que ce n'est pas douloureux, même si cela se passe de manière tout à fait rationnelle. J'ai besoin d'y réfléchir encore. Mais je reconnais cette cassure, la perte de cette croyance que je sentais pourtant ancrée, profonde, et qui finalement ne dépassait pas l'épaisseur de la peau.


223. entretien intimiste avec F. - le 12 mai 2003


souhaits.jpg

J'adore cette image qui m'a fait rire en ouvrant mes mails ce matin. J'ai tout de suite écrit à l'auteur pour lui demander l'autorisation de la publier ici.

Il a dit : honnêtement, je ne sais pas d'ou elle sort, alors prend la telle quelle, elle doit être scannée d'un livre. Bon. Et puis il a ajouté : si tu veux pas d'ennui avec l'auteur, invite-le à se manifester pour que tu fasses la « promotion » de son oeuvre, ça se fait. Merci Franck, c'est fait. Maintenant, j'attends que l'auteur de cette image se manifeste. Auteur, où es-tu ?

C'est qui Franck ? Un adorable lecteur. Mais les lecteurs sont tous adorables. Franck, donc, lit ce journal par morceaux. Je fais comme ça aussi avec bien des journaux que je lis depuis des années. Ce matin il m'a dit : c'est curieux, à chaque fois que je te lis, par période je l'avoue, l'amour semble venir de te jouer un de ses mauvais tours dont lui seul a le secret.

Mais non, j'ai pas des peines d'amour toutes les semaines. J'ai même pas eu de peines d'amour ni d'amants ni d'amoureux du tout depuis plusieurs mois. Pratiquement un an. Notez bien le pluriel. Autant dire l'éternité. Ça doit être un effet de lecture à cause du journal. C'est toujours la faute au journal. Ou c'est peut-être parce qu'il m'arrive de remonter le temps et de faire des liens avec des histoires d'amour passées mortes et enterrées. Je sais pas pourquoi ça donne cette impression-là.

Franck : serais- tu, malgré ta foi évanouie, une de ces personnes qui aime tant l'ambiance de la vie que tu ne pourrais t'empêcher d'aimer trop et souvent, et d'en être malheureuse ?

Moi ? Quand j'aime, j'aime. L'amour ne nous tombe pas dessus avec un instrument de mesure intégré. J'ai jamais trop compris comment faire pour me discipliner à aimer juste un peu, ou moyen ; je sais que certains se donnent des pourcentages en amour, des cotas : celle-là, faut pas aller trop vite, je vais l'aimer à 10% et si tout va bien je vais monter à 30%. Et caetera. L'homme qui m'avait expliqué ce truc-là il y croyait dur comme fer et pour lui, ça marchait, sauf que moi, son 10% m'ennuyait. L'amour, je mesure pas. Je comprends toujours pas comment attribuer une valeur mathématique à un sentiment. Si ça s'apprend, too bad, j'ai pas dû aller à la bonne école quand j'étais petite.

Franck : crois-tu réellement un seul instant, qu'on peut oublier l'amour, comme on oublie dieu ? D'ailleurs même si tu as oublié dieu (je n'y crois pas non plus), n'as tu réellement plus aucune spiritualité pour autant ?

Moi : j'ai jamais dit que j'avais oublié dieu. J'y crois plus, c'est pas pareil. Et puis la spiritualité, ça ne se limite pas aux bondieuseries. Difficile d'oublier Dieu, tout le monde en parle tout le temps. Tout ce que je dis c'est que je n'y crois pas, il appartient à ceux qui y croient et pas à moi. Je ne crois pas que Dieu avec une majuscule existe pour vrai, mais qu'il a été inventé par les hommes pour se donner du courage et un sens à la vie, vendre des trucs et faire de la politique, et pour faire la guerre aussi. Alors oui, cet objet inventé existe dans la tête des croyants. Suis-je croyante si je crois à ça, à cette fiction-là ?

Franck : n'en est il pas de même pour l'amour Annie, pour ton amour ?

Moi : gloups. Possible. Mais j'ai pas fini d'y réfléchir. Cette histoire-là de l'amour c'est très très complexe.

Franck : Si nous arrivions tous ensemble, ceux qui parfois te lisent, au pied de ton home, en hurlant « je t'aime », nierais-tu encore l'amour, n'en aurais-tu aucun vertige ?

Moi : c'est ça, prenez moi par les sentiments pour me réfuter. Mais faites bien attention, je pourrais penser que vous m'aimez « trop ».


224. sans titre - le 14 mai 2003


Love and Writing Project aura bientôt un an, alors je devrai, tel que prévu au départ, le terminer pour continuer avec autre chose. Je sais pas quand je ferai ce changement, mais ça s'en vient, peut-être quand j'arriverai à son anniversaire d'un an. J'hésite entre écrire le point final après une année d'écriture, ou sur la page 300. Et puis j'ai de plus envie d'un titre en français.

Et il y a le sujet. J'aurais beau écrire toute ma vie sur le sujet Love, j'en ferais jamais le tour, alors autant pas trop insister. Ça commence à être un peu redondant cette histoire d'amour ; et quant au Writing, surtout depuis que j'ai déposé le manuscrit d'Épiphanie, il n'en est plus beaucoup question ici. Et puis Karl l'a très bien dit dans son journal : L'amour, c'est l'art d'être libre.

C'est bien pour ça que je ne m'enferme pas trop longtemps dans le même journal. Libre dans la vie, libre dans l'écrit. Sur le web, j'aime mieux fermer un «site» quand il est plein et en ouvrir un autre, c'est comme mes carnets en papier, un jour, j'arrive à la dernière page et c'est fini.

Donc, je prépare la prochaine édition du Journal de Script, la suite, quelque chose de nouveau avec un autre titre, mais je conserve mon nom, la même identité d'auteur. Pas envie de changer cela, et changer de cahier, ce n'est pas une rupture mais une continuité. Et maintenant, la question qui se pose est la suivante : quel titre vais-je lui donner ?


225. et l'amour, aussi - le 15 mai 2003


La vie est définitivement bonne et douce pour moi. Comme toujours. Parce que j'ai retrouvé ces mots dans mon propre journal : « One word frees us of all weight and pain in life. That word is love » bien cachés à la page 87 du printemps 2001. J'ai relu un peu et surtout réécouté Elan Michaels. Ce matin, j'ai découvert les premières violettes de l'année, les Violas qui sont d'un beau violet très pâle. C'était dans mon petit jardin qui pousse en friche, à deux pas du trottoir, toujours au pied du vieil érable. Et un peu plus loin j'ai vu une, puis deux, et même cinq tulipes rouges et des jaunes aussi. Et comme si toutes les plantes s'étaient donné le mot pour m'impressionner, j'ai aperçu un magnolia rose en fleurs, pas celui de la rue Hutchison, mais un autre, sur une petite rue peu fréquentée pas loin d'ici.

La vie est bonne et douce pour moi comme toujours, et il y a même des oiseaux qui se sont fait un nid dans la petite maison de bois que j'ai construite l'été dernier. Étrange. Tout le monde disait tu devrais la changer de place, les oiseaux viendront jamais parce qu'elle est beaucoup trop près de la cuisine, et puis voilà, tout le monde s'est trompé et les oiseaux sont là. Comme quoi la vie est aussi étrange que belle et bonne, parfois. C'est en cherchant une image de la Viola que je suis tombée sur la page 87. Je ne relis jamais ce journal, autrement qu'en cherchant des images.

Les choses se font et se défont. Les fleurs que j'ai vues aujourd'hui seront mortes dans quelques jours. Hier j'écrivais que le futur cahier de ce journal était sans titre et je ne cherche pas de titre, parce que tous les titres de ce que l'on écrit, on les porte en soi et il s'agit de les laisser monter. Parce que je veux continuer à me placer en dessous des mots et de l'écrit, ce n'est qu'ainsi que je peux devenir leur instrument et les servir et pour qu'ils montent et montent de moi très haut jusqu'en haut, jusqu'à vous rejoindre enfin.

Le vrai sujet de ce journal ce n'est pas moi, mais l'écriture. Et le je n'est pas exclusivement le mien non plus. Il appartient à ceux qui lisent et qui se l'approprient. Mon prochain cahier online n'a pas de nom et cela n'a aucune espèce d'importance, il n'en a pas besoin [maintenant] et c'est probablement parce qu'il me reste des choses à faire ici, et l'amour, aussi.

Et ce nouveau journal donc, je compte bien l'écrire couchée dans l'herbe de jour comme de nuit, et les pages seront lisses et souples comme des gouttes d'eau, douces comme la feuille de chêne et odorantes comme les pétales de la petite Viola canadense. Un titre ça vient et ça s'impose tout seul, on ne cherche pas ça. Et ce nouveau cahier tendre et secret, vous aimerez y venir de temps en temps parce que même si j'ai dit que l'amour n'existe pas, vous savez bien que je vous aime. Pour que vous soyez libre forever. Pour rêver toujours et pour inventer des mondes qui n'auront pas de frontières aucune et où on saura parler toutes les langues. Et tant d'autres choses.


226. cansada - le 16 mai 2003


Long week end pour me reposer, ouvrir toutes les portes, vivre en kimono les cheveux libres et fous. Planter mes fleurs, aller au musée voir l'exposition Vuillard. Demain matin très tôt m'installer au Café avec le portable et écrire une belle page du livre qui commence, petit embryon fragile. Je me laisse glisser peu à peu dans ce nouvel univers de fiction qui se construit doucement et c'est si bon. La semaine passée fut plutôt harassante et en rentrant ce soir j'ai fait une longue et bienheureuse sieste. En me réveillant, vers 21 heures, j'ai mangé des oeufs durs avec des toasts et du fromage comme si c'était le matin. Bu du thé. Ce soir je ne fais rien. Soir de farniente. Je prends un long bain et j'enfile mes chaussettes, envie de parler au téléphone et regarder des films jusqu'aux petits heures du matin. Dormir encore.


227. rue Hutchison - le 17 mai 2003


Ouf. Quelle journée. Dormi. Taillé mes crayons. Tiré une carte de Tarot : le Pape [encore ?]. Déjeuné au Figaro en compagnie de mon portable. C'est quoi l'idée ? Simple. Écrire une page de mon livre. Ressortie de là avec une page et demi de plus pour Bordel qui a changé de titre [temporaire, je l'avais bien dit...] pour devenir rue Hutchison. Contente. Assemblé quelques images de la web cam. Bidouillé quelques pages en php3 pour la prochaine édition de ce journal dans l'espoir de m'affranchir de Movable Type. Envie de revenir à une publication plus personnelle ou je fais tout du début à la fin. De retour dans mon home j'ai entrepris le grand ménage en écoutant Laurence Revey et Tori Amos, en pensant au printemps dernier quand je suis allée acheter mes fleurs au marché Jean-Talon avec X. Écouter des chansons de femmes qui me font penser aux hommes de ma vie ? Pas possible, c'est pas moi, pas moi. Oh paradoxe quand tu nous tiens. Titres possibles pour la prochaine édition de ce journal : Mauve, Nomade, ou Journal. Arf. Oublié de dire que j'ai troqué mon jean pour un pantalon blanc en soie. Et puis le téléphone a sonné.


228. [....] - le 18 mai 2003


Le journal de ce dimanche sera sage, et bref. Il fait chaud. J'ai dormi comme un ange dans les bras de Morphée. Je n'ai pas réussi à voir entrer et sortir les oiseaux de la petite maison, je les entends et je vois le bout de leur tête par le trou rond qui fut si compliqué à découper l'année dernière, je peux aussi entendre une petite agitation fébrile et des pépiements joyeux à l'intérieur. Et puis hier au téléphone, c'était X., il voulait me voir. J'ai dit oui tout de suite. C'était hier. Et c'est maintenant.

Il est minuit et la maison est silencieuse. J'ai une sorte de nausée qui passe pas. Je suis rentrée en conduisant lentement par les rues presque désertes de la ville endormie après une journée à cuire au gros soleil. Il a encore trop bu et ça lui a fait dire et faire des bêtises. Je déteste ça, mais je ne peux rien y faire.


229. rue Bernard - le 19 mai 2003


Levée tôt, j'ai apporté le plateau dehors et bu le café au soleil. Toutes les feuilles des arbres sont poussées, mais pas encore à leur pleine grosseur. Quoi que j'aurais bien des raisons ce matin d'être triste et surtout déçue, je me sens en paix et sereine. La nausée d'hier soir a vite disparue après une séance de deux heures dans la baignoire remplie d'eau bouillante parfumée de bain moussant à l'extrait de genévrier. Pas surprenant, voici ce qui est écrit sur l'étiquette et qui fait du bien rien qu'à le lire quand on a pas la chance de tremper dedans, l'effet est magique. Si vous en voulez, ils en vendent chez Mission Santé, rue Bernard. Alors voici, for a stimulating effect :

Reconnu depuis fort longtemps pour ses propriétés purifiantes, le genévrier, grâce à son arôme frais et boisé, stimule l'esprit et aide à réduire le stress. Le massage lors du bain augmente la circulation sanguine, donne à la peau plus de fermeté et peut aider à combattre la cellulite. Ce bain contient l'extrait et les huiles essentielles aromatiques de genévrier et de plus son pH neutre en fait un produit doux pour la peau.

Oui, la peau aime la douceur. La peau ne sacrifiera aucun des plaisirs du corps qui la gardent en vie sur l'autel d'une relation platonique avec l'eau du bain. Ne sont-ils pas aux petits soins pour le consommateur, ces chers fabricants de bain moussant, qui ajoutent,

Petit conseil : Utilisez nos bains moussants aux extraits de romarin et de genévrier ensemble pour une sensation revitalisante accrue.

OK, j'y vais tout de suite. Que fais-je aujourd'hui à part écrire, finir le grand ménage et puis aller voir Vuillard. Malheur, le musée est fermé le lundi. Mon maître postimpressionniste m'attendra-t-il ?

cochon qui fait ding.gif



Pour lire la suite... cliquer sur le petit cochon et poster votre contribution. Nous acceptons les cartes de crédit [je sais, ma blague n'est pas drôle mais je sens que quelques blogueurs à l'égo gonflé à bloc sont sur le point de le faire]. En attendant, c'est congé, vite, un autre café '~'



Lu par hasard :

Une légende sibérienne — reprise par Schopenhauer — met fort opportunément en scène des hérissons pour théâtraliser [l']éthique de la distance idéale. Deux animaux se trouvent dans un endroit désert et gelé. La neige épaisse et la glace abondante les contraignent au grelottement, au péril et au risque de la mort par le froid. De sorte qu'ils se rapprochent, se côtoient physiquement, et finissent par se réchauffer — mais pour ce faire, ils se touchent, puis se piquent. Afin d'éviter la piqûre, ils s'éloignent, prennent de la distance, se séparent — mais se mettent à nouveau à éprouver la morsure du climat. Excessivement proche d'autrui, ou trop éloigné de lui, les risques négatifs paraissent semblables : un écoeurement de déconvenue et de solitude, une nausée de désappointement ou de réclusion, une lassitude, un désenchantement, un dégoût généralisé.

Onfray n'en reste pas là, il propose une certaine arithmétique pour en arriver à calculer la distance idéale et hédoniste dans laquelle on ne souffre ni de la présence abondante ni du manque cruel de l'autre. Mais ceci n'est possible qu'entre des personnes de loyauté et de capacités éthiques semblables. In, Théorie du corps amoureux.

Ne plus vouloir se laisser travailler par le désir, laisser le désir vous déserter de peur d'en souffrir un jour plus tard ou demain, ou pour n'importe quelle autre raison bien-pensante, c'est accepter de devenir un monstre de béatitude sotte et niaise. Cela revient à s'enfermer dans l'impuissance, la frigidité et la sénilité avant son heure ; c'est la mort à soi-même et un adieu formel à l'écriture. Il n'existe pas de complot pour vous duper autre que celui que vous tramez méticuleusement contre vous-même entre deux lignes de coke.


230. cinq titres, peut-être - le 20 mai 2003


Je me suis laissée déporter là-bas sous l'insistance de vos questions tendres, me retrouvant seule dans le soleil d'Isla Mujeres, seule avec ce désir de vous, abandonnée déjà et marchant dans le sable des heures durant. Les choses se font et se défont. Je suis dans vos bras et vous me ramenez là-bas que je n'ai voulu raconter à personne.

Tendre mardi de mai. J'avais chaud de cette bonne chaleur qui entrait en moi et ne sortirait jamais, dans ce sentiment que rien ne pouvait plus m'atteindre, je prenais place au-delà de ce rêve, toujours caressant l'intérieur de vos mains roses et rondes dedans et dehors. Il y avait aussi la petite histoire, celle qui dit que je suis partie encore une fois pour toujours, mais cette fois en laissant la porte ouverte avec la rosée qui lèche mes orteils sans peur du noir et avoir laissé la porte ouverte comme dans un moulin et elle dit qu'elle est si loin de vous si loin que vous ne pouvez pas savoir, personne ne peut savoir comment c'est bon de partir marcher pieds nus dans ce parc s'éloigner de la réalité brutale qui tue l'essence, l'essentiel.

Ces derniers jours j'ai nettoyé une partie de la maison à fond, je l'ai fait pour le plaisir de laver les planchers à grande eau, avec l'envie de caresser un par un les livres de la bibliothèque en lisant quelques pages au passage, et pour faire briller les vitres et pour après dire c'est fou on voyait plus dehors. Un autre mardi doux couché dans l'herbe chaude avec l'odeur sucrée des premières fleurs de lilas à peine éclatés et qui monte pourtant douce insistante et écoeurante, choquant et froid mardi à travailler toute la journée dans ce désir d'écrire camoufflé quand je me réfugie dans le maquis de mes propres mots toute la journée je rêve d'effleurer encore une fois l'intérieur de vos mains chaudes si doux avec des petits coussins ronds dedans comme sous les pattes des chats, j'écoute de Sergei Rachmaninov ce concerto qui tourne et tourne en rond longtemps et qui s'emporte de joie à vous caresser les mains le ventre et puis partir tout de suite après marcher dans le parc désert la porte, cette porte de votre grand corps largement ouvert sur moi et que je ne refermerai jamais dussiez-vous le barrer vous-même à triple tours de clés cela ne me touchera pas, je suis loin de tout cela votre monde qui vous menace et pas moi ne l'oubliez pas.

J'ai changé quelques meubles de place, biffé un à un les items de la liste de choses à faire et quand tout fut rayé, j'en ai commencé une nouvelle sur une grande feuille de papier quadrillé. Écrit cinq articles importants, l'essentiel, avec les titres en caractères gras et des petites notes soulignées.


231. la vie par écrit - le 21 mai 2003


Le téléphone continue de sonner. Je répondrai demain ou un autre jour. Envie de partir encore loin. Reporter à plus tard tout ce qui doit être reporté. Ce qui compte c'est aujourd'hui et la vie qui est là et qui s'écrit, mes amis qui discutent encore pendant que j'écris et aussi ce journal qui défonce la noirceur de chaque nuit malgré vous.

Si j'abandonnais cette publication quotidienne en ligne, toucherais-je une confortable rente de retraite comme les pobrecitos hombres politicos contraints de quitter leur petit terrain de jeu à chaque changement de gouvernement ?

Quoi qu'il en soit, les deux cent trente premières pages de ce journal ne sont sans doute qu'une seule et même tentative pour exprimer une déclaration qui ne surprendra personne : ce journal n'en est pas un.

Love and Writing Project est né de l'hypothèse assez évidente que le temps n'existe pas. Ce journal nous a fait passer une année. Du début de l'été jusqu'à la fin du printemps. Toutes les pages sont là pour vous. Et puis je continue. Il reste des tas de sujets à aborder, alléger, calmer.


232. une seule page - le 22 mai 2003


Je pourrais continuer longtemps comme ça avec Love and Writing sans me préoccuper de changer le titre. Écrire l'été qui s'en vient et m'enrouler dans ses odeurs et la vie des ruelles, écrire nos errances par les rues de la ville, les vacances à la mer et le ciel bleu acier. Être là et ne rien changer à rien. Sauf peut-être virer toutes les autres pages et les dizaines de liens dans la colonne de droite. Ne garder qu'une seule page quotidienne et ne plus jamais rien archiver.




233. jouir doux - le 23 mai 2003






Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J'aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit: « Garde tes songes :
Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous ! »
[Baudelaire, Les voix]


Sa main sur mon épaule que je capturais dans la mienne sous le soleil et le vent léger, la tendresse attentive pour parler de la peur, du mensonge, et des livres. Et puis la timidité quand il s'agit d'établir le contact avec l'autre pourtant si familier, songer à ce qui incite parfois à garder une certaine distance sans qu'on y pense, à ce qui contraste avec l'absence de préjugés et d'aisance dans l'intimité.

J'imagine qu'on ne s'approche pas des autres, ce sont eux qui s'avancent et puis un jour ils s'éloignent et puis ils reviennent et repartent et c'est le mouvement prévisible, connu, une sorte de danse ivre qui tangue.

De lui, c'est comme si d'une certaine manière j'étais toujours très proche et en même temps très loin. Quand il n'est pas au plus près, je le sens vivre et vibrer tout le temps, j'aime les êtres libres et sans attaches, tels qu'ils sont quand ils ont le regard plein d'étoiles et de rêves, le désir de créer qui brûle la peau, et la douceur des lèvres, tout le corps tendu comme un arc devant la beauté du monde.

Je veux effleurer, examiner, ne pas toucher ni marquer, mais caresser de loin l'âme et le corps comme le feraient une mèche de mes cheveux ou le bout de l'aile d'un papillon blanc et puis voler ailleurs. J'aime cette grande liberté pour parler de tout ce qui importe et impressionne sans s'emporter, et puis se réchauffer le coeur, partager les mêmes odeurs, les images, les idées, les saveurs, et puis les livres, la ville, et l'écriture encore.

Et c'est ainsi que la pluie s'est mise à tomber lentement sur l'immense beauté d'un jour trop doux.


234. la vie - le 24 mai 2003






J'ai remarqué que les écrivains qui font superbement l'amour sont beaucoup moins de grands écrivains que ceux qui le font moins bien et dans la peur. Le talent et le génie appellent le viol, ils l'appellent comme ils appellent la mort. Les faux écrivains n'ont pas ces problèmes. Ils sont sains et on peut aller avec eux en toute sécurité. Dans leurs couples d'écrivains, la femme pour parler de leur métier dit : mon mari est un écrivain. Le mari dit : ma femme écrit aussi. Les enfants disent : Mon papa il fait des livres, ma maman aussi quelquefois.
[Duras, La vie matérielle]


Il pleut. J'ai relu Duras, La vie matérielle. J'aime tant ce livre qui me surprend tout le temps parce que lorsque je lis, c'est comme si cette femme était assise ici et que je l'entendais me parler à moi et à personne d'autre.

Les prochaines semaines vont être chargées, trop. Je vais devoir me battre pour arracher quelques heures de paix pour lire et écrire, pour sortir aussi.

Dormi 15 heures la nuit dernière, de longues heures paisibles. Il pleut. Malgré la pluie, je cuisinerai dehors ce soir : sagamité (ma soupe des Trois Soeurs : maïs, courge et fèves rouges), brochettes de poulet cajun et poissons grillés, riz et pain banic, avec les lanternes chinoises et le braséro qui va brûler longtemps, et les amis et tout. Judith va apporter ses tarots amérindiens et John sa guitare. C'est notre fête du printemps et de la vie.


235. vert - le 25 mai 2003


fenêtre verte, le 25 mai 2003

Dehors c'est tout vert et humide. Le matin est silencieux, j'entends seulement les oiseaux et les voitures, comme si tous les enfants étaient encore endormis. J'ai fait des rêves étranges la nuit dernière. Probablement trop impressionnée par des images vues hier. Alors ce matin j'en fais d'autres, des photos de mes mains, de la fenêtre et des feuilles vertes du vieil érable. Et puis j'en glisse une dans ce journal comme je le ferais avec un signet dans un livre, pour marquer la page, me souvenir de ce voeu matinal que j'ai fait dans le secret de mon coeur.

Presque fini de bidouiller mon nouveau blog, et il est en ligne depuis vendredi. Pas tout à fait satisfaite du design, une seule page écrite, mais il me plaît, et je le garde, pour le concept et le contenu potentiel. Cependant, pour les premières semaines, et peut-être même les premiers mois, je ne donnerai pas l'adresse. Sauf à mes proches ou à ceux qui en font la demande directement [à moi]. Si quelqu'un le trouve par hasard, eh bien ce n'est pas trop grave. Rien d'hyper secret non plus, juste pas envie de le diffuser at large.

Et puis je continue ici au moins jusqu'à la page 300, après, je verrai. Je n'ai donc plus de raisons de changer le titre de Love and Writing, puisque j'en ai un autre qui me va, et pour le moment, ça crée un certain équilibre.


236. love blanc - le 26 mai 2003


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Certains jours, les mots sont blancs. Souvent, je les vois jaunes ou verts, mais les mots sont de toutes les couleurs. Parfois je dis que lorsque la pluie du printemps tombe lourde et chaude et longtemps comme hier et aujourd'hui, je peux entendre pousser les fleurs. C'est un peu vrai. Même si ce n'est qu'une image. On ne peut rien faire aux images, elles sont si fortes et insistantes, elles se nichent creux dans le cerveau. Difficile de déloger celles qui font mal, vaut mieux les laisser se transformer en quelque chose de doux. Et rêver.

L'autre jour j'ai dîné avec S. et K. à la Cité Impériale, un restaurant du quartier chinois, au coin de Saint-Laurent et La Gauchetière. Pendant que je goûtais pour la première fois les mini-crêpes dont j'ai oublié le nom et le café vietnamien du patron, S. a pris un de ces petits carrés de papier blanc que je traîne toujours avec moi pour prendre des notes et elle a fabriqué une toute petite cicogne en origami qu'elle m'a offerte après avoir dessiné le signe ai en chinois sur une aile. Après, K. a fait des photos de l'oiseau. Vendredi il a dit je ne sais plus où elles sont. Peut-être qu'elles se sont envolées au Japon. On ne peut jamais savoir où vont les oiseaux. C'est comme les images dans la tête.


237. mannes::éphémères - le 27 mai 2003


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Les mannes sont arrivées en ville. C'est fou cette histoire de mannes parce qu'au printemps, surtout si on est proche du fleuve, il y en a tellement partout qu'on peut en manger si on ouvre la bouche. Ça donne plus envie d'aller dehors le soir, plus envie d'ouvrir les fenêtres, rien. Ça dure quelques jours, pas plus, une ou deux semaines ? Je sais plus. Les mannes sont les mouches de choix pour vivre un merveilleux printemps à Montréal. Ellles sont brunes et avec des longues ailes et très légères, elles sortent en bandes, en grosses bandes, et on peut les voir passer leur temps à faire l'amour en plein ciel, en plein vol. Je n'ai jamais connu leur vrai nom d'insecte et je me demande si elles ne seraient pas tout simplement des éphémères, les fameuses mouches de mai, qui ont présidé à l'ouverture du journal de Script il y a trois ans... Autant aller tout de suite chercher sur Google.

J'ai beaucoup de chance. Et pas mal d'intuition. Quelle modestie. La manne est un éphémère ! Jubilation. Mais personne va me croire. Quoi qu'il en soit, ma trouvaille m'enchante. D'autant plus que j'ai quelques superbes photos d'éphémères dans mes archives, cadeau de chocolat-bleu, mais je les trouve plus. Il me faudra donc me passer d'image pour aujourd'hui. Et puis j'ai déniché une mine d'informations sur le site de l'Insectarium. Je retiens ce magnifique extrait. Les entomologistes sont des poètes.

L'accouplement des éphémères se passe en vol et souvent en groupe. Chez plusieurs espèces, les mâles forment de grands essaims très denses. Certaines espèces volent dans le sens horizontal et font des allées et venues. D'autres montent et descendent à l'unisson à proximité des cours d'eau. Dans ce dernier cas, les mâles exécutent une danse à la verticale, battant des ailes pour prendre de l'altitude puis se laissant tomber, ailes et appendices caudaux leur servant de parachute. Lorsqu'une femelle se joint à l'essaim, un mâle en vol ascendant la saisit par-dessous avec ses longues pattes antérieures. Les deux insectes tombent alors lentement vers le sol ou la nappe d'eau. Avant que le couple n'arrive au sol et se sépare, un très rapide transfert de semence a lieu. Le mâle retourne ensuite dans la colonne formée par ses congénères.

Rien à ajouter.


238. en pyjama - le 28 mai 2003


écrire en pyjama

Bientôt 22 heures. Je croyais qu'avec mon nouvel horaire de travail je serais moins disponible pour tout le reste incluant ce journal et l'autre qui pousse à côté. Et c'est tout le contraire. Depuis dimanche, je me couche plus tôt et donc je me réveille avec deux heures d'avance et vite j'installe le portable sur la table de la cuisine, je fais le café, et puis je commence tout de suite à écrire, en pyjama. Quand le café est prêt, je prends une petite pause pour faire chauffer le lait, faire des tartines et je me remets au travail en mangeant et en dégustant le café au lait mousseux très fort et sucré sans quoi cette vie ne serait sans doute pas ce qu'elle est : j'écris rue Hutchison [que j'en pogne pas un à me voler mon titre], ce livre que j'aurai peut-être fini d'écrire avant que l'autre, mon Épiphanie, ne soit publié. Au rythme de une à deux pages par jour, j'avance lentement. Et surtout en paix. Et quand arrive le soir, quand je rentre, même s'il est tard et qu'il fait nuit noire, je passe une heure dans le bain et je butine dans Love and Writing. Ou ailleurs.


239. cinéma - le 29 mai 2003


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Repos. Répit. J'avais mis la cassette d'un vieux film que je regardais bien tranquillement quand tout à coup je suis tombée sur quelque chose. J'ai tout arrêté, et puis, avance recule, avance recule, j'ai noté :

– Vous m'avez toujours pas dit ce que vous pensez de mon livre ?
– Je suis sûre qu'ils pensent la même chose que moi mais qu'ils n'osent pas le dire.
– Moi, je pense qu'ils sont surtout condescendants.
– Pourquoi condescendants ?
– Parce que vous avez tous les deux couché avec moi.
– Mais... c'est quoi le rapport avec ce qu'on peut penser de ton livre ?
– Je pense que pour le genre d'hommes que vous êtes, il y a toujours une forme de lutte de pouvoir dans l'amour, j'ai souvent entendu Rémi dire qu'il voudrait coucher avec une grande intellectuelle [...] au fond, c'est une volonté de se l'approprier, d'avoir le dessus sur elle, presque physiquement.
– Faut pas exagérer quand même, c'est peut-être juste le désir de partager, d'avoir accès.
– Peut-être. Mais moi, je me méfie toujours de la condescendance des hommes qui m'ont fait jouir, enfin, c'est une femme que j'ai lue qui... Mais je dis ça, peut-être que je me trompe.

Je regardais, et maintenant j'écoute le Déclin de l'Empire américain. Utimement, ça me fait réaliser que ce film est peut-être fait autant pour être écouté que regardé. Un film qu'on pourrait par exemple présenter à la radio et qui tiendrait les auditeurs en haleine durant une heure et je sais pas combien de minutes et qui diraient c'est bon ça, c'est quoi ? Un film. Ah ?

Tiens, la cassette est terminé. J'ai maintenant envie d'un vieux Pagnol en noir et blanc.


240. fièvre - le 31 mai 2003




Je sais exactement où et comment j'ai attrapé la fièvre, une sorte de grippe insidieuse qui a commencé un peu hier après-midi et qui a monté en flèche cette nuit. Je me soigne. J'essaie de lire mais ça ne marche pas, j'ai trop chaud ou encore je frissonne et les yeux piquent. En plus, tous les muscles font mal, surtout quand je respire, je ne trouve plus mon souffle. Je me suis assise un peu sous le soleil du matin. Nausée. Même pas envie d'écrire. La tête [me] tourne.


Et puis ma maison d'oiseaux est vide : adios los zozios, le chat a tout chassé, vidé, mangé, nettoyé, roté. Après il s'est couché et depuis, il dort ce salopard. Mais je lui en veux pas, il fait sa vie de chat, j'imagine qu'il a pas le choix. Tiens, je vais me coucher aussi pour quelques jours, le temps de guérir cette crève.

10:47 AM


Pas réussi à dormir. La fenêtre de ma chambre donne sur la cour intérieure. Je suis au troisième étage. C'est shabbat. Donc les quinze petits-enfants de ma voisine du rez-de-chausée jouent dehors et font un boucan d'enfer vêtus de leurs plus beaux habits pendant que les pères chantent et chantent leurs prières. Phénomène métaphysique : si on crie dans un cornet ou dans une tour, les sons montent et s'amplifient, sauf que je suis pas sourde.

Plus de lait. Bu du café noir. Amer. Sucré à l'os. Grignoté des crackers salés avec beaucoup de beurre [salé] pour contrer le mal de coeur. Mangé des dizaines de comprimés d'échinacée pour combattre l'infection en priant pour que ça marche. Pris un bain chaud à l'eucalyptus en priant pour ne pas développer d'allergies, j'ai la peau sensible comme du papier de soie. Pas la force de sortir acheter les journaux. Me suis abonnée à la version pdf du Devoir. Phénomène d'optimisation : si je meurs de la pneumopathie atypique ou d'une autre saleté de maladie avec un nom d'insecte qui pique, au moins, je mourrai informée.

Installé une rallonge au fil qui me relie au web : le portable [lire l'internet] est maintenant dans mon lit. Le Devoir aussi. Pratique.