Cette histoire de la guerre en Iraq me fait mal. De plus en plus. J'essaie de me distraire, de travailler fort pour ne pas y penser, j'en parle le moins possible, je ferme la radio et la télé pour ne plus en entendre parler. Mais il est impossible de faire le vide autour de moi.
L'information est omniprésente : les livres, les magazines étalés partout avec leurs images explicites et leurs gros titres peu subtils, tout cela fait que les mots et les images de la guerre envahissent ma vie, à mon insu.
Par contre, je ne crois pas que les médias soient les seuls responsables de ce profond sentiment de tristesse et d'impuissance. La guerre est. Et elle se rajoute à tout ce qui n'allait pas avant : les injustices, la peine de mort, les famines, l'extrême pauvreté et les dictatures, la torture. Il y a cette accumulation. Et il y a tout le sang versé inutilement à chaque jour et à chaque minute du jour et de la nuit.
Cette nuit, vers cinq heures du matin, quelque chose m'a réveillée. Je ne savais pas ce que c'était. C'était le grand silence. Et puis un cri. Je me suis levée, j'ai ouvert la fenêtre et l'air était frais, le ciel d'un beau gris bleu mais pas encore le jour. Je me suis recouchée et j'ai entendu des oiseaux crier, par centaines, ils volaient au-dessus de la maison, ils s'en allaient tous dans la même direction, vers le fleuve, sans doute. Les cris de ces oisaux, c'était terrible. Comme douloureux. J'ai de nouveau regardé le ciel gris, je les ai regardé voler, et je me suis recouchée.
Quand les oiseaux sont partis, j'ai continué d'entendre crier, en moi. Je commence à croire que lorsque trop de gens souffrent, nous pouvons entendre leur plainte muette. Alors dans le jour qui se levait, j'ai fermé les yeux et j'ai pensé très fort à la mer et à nos pas sur le sable. Quand vous preniez un bâton et que vous traciez de grandes lettres pour former des mots qui seront lus par les gens dans les avions. Quand vous écriviez Peace and Love. Quand vous écriviez Annie Strohem je vous aime.
Un matin d'avril 2002, j'ai lu dans le journal de X. qu'il y avait eu un tremblement de terre durant la nuit. Oublié sur quelle page c'était. Il n'y a décidément que sur le web qu'on peut se vanter sans culpabiliser de lire le journal des autres.
Un tremblement de terre ? Ah. Je ne savais pas. J'avais entendu du bruit, comme des toc toc répétitifs. Je croyais que mon lit commençait à s'effondrer et ensuite le bruit s'était éloigné et ça continuait, et j'ai cru que c'étaient mes voisins qui faisaient l'amour selon un nouveau rythme.
J'ai alors pensé aux voisins de K. et à son envie d'aller sonner à leur porte pour leur dire et moi, on m'invite pas, ou quelque chose comme ça. Je me suis rendormie un peu et j'entendais le bruit changer de place et alors je me suis dit ils sont partis s'aimer dans une autre pièce et après, le bruit se déplaçait, s'éloignait, et je continuais à penser : ils font l'amour dans chacune des pièces de la maison.
Et je me sentais si bien de penser à ça que je me suis rendormie doucement pendant que le tremblement de terre s'éloignait. Peut-être que c'était la terre qui faisait l'amour. Oui, mais avec qui, Rodin ? La terre est une femme difficile.
Ce matin-là, j’avais aussi déniché dans les pages de Difficult Women, quelques passages intéressants à propos de Camille Claudel :
«…the child, straight and lithe, eyes of green onyx, she knew what she would be, she would be someone who waited, the rain fell harder, she stood at the extreme edge of the cliff, looked across the countryside. The wind undid her hair ribbons, her face was smeared in mud. Her hair swirled around her face like so many serpents. The storm raged, the sky flashed white. Her awful laughter frightened her little brother . . she walks violently. She is an insolent girl. She loves to squeeze handfuls of mud and shout indecently into the wind. Camille Claudel, the old aunt with a wink in her eye. Soon the nun will stand over me, hold the mirror to my mouth for a sign of breath. She is the lover of the genius sculptor, Auguste Rodin, and the sister of the genius poet, Paul Claudel. The bells toll three melancholy notes. She thinks, « I am glad to be escaping the old beef stew in its oily black sauce, sour the year round, an old dish of macaroni, swimming in grease, perhaps in hell, I can have good boiled potatoes. »

À l'aube :
surprendre
les secrets désirs
des tulipes.
Capter
la douceur
d'une maison
qui sera
un jour
détruite
par les bombardements,
la guerre.
Le feu.
Et moi je serai vieille et morte.
Ce n'est qu'une question de temps.
Aujourd'hui, lire La mort et le temps [Emmanuel Lévinas].

Je peindrai des oies blanches tant qu'il y en aura dans le ciel.
Une personne qui écrit pourrait-elle dire comme Riopelle : j'écrirai des oies blanches tant qu'il y en aura dans le ciel. Non. Et pourquoi pas. Aujourd'hui, j'écris des oies blanches. Rien d'autre n'a d'importance ni ne mérite d'être écrit. Ce jour est donc un jour heureux. Un jour inscrit sous le signe de la sauvagine.
Très tôt hier matin, j'ai eu la chance d'apercevoir le vol des oies blanches, les belles oies des neiges, juste au-dessus de ma maison. J'étais dehors. Je suis restée debout à regarder le ciel et les milliers de grands oiseaux qui formaient un immense V.
Presque chaque année, je les vois remonter vers le nord. J'ai besoin de ça, de cet ancrage qui indique le passage d'une saison à l'autre. Le vol des oies m'offre un autre point de vue, la vie selon une nouvelle perspective. Plus juste.
«... Elles s'avancent par volées angulaires, liées ensemble à l'oie capitale par un fil invisible. Inlassablement, elles entretiennent cette géométrie mystérieuse, toutes indépendantes, chacune tendue vers sa propre fin, mais, en même temps, toutes unies, toutes obliques, sans cesse ramenées, par leur instinct social, vers cette fine pointe qui signifie : orientation, solidarité, pénétration unanime dans le dur de l'air et les risques du voyage... » [F.-A. Savard, L'Abatis]
Demain je volerai vers le sud, je ferai donc la route des oies en sens inverse. Judith arrive tout à l'heure. Elle va s'occuper de la maison et du chat et des plantes pendant mon absence. J'avais espéré qu'elle voyage avec moi, mais ça n'a pas pu s'organiser ; elle aura donc la maison pour elle toute seule. Les oies voyagent loin et longtemps. Cette route vers le nord, je sais ce que cela signifie, sans jamais l'avoir suivie moi-même. Génétiquement, c'est inscrit, et cette ligne là, c'est ça qui me coupe en deux. Le sang mêlé. L'envie de partir, celle d'une vie nomade, qui s'agrippe à moi d'un seul coup.
Découvert une carte géographique permettant de voir la route suivie par les oies des neiges sur Environnement Canada. Quand elles arrivent à Cap-Tourmente, elles y font escale quelques temps. Par milliers. Les champs deviennent blanc. D'un seul coup, le ciel se remplit de cris et de coups d'ailes.

Je pars pour dix jours faire le plein de soleil et de sable. M'imprégner des odeurs de la terre, marcher dans les herbes, rencontrer des gens, parler espagnol. Et puis la plage. Lire. J'installerai la chaise longue et la serviette éponge bleue avec des étoiles roses près d'un palmier incliné sur le sable. J'y accrocherai des foulards de soie rouge et safran pour me faire de l'ombre. Ils claqueront dans le vent. J'irai me baigner dans la mer. Ma peau va brûler. Je passerai des heures à rêver. À dormir.
Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l'eau, c'est le saisissement, la montée d'une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère — la nage, les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rebattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l'eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l'onde par mes jambes — et l'absence d'horizon. Sur le rivage, c'est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d'os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l'eau, le duvet blond et la poussière de sel.
[Albert Camus, Noces à Tipasa]
Note : L'écriture de ce journal devrait reprendre vers le 23 avril...
Les plages du Mexique sont magnifiques et le soleil qui brille là-bas a quelque chose de singulier et d'envoûtant. J'ai maintenant envie d'aller encore plus au sud de l'Amérique, au Brésil ou en Argentine. J'ai rencontré des hommes et des femmes qui chantent et qui dansent. Je me suis reposée.
Le retour à la réalité n'est pas facile. Depuis mardi, je n'ai presque rien fait d'autre qu'essayer de reprendre pied dans cette vie avec le travail et le froid. Je n'étais pas triste, pas malade, juste là, comme posée exactement sur le bord de quelque chose, entre la fin et le début d'un épisode dans une histoire avec une fin heureuse. Et malgré la pluie et le ciel gris sur Montréal, les bourgeons commençent à pointer un peu partout et j'ai fait des choses folles et inspirées, comme si j'avais des ailes, comme toujours.
Quoi qu'il en soit, depuis le 12 avril, je n'ai écrit que sur le papier, beaucoup, et j'ai aimé ça. Et ces derniers jours j'ai quand même passé du temps dans quelques maisons d'édition pour déposer mon précieux paquet. Un éditeur a demandé que je lui fasse le résumé d'Épiphanie de vive voix. Je ne m'attendais pas à ça, alors j'ai dit n'importe quoi, j'arrivais pas à me concentrer ni à en parler avec flamme. C'est quoi l'idée ? Si j'écris, c'est bien parce que je fais ça encore mieux que parler, non ? Alors pourquoi une fois que c'est écrit il faut le raconter en plus ? C'est pas juste. Pour la parole je suis nulle, et puis je me sentais devant lui comme une petite fille à son premier exposé oral, je suis certaine que c'est raté, j'étais tendue et nerveuse et il n'a pas paru intéressé du tout, il a mis le manuscrit sur une tablette et j'ai l'impression qu'il va l'oublier là jusqu'à ce que les araignées y tissent leurs toiles. Quelle magnifique fin heureuse pour un manuscrit.
Ça m'énerve un peu de savoir que cinq copies de mon livre sont entre les mains grasses et indifférentes de gens qui s'en fichent éperdument et qui ne me connaissent même pas et qui vont mettre leur grand nez dedans, ils vont fouiller dans ce que j'ai écrit avec mon propre sang, ma sueur, mes rires et mes larmes. J'essaie de ne pas y penser et c'est plus fort que moi, ça me donne la grande nausée. Chaque soir de la semaine j'ai relu des passages ici et là en essayant d'oublier que c'était moi qui l'avait écrit comme pour me mettre dans la peau des autres, ceux qui ont pour métier de choisir et de couper dans le tas. C'est fou et complètement débile de faire ça mais c'est ça le trac, le gros trac. Mais à partir de ce soir, c'est fini, j'ai ouvert un tiroir profond et j'ai mis la seule copie papier du manuscrit qu'il me reste tout au fond avec plein de chaussettes sales par dessus. Comme ça, j'aurai plus envie d'y retourner voir.
Je souffre d'un très violent mal de tête que j'attribue, à tort ou à raison, aux émotions de cette journée passée avec Julien et aussi aux efforts que j'ai dû fournir pour être comme toujours patiente et douce avec lui alors que par une ou deux fois j'avais carrément envie de le planter là avec ses montagnes de sous-entendus et de jérémiades contre x et y. Julien est rongé par l'envie et ce n'est pas facile de le voir se morfondre et dénigrer tout le monde qu'il soupçonne de vouloir lui prendre un morceau de son soleil. Mais parfois, ma patience et ma douceur n'ont pas de limites, ce qu'il ne se gêne pas pour qualifier de mièvreries, mais ce n'est pas grave, je sais qu'il m'envie moi aussi, follement, et c'est ce qui fait que je suis restée avec lui et mon mal de tête et mes pensées.
S'il savait que je pensais à Philippe et que je me suis ennuyée de lui toute la matinée. C'est très rare que je m'ennuie de quelqu'un. Quoi qu'il en soit, si je m'ennuie de Philippe c'est que je me suis reprochée de ne pas lui avoir téléphoné pour lui donner rendez-vous comme il me l'avait demandé. Je ne suis pas contente de moi. Il me semble que je pense trop à lui, que je l'observe trop. Comment me voit-il ? Comment me juge-t-il ?
Il me disait l'autre jour, à propos de mon « esthétique de la douceur », que c'est une excellente thématique et que les êtres sensibles y sont souvent confrontés – je ne sais pas si je suis aussi sensible que j'en ai l'air, finalement –. Mais est-ce que la douceur peut faire mal ? Il semble que oui. Par exemple il dit : on ne peut pas arracher une dent millimètre par millimètre, le sadisme n'est pas loin. Et des caresses d'une douceur infinie infiniment répétées deviennent une torture. Il dit aussi : quand vous avez prononcé votre Stop l'autre jour, vous n'étiez pas trop douce dans la forme même si vous l'étiez pour le fond. Nuances.
Nous faisons le mal sans le vouloir autant que le bien. Mais il n'y a pas que le bien ou le mal, il y a toutes ces nuances qu'il me plaît d'observer chez les autres. Et cela ne dépend pas que de nous. Simplement apparaître, sans rien faire, en face d'un être qui vous aime et on fait déjà quelque chose de bien [encore le bien ?] Et inversement, un individu qui nous déteste est agressé par notre seule image, ou même par notre souvenir.
Que de mal ne fait-on pas à celui ou celle qui nous aime en secret ? C'est vertigineux. Tant de douceur dans la cruauté c'est proprement étourdissant comme le gouffre de l'âme humaine. Il faut plus que des mots qui chantent et du rêve pour en parler. Beaucoup plus que ça.
Philippe me parle souvent de la couleur des yeux de Marina. Il dit qu'ils ont la couleur de la malice. Des yeux gris-vert. Petites pupilles acérées. Très expressifs. Très beaux en dépit de tout ce qu'ils ont dû voir. Marina est vieille et elle va bientôt mourir. Et ma tendresse le gêne.